Le poids de la neige ♦ Christian-Guay-Poliquin


Je garde un souvenir indélogeable du premier roman de Christian Guay-Poliquin, Le fil des kilomètres. C'était en 2014. Je ne me souviens plus comment ce roman est arrivé entre mes mains. Mais je me souviens que dès les premières pages lues, j'étais envoûtée. Depuis, aux aguets, j'attendais son nouveau roman comme on attend le printemps. C'est au salon du livre de Québec que j'ai appris de son éditeur qu'un nouveau roman paraîtrait cet automne. 

Je me souviens avoir écris: «Le fil des kilomètres est de ces romans qui se laissent apprivoiser lentement, page après page. C'est de la littérature faite pour durer. On avance en dents de scie, hypnotisé par cette route qui ne semble jamais finir. On en ressort troublé, pensif. Et habité.»

Oui, j'ai longtemps été habité par ce roman, par son atmosphère et sa fascinante lenteur. Ce roman n'a pas, à ma connaissance, fait le bruit qu'il aurait dû. Et c'est dommage – mais il n'est jamais trop tard pour y remédier! Il faut dire que la lenteur, ce n'est pas très vendeur. Il faut que ça bouge. Il faut du palpitant, du croustillant. Dans la vie comme dans les romans. Si j'aime bien les intrigues qui progressent à bride abattue, j'apprécie aussi  voire de plus en plus  les histoires qui prennent leur temps, instaurant une ambiance forte, progressant au compte-gouttes, respirant un mot à la fois. 

Et c'est précisément ce que j'ai retrouvé avec Le poids de la neige. La magie a de nouveau opéréCe deuxième roman est une «suite» du Fil des kilomètres, quoique les deux romans peuvent parfaitement être lus de façon autonome.

Il n'y a plus d'électricité. Les moyens de communication sont coupés. Les réserves de nourriture et d'essence s'épuisent. Le bois pour chauffer aussi. C'est l’hiver. Il fait froid. La neige s'accumule.

Le narrateur, début trentaine, revenait dans son village natal pour visiter son père. Il n'est pas arrivé à temps. Son père est mort avant. En route, tout près du point d'arrivée, il a fait un accident et a bien failli y rester. Ses oncles et ses tantes auraient pu l'accueillir et s'occuper de lui, mais ils ont décidé de quitter le village pour rejoindre leur camp de chasse.

Couché sur un sofa, dans la cuisine d'été d'une grande demeure abandonnée en haut d'une colline, à une heure de marche du village le plus proche, notre homme tente de regagner des forces. Immobilisé, les jambes cassées. Muet, volontairement. Le vieux Matthias veille sur lui. Cet homme s'est retrouvé pris au piège du village après la coupure d'électricité.

J'avais besoin d'une pause. J'avais besoin d'air. Alors je suis parti pour une semaine, avec ma vieille voiture. Rouler et voir du pays. Voir du pays et rouler. Faire une grande boucle, puis retourner auprès de ma femme, la tête reposée. Après quelques jours, je suis tombé en panne en pleine forêt. J'ai marché jusqu'ici pour trouver un mécanicien. Puis, l'électricité a été coupée. […] Il n'y avait pas d'issue. Alors, je me suis installé ici. Et, un soir, le piège s'est refermé. On m'a amené un jeune homme estropié et fiévreux. C'était toi.

En prenant soin du blessé, Matthias s'assure d'être ravitaillé en nourriture, en bois, et surtout d'une place dans le convoi qui doit partir au printemps vers la ville où vit sa femme malade. Parce que lui, tout ce qui l'intéresse, c'est de retrouver sa femme.

Près du poêle qui chauffe, les deux hommes se zieutent, finissent par se parler, jouent aux échecs. Si la tension est souvent palpable, quelques coups du sort les forcent à se rapprocher. La visite se fait rare, mais à l'occasion, certains font un détour pour venir voir le blessé, donner des nouvelles du village et ravitailler les deux hommes. L'arrivée du printemps et la remise sur pied de l'homme ravivent l'espoir: celui de partir et d'aller voir ailleurs.


