Chers voisins · John Lanchester

jeudi, août 21, 2014


Chers voisins, c'est une tragi-comédie désopilante et cruelle comme je les aime.

Les habitants de Pepys Road, une petite rue d'un quartiers aisé de Londres, traînent leur insatisfaction, regrets, problèmes conjugaux et rêves d’évasion. Des destins bien différents les uns des autres, mais qui ont un point commun: les étranges cartes postales qu'ils reçoivent, dont le message est on ne peut plus limpide: «Nous voulons ce que vous avez». Tous ramassent ces cartes sur leur paillasson, sentant monter en eux la colère ou la peur. 


Qui envoie ces cartes postales menaçantes? Plusieurs suspects sont dans la mire. La jeune nourrice hongroise qui souhaite plus que tout une vie meilleure. Le maçon polonais qui espère gagner assez d'argent pour rentrer au pays et mettre sa famille à l'abri du besoin. La contractuelle zimbabwéenne sans-papiers qui ne peut retourner dans son pays natal sans craindre la mort. Londres, terre d'accueil? Rien n'est moins sûr. 


Lanchester radiographie le Londres d'aujourd’hui, plus précisément entre 2007 et 2008, au moment où éclate la crise financière. Une ville de gagnants et de perdants où l'argent est partout, «dans les voitures, les vêtements, les boutiques, les conversations, jusque dans l'air lui-même». 


J'ai été tenu en haleine par la construction de l'intrigue, le foisonnement des histoires personnelles et le mystère qui plane sur la rue et ses habitants. Mais ce que j'ai surtout retenu, ce sont ces anti-héros qui traversent la vie comme ils peuvent, tâchant de rester dignes et d'avancer vers un avenir meilleur. À travers l'auscultation des habitants d'une rue, Lanchester étudie avec acuité toutes les couches de la population locale. Il assemble les pièces de son puzzle avec un savant dosage de psychologie et de suspense. 


Ce roman n’est pas facile à classer: comédie noire, polar, satire... Ce qui est certain, c'est qu'il est brillant. Brillamment écrit, orchestré de façon magistrale. Lanchester soigne son lecteur, sans lui mâcher le travail. Cette capacité à donner vie à des personnages, à créer chez chacun d'eux des faiblesses, des sentiments, des émotions, des drames privés est épatante. Il fallait un talent diabolique pour réussir cet exercice de haute voltige où le suspense se colore de satire. Lanchester tient fermement les rênes de sa fiction et ses personnages ne sont pas des marionnettes qui s'agitent dans tous les sens. Ils ont des âmes pleines de petits recoins noirs. Un roman bouillonnant où la réalité apparaît dans toute sa sordide splendeur.


À genoux! Remercie! Il y a un milliard de gens qui vivent avec un dollar par jour, au moins autant qui ne peuvent pas trouver de l’eau potable, et toi tu vis dans un pays où tu as tout espoir de te nourrir, de t'habiller, de te loger et de te soigner, depuis le moment de ta naissance jusqu'au moment de ta mort, gratuitement, un pays où les autorités ne viennent pas te tabasser, t'emprisonner ou t'enrôler de force, où l'espérance de vie est une des plus élevées au monde, où le gouvernement ne te ment pas sur le sida, où la musique est bonne et où seul le climat est mauvais, et tu as le culot de te plaindre pour des histoires de stationnement?

Chers voisins, John Lanchester, Plon, 650 pages, 2013.                                                
                                                                                                               ★  

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