Le silence du banlieusard ♦ Hugo Léger

dimanche, septembre 21, 2014


Les banlieues se suivent et se ressemblent. En littérature québécoise, banlieue équivaut souvent à gazon vert, taillage de haies, abris Tempo, piscine hors terre, voisins curieux, ennui, désoeuvrement. Le silence du banlieusard ne fait pas exception. Horizon bouché, rêves sans envergure, vies aseptisées et routinières.

La famille Landry vit à Greenfield Park, à deux pas du boulevard Taschereau. Luc est traducteur, il aime les dictionnaires, la langue française et... les armes. Maniaque de l'ordre, renfermé, il est beige, terne. Sa femme Nathalie travaille à mi-temps comme préposée aux bénéficiaires dans une résidence pour personnes âgées. À part ça, pas grand chose. Elle fait du ménage, écoute la télé, cuisine un peu et s'installe devant son ordi, une fenêtre qu'elle ouvre pour aérer sa vie. Elle oublie ses escapades extra-conjugales et sa médiocrité à coup de soap d'après-midi, de Facebook, de sites de rencontre et de forums de discussion. Et il y a Lucie, leur ado formatée de 15 ans, qui traîne son désoeuvrement avec ses amies, se fout de ses parents, crache dans le plat de crudités.

La fin de semaine, Luc et Nathalie courent les visites libres. «Ils font le plein de la vie des autres. La leur se résume à si peu de choses.» Ils font parfois de grosses folies: acheter un jacuzzi, partir dans le Sud, grâce au voyage qu'ils ont gagné.

Les jours se suivent et se ressemblent, jusqu'à ce que Luc disparaisse. Sans laisser de traces. Suicide? Fuite? Le tableau idyllique se fissure. On suit l'enquête.

Le silence du banlieusard est un texte à la fois sombre et irrésistiblement drôle. Toujours prêts à fuir, à rêver à d'autres ailleurs, les personnages d'Hugo Léger renoncent. Par lâcheté, manque d'imagination, de temps. La réussite sociale les piège, les rend muets. Ils ne sont pas de mauvais bougres, juste des individus étriqués qui ne savent plus écouter leurs désirs, prêter attention à l'autre. Ils sont minés par des blessures obscures, de celles qui remontent à l'enfance – désamour, rivalité frère-soeur.

Hugo Léger détecte les failles, les faux-semblants, le mal de vivre lancinant, et leur prête une écriture juste, mordante. Chez lui, malheurs et rancœurs se jouent en sourdine. Cette fable crépusculaire stupéfie par la manière dont est suggéré le désarroi métaphysique et le malaise social et familial qui l'entretient. Un portrait sans compromis de la banlieuevéritable trou noir de l'existence.

Je ne connaissais pas Hugo Léger. Je n'ai pas lu Tous les corps naissent étrangers, son premier roman. Le silence du banlieusard m'a agréablement surpris, malgré quelques maladresses. La fin expéditive, toutefois, ne m'a pas du tout convaincu et a un peu gâché la sauce.

Ils sont heureux de ne pas avoir à se parler. La télévision meuble la conversation. Elle prend la place que personne ne veut occuper.

Allez, on fait une folie.
C'est ce que Luc dit à Nathalie en regardant le jacuzzi dans le magasin. Pourtant, rien n'était moins vrai. Luc l'avait repéré depuis plusieurs semaines. Il n'en avait pas parlé. Il attendait le bon moment. Pour laisser croire que la fantaisie, cruellement absente de leur vie, était encore possible.

Dans le 450, on apprend vite que la banlieue appartient à l'automobile; elle seule permet d'y survivre et, éventuellement, de s'en sauver. Elle est la clé des champs. Sans elle, t'es un loser.

Le silence du banlieusard, Hugo Léger, XYZ, 260 pages, 2014.                       

★★

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