Le fil des kilomètres se déroulait dans l'habitacle étouffant d'une voiture. Le poids de la neige se passe entre quatre murs, avec quelques échappées dans le froid de l'hiver. J'ai retrouvé ici la même atmosphère que celle qui m'avait envoûtée en lisant le premier roman du jeune Québécois. L'écriture sèche et saccadée de Christian Guay-Poliquin, le sens du détail et l'art de la description jouent pour beaucoup dans l'envoûtement suscité par son roman.

La neige, avec ses tempêtes, ses vents et son verglas, est omniprésente, constituant à elle seule un personnage menaçant. Jamais l'hiver n'aura été aussi blanc et lourd...

C'est un décor sans issue. Les montagnes découpent l'horizon, la forêt nous cerne de toute part et la neige crève les yeux.

Nous sommes pris au piège dans une mer de glace. Vingt mille lieues sous l'hiver.

J'ai souvent besoin de comprendre le pourquoi du comment. Étonnamment, j'aime ici que tout ne soit pas expliqué, décortiqué. Rien sur l'origine de la panne d'électricité, rien sur la situation du reste du monde. L'univers mis en place est réduit à sa plus simple expression: des hommes et des femmes font face aux éléments et tentent de survivre. Rien d'extraordinaire ne vient se mettre en travers de leur vie (bêtes féroces, hommes menaçants). Le roman en devient d'autant plus angoissant, parce que son authenticité plus réelle.

Le poids de la neige est un vrai beau roman, un roman rare qui révèle un grand auteur, de ceux qui savent jouer de la simplicité pour donner un sens à une vie qui semble en être dépourvu. Comme quoi il n'est pas besoin de sortir les feux d'artifices et l'abracadabrant pour signer un roman fort, puissant. Les derniers mots du Poids de la neige appellent – exigent – un troisième roman, roman que j'attendrai patiemment. Et puis, pourquoi pas un quatrième. Ainsi, chaque saison aura son roman!

Le poids de la neige, Christian Guay-Poliquin, La Peuplade, 312 pages, 2016.

Amis français et belges, Le fils des kilomètres est publié en France chez Phébus. 

Yaak Valley, Montana ♦ Smith Henderson


Au tout début des années 1980, Pete Snow, la jeune trentaine, vit dans une cabane en bois à quelques kilomètres de Teanmile, un petit comté rural du Montana. Ce travailleur social prend son travail à cœur. Mais il a beau faire tout son possible, apaiser les tensions entre les membres d'une famille, acheter des vêtements, des médicaments et de la nourriture pour ces cabossées, c'est toujours à recommencer.

Parmi les puckés dont il s'occupe, il y a Debbie, une mère toxicomane, et ses deux enfants: Cécil, un ado inquiétant et violent, et sa petite soeur Katie. Une famille détraquée. Et il y a le petit Ben, un gamin élevé dans la forêt par son père Jeremiah Pearl, un fondamentaliste chrétien en guerre contre l'humanité, convaincu que l'Apocalypse est pour bientôt. Cet illuminé imprévisible fait froid dans le dos. 

La routine de Pete n'est pas de tout repos. Gérer les empoignades entre une mère et son fils, faire face à des rottweilers, placer un gamin en centre d'accueil font partie de son quotidien. Si au moins ça allait bien dans sa vie personnelle… Mais non! Beth, son ex-femme, et leur fille de treize ans, Rachel (ou Rose comme elle préfère qu'on l'appelle), sont parties vivre à Tacoma, au Texas. Le père – méprisé –  de Pete se meurt, sa belle-mère – détestée – est froide comme un cube de glace et son frère Luke  détesté  est recherché par la police, alors qu'il est en cavale dans l'Oregon. Comme si ce n'était pas assez, Pete doit aussi jongler avec le passé trouble de sa nouvelle petite amie. Une goutte d'eau vient faire déborder le vase: Rachel fait une fugue. Entre deux brosses, Pete multiple les allers-retours sur le territoire américain pour retrouver sa fille.

