Le corps humain · Paolo Giordano

mercredi, septembre 03, 2014


Ils sont Italiens et ont la vingtaine. Ils ont de la poussière plein la bouche et les yeux. La poussière que le vent du désert afghan disperse sur la base fortifiée qu'ils occupent. Tout pour leur rappeler qu'ils vivent en territoire hostile. Rattachés à une même unité militaire et confinés des semaines durant dans une caserne isolée, ces jeunes se connaissent à peine. Il y a Cederna la tête à claque, Letri la «pucelle», Mitrano le souffre-douleur, Eggito le médecin solitaire… Des soldats aux tempéraments fort différents, qui tuent le temps, angoissent et trompent leur ennui en s'amusant le plus souvent comme le feraient des enfants. Unique ligne d'horizon: le couple et la famille, celle qu'ils ont quittés à regret, qu'ils ont fuit ou qu'ils rêvent de fonder.

Les voilà perdus au milieu de ce bourbier, contraints de s'adapter à la chaleur étouffante et de s'accommoder du mieux qu'ils peuvent d'une situation qui leur échappe. Pour tous, le corps humain s'avère le premier des champs de bataille. Malmené par les privations, les intoxications, la promiscuité et la saleté, il instaure «entre eux une liberté ­complète, presque obscène». Dans sa tête, chacun tente d'apprivoiser la peur et la solitude. Jusque sous les tirs mortels d'une expédition qui confrontera les soldats à leurs choix personnels.

Paolo Giordano dissèque ses personnages avec une précision chirurgicale: leurs manques, leurs besoins, leur solitude. Il décortique toute l'horreur et l'absurdité de la guerre. On se prend à suivre et à épauler ces soldats, à comprendre pourquoi ils sont là, la valeur de leur engagement.

Un roman fort aux phrases saturées de sable, de sang et de poussière, pages suffocantes qui prennent à la gorge et ne laissent aucun répit. Paolo Giordano a des mots qui sonnent juste, des phrases qui vous transpercent comme une balle. Plus plus qu'un roman sur la guerre, Le Corps humain est un roman d'apprentissage où le conflit armé apparaît comme un rite d'initiation au monde adulte, et la famille comme un champ de bataille.

Je ne suis pas du tout portée sur les récits de guerre. Jamais je n'aurais pensé qu'un roman sur ce thème pourrait m'emporter aussi loin. Passionnant! Je n'ai pas lu La solitude des nombres premiers, le premier roman de Paolo Giordano. Mais maintenant, j'ai très envie de le lire. 

Le corps humain, Paolo Giordano, Seuil, 420 pages, 2013.    

                                                                                                                                        ★

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