Un arrière-goût de rouille · Philipp Meyer

samedi, août 16, 2014


Un arrière-goût de rouille annonce la mort d'un pays, par la mort de ses âmes, le déclin d'une civilisation par la perte de toute illusion.

Buell, petite ville industrielle de Pennsylvanie. Dans cette région productrice d'acier, les usines, les gares ont fermé. Des milliers d'emplois ont disparu. La misère règne sur la ville délabrée. Isaac English, 20 ans, frêle, brillant. Il se voyait aller à l'université et devenir astro-physicien; Billy Poe, 21 ans, grand, large d'épaules. Lui, il se voyait vedette de football. Mais leur avenir s'est rouillé. Ils ont choisi de rester à Buell. Isaac pour s'occuper de son père méprisant, ancien ouvrier handicapé après un accident de travail; Poe, par une certaine propension à la procrastination, parce qu'il était aussi finalement plus simple de rester vivre aux crochets de sa mère, Grace, que de partir et risquer de ne pas être à la hauteur.

Les première pages s'ouvrent sur Isaac, qui n'en peut plus de cette vie. Il «emprunte» quelques milliers de dollars à son père et décide de partir en Californie. Pour économiser, il projette de dormir dans des hangars désaffectés et de voyager en sautant dans des trains de marchandise. Certes, l'entreprise comporte sa part de risques. Heureusement qu'il y a Poe, le baraqué, l'ami de toujours, l'ange gardien qui décide de l'accompagner pour un bout de chemin. Une bonne chose, parce que les emmerdes ne vont pas tarder à arriver; de celles qui forcent à accomplir des actions irréparables, du genre tuer plutôt qu'être tué.

Dans ce roman choral alternant les points de vue, Philipp Meyer dresse le portrait d'une Amérique oubliée, rustre et sauvage, en pleine décrépitude économique et morale. Au travers de ces personnages très fouillés, il prend le temps d'aborder de nombreux thèmes sans jamais prendre parti. D'entrée, on est embarqué, captif de ce huis-clos à ciel ouvert. Un gros coup de coeur, sans un seul mot en trop.

Et ce cousin de Virgil, neuf ans et demi d’ancienneté dans l'usine et gros crédit sur le dos pour sa belle maison avec piscine, qui avait perdu la maison, sa femme et sa fille le même jour. La banque avait fait changer les serrures, sa femme était partie à Houston avec sa fille, et lui était rentré par effraction dans sa maison, direction la cuisine, pour se tirer une balle dans la tête. Tout le monde dans la vallée avait vécu ce genre d’histoire – une vraie galerie des horreurs.

Rien de ce dont l’humanité était capable, même dans ce que la nature humaine avait de pire, rien ne durerait assez pour que ça compte, c’est ce qu’enseignait la moindre rivière, la moindre montagne – on avait beau polluer, on avait beau déforester, la nature se réparait, les arbres vivaient plus longtemps que nous et certaines pierres survivraient même à la fin du monde. Tu l'oublies, des fois – tu commences à te laisser affecter par la laideur des hommes. Peu importe, ça aussi c'était éphémère, comme le reste.

Un arrière-goût de rouille, Philipp Meyer, Folio, 512 pages, 2012 (pour l'édition de poche). 
                                                                                      

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