Tout ça mis bout à bout en fait beaucoup sur les épaules de Pete. Difficile de ramer à contre-courant de toute cette misère (matériel, affective, sociale) qui dégouline de partout.


Yaak Valley, Montana résonne fort, et frappe fort. En tant qu'ancien éducateur spécialisé, il n'est pas étonnant de voir à quel point Smith Henderson maîtrise son sujet sur le bout des doigts et l'aborde avec une grande sensibilité. Toutes les dérives qu'entraînent l'alcool, la drogue, la pauvreté, l'inceste, la violence et la religion sont exposées crûment, sans demi-mesures.

Le personnage de Pete est fascinant à plusieurs niveaux. D'abord parce qu'il est loin d'être un saint. Plutôt porté sur la bouteille, il n'est pas le meilleur père du monde. Si son comportement n'est pas irréprochable, il fait de son mieux et c'est tout ce qui compte. De plus, le métier qu'il exerce, rarement mis au premier plan dans les romans, est une porte d'entrée passionnante.

Smith Henderson éprouve une réelle compassion pour ces malmenés de la vie.  Et il ne se prive pas d'égratigner au passage ceux qui tiennent le gros bout du bâton. Le juge Dyson, obsédé par la campagne présidentielle, se fiche pas mal des laissés-pour-compte. Et la police n'hésite pas à sortir ses gros bras pour brasser ceux qu'elle doit protéger.

Le Montana de Smith Henderson est à mille lieues de celui d'un Craig Johnson, d'un James Welch ou d'un Rick Bass. Ici, les caravanes aux fenêtres bouchées, les maisonnettes en carton goudronné, les cours délabrées et les bars miteux occupent le devant de la scène, laissant les grands espaces et ses paysages grandioses en arrière-plan. 

Un bémol, un seul: Yaak Valley, Montana est beaucoup trop long. L'histoire aurait pu occuper la moitié des pages, l'action être resserrée et le roman aurait été aussi percutant, sinon plus.

Digne héritier de Daniel Woodrell et de Larry Brown, Smith Henderson joue déjà, avec ce premier roman, dans la cour des grands. Il offre un roman social magistral, porté par une écriture sans misérabilisme ni complaisance. Un portrait de l'Amérique à la dérive, empreint d'une grande humanité. Un roman percutant.

Yaak Valley, Montana, Smith Henderson, Belfond, 576 pages, 2016.
© Ulrich Lebeuf.

L'impureté ♦ Larry Tremblay


Tenter de résumer le nouveau roman de Larry Tremblay relève de la haute voltige.

Première page: dans une coquette maison d'Outremont vidée de ses meubles, Antoine s'apprête à lire le roman déposé sur le sol, L'impureté, écrit par sa femme Alice, une auteure populaire reconnue et adulée.

L'impureté s'ouvre à Montréal, en 1999. Antoine, prof de philo, tente par tous les moyens de s'engourdir. Sa femme Alice vient de mourir à quarante-quatre ans dans un accident de la route. Scotché devant sa télé, il suit en direct le battage médiatique entourant la mort de John F. Kennedy Junior. Il découvre, dans les journaux, que Félix Maltais, son ex-meilleur ami, s'est immolé pour sensibiliser le monde au problème de la dégradation des forêts. Un suicide qui rappelle celui du moine Thich Quang Duc, vénéré par Félix. Antoine accepte de rencontrer Claire Langlois, une journaliste, qu'il tente sans succès de cruiser.

Retour en arrière, une vingtaine d'années plus tôt, à Chicoutimi. Antoine rencontre Félix, fasciné pour ce cœur pur. Ses convictions et sa pureté l'intriguent. Il s'«enrôle» dans l'existentialisme. «Il joue à être Jean-Paul Sartre, croyant posséder sa lucidité et son authenticité. Il ne fait que camoufler la faiblesse de son être par un système philosophique qu'il utilise comme un paravent.» À la recherche de sa Simone de Beauvoir, il rencontre Alice, qui deviendra sa femme et avec qui il aura un fils, Jonathan.

