Pourquoi devrais-je lire?

mercredi, octobre 08, 2014



Pourquoi lire? Ma grande me pose la question. Même si dans la maison il y a des livres partout, même si sa mère a toujours un livre à la main ou pas loin, elle, lire, elle n'aime pas trop… Je retombe sur cet article de David Desjardins, paru dans L'actualité. Pour sa fraîcheur et sa pertinence...

Je déteste cette manière qu'ont les enfants de nous tendre un miroir qui grossit nos traits, nos travers, surtout. «Papa, pourquoi est-ce que je dois apprendre à lire?» demande ma fille, qui est alors à la maternelle.

Elle a six ans. Dans l'agacement que trahit sa voix, je devine ma propre réticence à tout ce qui est obligé, cette sorte de scepticisme chronique qui m'a souvent épargné de venir grossir les rangs de la foule quand elle était à son plus bête, et donc sauvagement grégaire.

Mais c'est aussi cette même inclination qui agit comme un sabot de Denver et m'empêche de me lancer dans quoi que ce soit avec légèreté, sans avoir la quasi-certitude d'y trouver mon compte.

Les imprécations et les grandes pompes ont toujours eu sur moi l'effet contraire à celui qu'on souhaitait. Plus vous en mettez, plus je décroche. Ma fille est pareille. Je dois donc, en temps normal, réfléchir un moment avant de répondre à ce genre de question, qui vire rapidement au champ de mines: si j'en fais trop, elle recule. Pas assez, elle réclame que j'en rajoute. Je deviens alors excessif, ou simplement exaspéré par ses demandes, et elle se rebiffe.

Pourtant, là, pour une des rares fois dans ma vie de père, je sais quoi répondre, très exactement, sans même y songer.

«D'abord, ma grande, il faut apprendre à lire pour être libre. Ce que ça veut dire? Qu'en ce moment, tu dépends de moi. Et des autres. Je peux prendre un de tes livres, en modifier l'histoire, changer les dialogues et travestir la fin, tu ne le sauras jamais. En sachant lire, tu pourras savoir si on te ment. Tu pourras vérifier par toi-même. Tu pourras aussi lire ce que tu veux, pas ce que les autres décident à ta place.

«Et puis, tu ne seras plus jamais seule. Tu auras toujours les livres pour te tenir compagnie, pour te raconter des histoires si tu t'ennuies. Qu'est-ce que je fais des films et de la télé? C'est pas pareil, ma belle. Avec les livres, tu participes. Si je te dis qu'il y a un château, tu imagines le château, tu le construis dans ta tête, tu choisis comment le décorer. Dans un film, le réalisateur te le montre, c'est lui qui décide de tout. Dans le livre, tu fais partie de l'histoire, tu n'es plus seule: l'auteur, les personnages et toi, vous faites équipe. Les livres sont un peu des amis.»

Ma réponse gratifiée d'un long silence, je sais que j'ai piqué sa curiosité.

Quelques semaines plus tard, sans autre forme d'encouragement, elle lira. Cela devrait me ravir, dites-vous?

Pas tant que ça. Parce qu'il lui reste le pas le plus difficile à franchir: celui de l'effort. À l'école, bien sûr. Mais aussi l'effort gratuit. Celui qui, en nous faisant sortir des sentiers battus, nous affranchit de l'obligation de la culture de masse, celui qui confère de la profondeur au sens critique, celui qui fabrique le citoyen.

Je crois également que l'acte accompli dans une certaine contrariété est inscrit dans la condition humaine, et donc un peu dans l'idée du bonheur.

Je pense à l'effort qu'on déploie pour accomplir quelque chose d'inutile, comme courir un marathon ou prendre un livre un peu compliqué, un peu difficile, et passer au travers pour la simple satisfaction de l'avoir fait. Parce que dans la course de fond comme dans la lecture exigeante, on se perd pour mieux se trouver. On y atteint parfois ses limites, qu'on parvient, en de rares moments de grâce, à faire reculer un peu. Ce n'est pas rien. Cela nous permet pendant quelques instants d'échapper à notre condition de travailleur-contribuable-consommateur.

Dans quelques années, quand elle sera scotchée devant la télé ou l'ordi depuis trop longtemps et que je lui lancerai un bouquin par la tête en l'intimant d'éteindre la machine, j'aurai sans doute droit à une grimace, suivie d'une question de ma fille.

Pourquoi devrais-je lire? Pour ne pas te contenter de survivre, Chose.

«Pourquoi lire», David Desjardins, L'actualité, sept. 2012.

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