Extraordinaire · David Gilmour

vendredi, septembre 05, 2014

Le neuvième roman du Canadien David Gilmour frappe fort, très très fort. Le suicide assisté en est le principal sujet, un sujet délicat, douloureux. Et il l'aborde avec une grande délicatesse et beaucoup de luminosité.

À quoi se résume une vie? Qu'est-ce qu'on retient à la fin? Dans quel état d'esprit vivrons-nous nos derniers instants? Quelles seront nos dernières pensées? Ces questions fusent une fois le livre refermé.


Extraordinaire raconte l'histoire de Sally, quarante-neuf ans, paralysée à la suite d'un bête accident, un accident qui a fracassé sa vie, mais ne l'a pas empêchée de mener une bonne et belle vie. Son état physique se détériore. Elle en a assez de vivre. Elle voudrait bien mourir, mais ne peut pas se tuer. Elle demande à son demi-frère de l'aider. Il accepte.

Au dix-huitième étage d'un appartement de Toronto, c'est le grand jour. Ou plutôt la fameuse nuit. Tout est en place. L'alcool, les chandelles, les pilules, la musique de Brubeck et de Glenn Miller. Sally se raconte, par à-coups: sa relation orageuse avec leur mère, ses grands-parents qui l'ont élevée, son premier amour, son mariage avec Bruce, son divorce, sa fille Chloé qui s'est éloignée d'elle, son fils Kyle, un délinquant qui a perdu la vie, sa relation avec son amant Marek, sa carrière de peintre… et son accident. Le frère, lui, écoute, commente, questionne. Il se livre aussi, par bribes. Il acquiert une nouvelle compréhension de sa sœur, de son humour et de sa détermination. Le temps s'écoule, les murs se referment. Nous ne quittons jamais l'appartement, une bulle dans laquelle le monde extérieur n'empiète que légèrement (voix dans le couloir, sonneries de téléphone). On a l'impression d'être un petit oiseau posé sur le bord de la fenêtre, qui écoute, mine de rien.

Il n'y a pas de grandes révélations à attendre, de secrets dévoilés... Juste la vie comme elle vient, comme elle est passée. Il n'y a rien de larmoyant dans ce roman. Et c'est là sa plus grande force. C'est vraiment beau et touchant. Oui, cela ressemble à un récit sombre. Mais il n'en est rien. Ce n'est certainement pas une lecture facile. Il y a beaucoup de sentiment et d'émotion, mais jamais de sentimentalité facile et convenue. 

On se dit qu'elle a bien vécu, Sally, et qu'elle a eu une bien belle mort, malgré les coups bas du destin.

«Nous somme de pauvres créatures», j'ai dit, et nous avons ri tous les deux. Nous prenions un plaisir indécent à cette soirée. Je me suis mis à penser, Est-ce qu'on fait la bonne chose? Ou est-ce qu'on devrait faire autre chose? On parle de ce qu'on parle parce que c'est de ça qu'elle veut parler. Mais est-ce que ça va vraiment arriver? Maintenant qu'on y est? Est-ce qu'elle attend que je la retienne ou est-ce moi qui attends? Est-ce que ça va arriver parce que tous deux on attend que l'autre dise quelque chose? Et si je devais dire quelque chose, qu'est-ce que ce serait? Qu'est-ce que je voudrais dire? Si j'étais à sa place, qu'est ce que je voudrais?

Je ne suis pas déprimée, le monde n'est pas gris, je ne veux punir personne, c'est juste que tout ça... est devenu de moins en moins gérable. Je ne veux pas entrer dans les détails physiques, mais tu comprends. Et ça ne va aller qu'en empirant. Et bientôt, pas demain ni même l'an prochain, mais bientôt, je n'aurai même plus ce minimum de contrôle sur ce qui m'arrive.

Extraordinaire, David Gilmour, VLB, 176 pages, 2014.                                            

                                                                                                              ★ 

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4 commentaires

  1. Vous avez vraiment beaucoup aimé et vous rendez hommage et justice à ce roman.

    Nous ne l'avons tout simplement pas tout à fait vécu de la même manière.

    Très belle photo du livre, soit dit en passant.

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  2. Venise, c'est ce qui fait toute la richesse de la littérature. Chacun lit à sa manière, n'est-ce pas?

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  3. Merci pour cette nouvelle découverte :)

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    1. Celui-là, il faudra venir le chercher au Québec!

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