Il y a, dans L'impureté, un autre roman: Un cœur pur. Les mêmes personnages, avec d'autres prénoms, y apparaissent. Toutes ces histoires se croisent et se recoupent sous des versions différentes. Le dernier chapitre vient compléter la première page et lever le voile sur le présent, obligeant les «souvenirs enfouis et cadenassés au point d'en avoir oublié l'existence» à refaire surface. Les masques tombent et la vérité fait mal…

Pas simple, hein?


La construction du roman de Larry Tremblay est un véritable tour de force. En fait, elle est tellement habile qu'elle en devient presque hermétique. L'impureté fait partie de ces romans qui gagnent à être patiemment apprivoisé. Des poupées russes à ouvrir, l'une après l'autre.

L'éloignement du couple et les chemins pris par chacun, les rapports de force, la perte des convictions et la vengeance sont les pierres d'assise sur lesquelles repose L'impureté. 

Le personnage d'Antoine vaut à lui seul le détour. Personnage égocentrique et machiavélique, son coeur impur s'oppose aux cœurs purs d'Alice, de Félix et de Jonathan. Le portait est noir et cynique, sans demi-mesure, et la critique sociale acerbe. 

Antoine méprise «l'exhibitionnisme émotionnel», «les produits culturels manufacturés en vue d'exciter les glandes lacrymales de leurs consommateurs».

Il ne fait aucun sport et l'idée même d'une activité physique l'ennuie. Il ridiculise ces quinquagénaires habillés en Nike, en survêtements tachés de sueur, respirant comme des désespérés dans l'espoir de retarder le moment où ils lâcheront leur dernier souffle.

Il trouve le concept du tout-inclus dégradant. Enfermer des gens fuyant l'hiver dans un décor artificiel, entourés de piscines bordant la mer, servis par des gens mal payés, manger deux fois plus que d'habitude, buffet à volonté oblige, boire quatre fois plus que le système sanguin ne peut charrier, bar ouvert oblige, se pavaner dans des boutiques de faux luxe, assister à des spectacles conçus pour divertir le public assommé de soleil, l'estomac hypertrophié et le cerveau en panne, non, non et non!

Le style âpre et épuré de Larry Tremblay est toujours aussi vibrant. Malheureusement, le roman souffre inévitablement de la comparaison avec L'orangeraie, un roman inégalé et… inégalable. Si L'orangeraie frappe en plein cœur, L'impureté atteint la tête de plein fouet. Un roman désarmant, qui m'a déroutée du début à la fin, mais que je ne suis pas prête d'oublier.  

L’impureté, Larry Tremblay, Alto, 160 pages, 2015.

Le samedi, c'est jeunesse!


Au programme de ce samedi jeunesse: des crayons de cire et de l'imagination, des olympiens pour le moins étonnants, sans oublier une peur que je connais bien… Rien que ça!


Evan vient tout juste de recevoir de nouveaux crayons de cire. Sur une immense feuille de papier, il commence à dessiner jusqu'à ce que le crayon brun se casse. Le crayon devient deux bouts de crayon. Puis les autres crayons se brisent à leur tour. Evan expérimente, dessine en relief et se met à mélanger les couleurs. Tout devient possible lorsque la frustration et la colère laissent place à l'imagination.

L'histoire en elle-même et tout le potentiel de son exploitation m'ont ravie. Voilà une façon originale d'aborder les couleurs (primaires et complémentaires) et les textures. Si les illustrations de Dušan Petričić ne m'ont pas emballée outre mesure (surtout le gamin au gros nez rosé et aux oreilles gigantesques), les gribouillis et les dessins d'Evan sont expressifs et à hauteur d'enfant. Les changements de perspective, d'expressions et la multitude de détails encouragent l'observation et stimulent la créativité. Par-dessus tout, j'aime le message véhiculé ici: ce n'est ni la quantité ni la qualité des crayons – ou des jouets – qui importe, mais l'imagination de celui qui dessine – joue. Un album qui donnera assurément envie aux petits loups de sortir leurs crayons et de créer à leur tour.


Un crayon cassé, Hazel Hutchins (texte) et Dušan Petričić (illustrations), Scholastic, 32 pages, 2016. À partir de 4 ans.

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Qui, dans le monde animal, remporte la médaille d'or du saut en hauteur? Qui remporte la médaille d'argent à la course d'endurance? Et la médaille de bronze à la lutte? Tous les amoureux des animaux feront le plein d'information avec ce documentaire grand format électrisant. Sur chaque double page figure une discipline sportive et un trio de gagnants (médaillé d'or, d'argent et de bronze). Seize épreuves olympiques sont présentées, de la course de vitesse à la natation, en passant par le saut en longueur, l'escalade, la boxe, l'haltérophilie et l'escrime. Il y a même une double page portant sur les médaillés paralympiques! Et une autre sur les athlètes qui n'ont pas reçu de médailles, mais qui ont offert une performance exceptionnelle. Les mammifères, oiseaux, insectes, reptiles et poissons révèlent leurs exploits sur des fonds aux couleurs vibrantes. Le texte de Pascale Hedelin est concis et bien vulgarisé. Les illustrations d'Amélie Falière ravissent l'œil. Un bel album pour petits et grands à garder sous la main.


1. 2. 3… Partez! Les exploits sportifs des animaux, Pascale Hédelin (texte) et Amélie Falière (illustrations), De La Martinière jeunesse, 48 pages, 2016. À partir de 6 ans.

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Après Non, j'irai pas, portant sur la rentrée scolaire, le duRoman et Csil récidive. Dans J'veux pas y aller, dix gamins y vont de leurs excuses pour se défiler. «Ça va me piquer les yeux. C'est fragile les yeux bleus!», «Faut que je mette un bonnet? Mais ça va me décoiffer!», «Et y en a qui font pipi! Si, c'est Paul qui me l'a dit!»... Des excuses tantôt angoissées, tantôt farfelues. Se défiler? Mais de quoi au juste? Les indices disséminés ici et là (tuba, canard, bonnet, lunettes, etc.) font travailler les méninges des p'tits loups pour les amener à déduire où s'en va cette gang d'enfants. À la piscine, bien sûr! Les dernières doubles pages réunissent les enfants, d'abord avec la mine basse et le regard fuyant, puis déridés lorsqu'ils se regardent les uns les autres, car une fois les peurs et les appréhensions dépassées, le plaisir peut prendre toute la place.

Le texte de Ghislaine Roman sonne juste, avec ses rimes et ses mots d'enfants. Les illustrations de Csil, pleines de rondeurs et de motifs, mettent l'emphase sur les expressions des gamins: l'appréhension, la crainte de faire rire de soi, la coquetterie, etc. Un album tout simple pour aider à dédramatiser les grosses peurs.


J'veux pas y aller!, Ghislaine Roman (texte) et Csil (illustrations), Frimousse, 26 pages, 2016. À partir de 3 ans.

Les bottes suédoises ♦ Henning Mankell


Les bottes suédoises, le dernier roman d'Henning Mankell publié quelques mois avant sa mort en octobre 2015, est la suite autonome des Chaussures italiennes

Avant tout, peut-être qu'un bref retour sur Les chaussures italiennes s'impose...

Après une intervention médicale qui a mal tourné, Fredrik Welin a remisé son sarrau de médecin et s'est isolé sur son îlot, dans l'archipel de Stockholm, où il vit en ermite. Entre la baignade matinale dans l'eau glacée et ses échanges laconiques avec les habitants de l'archipel, la vie de Fredrik est un long fleuve tranquille. Harriet, la femme qu'il a aimée et abandonnée quarante ans plus tôt refait surface, mourante. Elle vient lui demander son aide et lui présenter leur fille Louise, âgée de trente-sept ans, fille dont il ignorait l'existence jusqu'à ce jour.

Les bottes suédoises se déroule quatre ans après Les chaussures italiennes. Maintenant âgé de soixante-dix ans, Fredrik en est à ses derniers milles d'existence. Il continue ses baignades matinales et ses échanges laconiques avec les vieux du coin.

Dès les premières pages du roman, ça chauffe! Fredrik se réveille brusquement en pleine nuit. Sa maison, héritée de ses grands-parents, brûle. Tous ses biens sont avalés par les flammes. Ne lui reste que son pyjama, un imper, une paire de bottes dépareillées, un bateau, un petit cabanon rempli de vieilles bricoles, la caravane de sa fille dans laquelle il se réfugie, une tente et une voiture garée au village.

Tous les insulaires se serrent les coudes pour éteindre le brasier. Devant l'absence de preuves, Fredrik est soupçonné d'avoir mis le feu pour escroquer les assurances.

Comment allais-je faire pour supporter la réalité de mon propre vieillissement, de ma maison incendiée et de cette impression de vivre au milieu d'un grand vide où personne ne se préoccupait de savoir si je tenais le coup ni même si j'étais encore en vie? Ou alors, si quelqu'un s'en souciait, c'était uniquement pour me soupçonner d'être devenu fou et de jouer avec des allumettes et des bidons d'essence.

Lorsque d'autres maisons partent en fumée, les policiers changent leur fusil d'épaule. Fredrik doit faire face et déterminer ce qu'il veut faire du reste de sa vie, ce qu'il peut encore faire ou espérer. Reconstruire la maison ou non? Quelle relation entretenir avec sa fille (et bientôt avec sa petite-fille)? L'heure des derniers choix vient de sonner. 


Que dire? Et comment dire? Comme il s'agit du dernier roman de Mankell, difficile de le lire sans avoir la gorge nouée. N'empêche... L'émotion n'est pas tout.

L'égocentrisme et la froideur de Fredrik m'ont royalement tapé sur les nerfs. Son nombril hypertrophié m'a profondément horripilée. (Ces traits de personnalité ne m'ont pas frappée à ce point dans Les chaussures italiennes.) Si ce roman n'était pas écrit par mon Suédois préféré, je l'aurais sans doute abandonné.

Heureusement, la plupart des personnages secondaires ne manquent pas d'intérêt. Qu'il s’agisse de Jansson, le facteur retraité hypocondriaque, de la mécanicienne Rut Oslovski ou de Nordin, le gérant du magasin d’accastillage, chacun dégage un charme indéniable. À l'opposé, d'autres sont grossièrement brossés. Lisa Modin, la journaliste draguée par Fredrik, et Louise sont entourées d'un aura de mystère. Louise, si énigmatique... La fille de Fredrik vit à Paris avec son mari algérien et gagne sa vie comme kleptomane. Rien que ça! Pour le pourquoi du comment, il faudra repasser.

Les réflexions livrées par Mankell sur la vieillesse et la solitude sont poignantes. La mort hante ces pages. Difficile de ne pas entrevoir l'auteur à travers Fredrik...

J'ai bien peur de nourrir, au fond de moi, une sorte de ressentiment désespéré vis-à-vis de ceux qui vont continuer de vivre alors que je serai mort. Cette impulsion m'embarrasse autant qu'elle m'effraie. Je cherche à la nier, mais elle revient de plus en plus souvent à mesure que je vieillis.

Le rythme lent du roman n'était pas pour me déplaire. Le suspense – qui allume ces incendies? – est soutenu tout du long. Veux, veux pas, on veut savoir. Mais, au final, une fois le coupable démasqué, les raisons de son geste demeurent pour moi un mystère. Rien à redire sur le style de Mankell, sobre et tout en délicatesse, une fois de plus admirablement traduit par Anna Gibson.

Roman mélancolique et désenchanté, le testament de Mankell ne dégage ni la même intensité ni le même éclat que Les chaussures italiennes. Roman de l'urgence, sans doute: le temps pressait, la grande faucheuse cognait à la porte. Ce qui excuse bien des choses… mais pas tout.

Les bottes suédoises, Henning Mankell, Seuil, 368 pages, 2016.

Profession libraire


J'ai rencontré Paméla à la librairie Pantoute de la rue St-Jean. Une jeune librairie allumée comme je les aime! Sa curiosité et son regard pétillant m'ont donné envie de la bombarder de questions, tant sur la libraire que sur la lectrice, avec quelques suggestions de lecture en prime. 

LA LIBRAIRE

Comment es-tu devenue libraire?
Je crois que je suis devenue libraire par nécessité. Je me souviens encore des yeux ronds de ma mère quand je lui ai annoncé que c'était fini, que plus jamais je ne travaillerai dans un magasin à grande surface ou dans la restauration rapide: je serai sans emploi tant et autant que je ne trouverai pas de travail dans mon domaine. Heureusement pour moi, je n'ai pas attendu longtemps. Je pense quand même qu'on devient libraire par passion, que ça vient des trippes.

Comment qualifierais-tu la clientèle de la librairie Pantoute?
Allumée. Curieuse. Vivifiante. Je crois sincèrement que les gens savent où ils sont, quand ils entrent chez nous: soit une librairie indépendante tenant un fond littéraire incroyable, et que c'est d'autant plus motivant pour eux de venir nous voir nous.

Qu'est-ce qui te plaît le plus dans le métier de libraire?
Petite tranche de vie pour illustrer comme ce métier est incroyable et rempli de surprises: après une longue journée, un client vient me voir pour me demander conseil en poésie québécoise. Déjà, le sourire me revient: la poésie, quel univers fantastique. En se dirigeant vers la section, il me parle de haïkus. Je sautille presque, c'est tellement rare que les gens demandent ce genre de conseil! En fouillant un peu, je remarque, déçue, que ce que je voulais lui proposer n'est plus distribué. Je lui parle quand même de Carol Lebel, de sa poésie, de son sens du haïku. Carol Lebel, qu'il me dit? J'ai lu une anthologie de haïkus écrit par plein d'écrivains, et les siens étaient mes préférés. Wow. Il est parti avec un recueil de Carol Lebel dans lequel il n'y avait pas de haïkus et moi, deux jours plus tard, je suis passée à son travail pour lui passer les trois recueils de haïkus que j'avais de Lebel. Il était heureux. J'étais heureuse. C'est ça, qui me plait le plus, dans mon métier.

Quelles sont les ingratitudes de ton métier?
Hmmm… Je crois que le point le plus faible est le salaire. Malheureusement, vendre des livres, ça ne paie pas tellement. Étrangement les gens pensent souvent le contraire. De toute façon, je suis presque certaine que même sans la carotte au bout de la semaine, beaucoup de mes collègues ne voudraient pas quitter leur travail: c'est ça, la passion.

De quoi est le plus friand le lecteur que tu conseilles?
Quand un client me demande conseil, c'est souvent pour du québécois. C'est-à dire qu'à la librairie, tout le monde a son domaine d'expertise. Marco, c'est la bande dessinée. Vicky, c'est la littérature jeunesse. Émilie trippe science-fiction. Christian est un as en histoire. Moi, ce que j'aime le plus, c'est la littérature québécoise. Poésie et roman confondus. Inévitablement, donc, quand un client veut se faire conseiller du québécois, c'est moi qui s'en occupe!

Te demande-t-on plus souvent un livre précis ou une suggestion?
C'est difficile de trancher: je dirais que généralement les gens savent ce qu'ils veulent. Ou croient le savoir. Et c'est là que ça devient un défi d'être libraire: trouver le livre bleu dont on a parlé à Radio Canada à l'hiver 2015.

La question la plus étrange que l'on t'ait posée?
Si on vendait des cache-pots pour bébé. Encore aujourd'hui, je ne suis pas certaine de comprendre de quoi il s'agit, et surtout je me questionne encore sur les raisons qui ont poussé ce client à croire qu'une librairie serait le genre d'endroit où il fallait chercher ça.

Un livre que tu aurais envie de conseiller à tous les lecteurs?
Chaque automne j'ai envie de mourir, par Véronique Côté et Steve Gagnon. Je ne me lasse pas de le lire encore et encore: c'est un livre d'une douceur et d'une poésie fabuleuses.


DES CONSEILS…

Un livre décoiffant?
Les choses de l'amour a marde et Lastcall les murènes, tous deux de Maude Veilleux. Ça ouvre les bobos. Avec pas de plasteur.

Un livre au style exceptionnel?
Toute la poésie de Jacques Brault.

Un livre terrifiant?
Terrifiant parce qu'incroyablement touchant et tranchant: Testament de Vicky Gendreau. La première fois où je l'ai lu, je l'ai trouvé bon. La deuxième fois, j'ai pleuré. On aurait dit que je venais de réaliser toute la teneur de ce simple livre.

Un livre pour se coucher moins niaiseux?
L'insoutenable légèreté de l'être. Pour l'Histoire. La philosophie. Parce qu'il apporte avec simplicité la complexité des choses. Cher Kundera.

Un livre qui fait du bien?
Je vais tellement me répéter, mais je vais dire Chaque automne j'ai envie de mourir.



LA LECTRICE

Combien d’heures lis-tu par semaine?
Pas assez. Je dirais une dizaine d'heures par semaine. 

Combien de livres lis-tu par mois?
Ça dépend de tellement de choses! Mais j'essaie de lire un livre par semaine. Donc 4 ou 5 par mois, dépendant de la grosseur, du temps, etc.

Où lis-tu le plus souvent?
Chez moi. Dans ma cour arrière, sur ma petite table. Avec thé et chats. Je peux rester là des heures sans me rendre compte de rien.

Quel livre t'a donné la piqure de la lecture?
La série de Peggy Sue, quand j'étais adolescente. J'essaie actuellement de les retrouver en usagés parce qu'ils ne se distribuent plus. Serge Brussolo, un jour je vais te dire merci en personne!

Trois de tes auteurs fétiches?
 François Racine, ses romans Truculence et Tabagie, je les ai tellement conseillés que j'en ai perdu le compte! 
♦ Patrice Desbiens et sa poésie du quotidien. 
♦ Romain Gary, parce que c'est Romain Gary.

Ton plus récent coup de cœur?
Les choses de l'amour a marde de Maude Veilleux. Ça fait mal là où il faut.

Termines-tu un livre qui t'ennuie?
Par orgueil, et pour pouvoir mieux chialer après, oui.

Un livre que tu pensais donc aimer, mais qui t'as profondément déçue?
Je sens que je vais faire un sacrilège en disant Maria Chapdelaine de Louis Hémon…

La rentrée littéraire arrive. Quels sont les cinq livres que tu veux absolument lire?
♦ Pas de deux de Anne Guilbault (XYZ). Tous ses romans sont d'une douceur incroyable. 
♦ Prague de Maude Veilleux (Septentrion). J'ai adoré sa poésie décapante et j'ai hâte de me lancer dans ce roman! 
♦ L'impureté de Larry Tremblay (Alto), parce que les livres des éditions Alto sont une valeur sûre. 
♦ Police Lunaire par Tom Gauld (La Pastèque). Sa dernière bande dessinée, Vous êtes tous jaloux de mon jetpack était fabuleuse!
♦ À l'abri des hommes et des choses par Stéphanie Boulay.


Je vous le disais, elle est allumée, la fille. Sa passion est contagieuse. Et des réponses de même, ça me donne envie de filer à la librairie!

LIBRAIRIE PANTOUTE
1100, rue Saint-Jean, Québec
286, rue Saint-Joseph Est, Québec
librairiepantoute.com

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