En surnombre dans l’économie nationale · Eveline Rapoport

jeudi, mars 19, 2015

Maintenant âgées, une vieille dame et sa fille voyagent en train. Elles se rendent en cure thermale, comme chaque année. Avant, la vieille dame était jeune, sa fille encore plus jeune. Avant, il y a eu aussi un voyage en train, un voyage moins confortable, moins luxueux, qui les avait conduites vers un lieu jamais nommé (un camp de concentration, de toute évidence). Là, elles y ont rencontré de l'inédit, du jamais vécu. Elles en sont revenues. Les petits-enfants ont du mal à comprendre ce qu'ont vécu ces aïeules, lesquelles avaient encore plus de mal à le comprendre dans l'instant. Une fois revenues de l'enfer, leur situation est toujours étrange, fait rire. Certains les croient dérangées, pensent qu'elles déraillent. Elles sont revenues de l'enfer, leur vie a continué avec de nouvelles manies, de nouvelles habitudes, des cauchemars, et des cures thermales chaque été…

En surnombre dans l'économie nationale est le premier roman d'Eveline Rapoport. Moins de cent pages pour créer un si grand roman, c'est tout un exploit. De ces trop rares romans qui ébranlent en offrant un regard frais, insolite, sur les ondes de choc d'un cauchemar totalitaire: le froid, l'épuisement, la faim, la maladie. Et le miracle du retour.

En surnombre dans l'économie nationale est un livre essentiel, comme il y en a trop peu. Le genre de livre économe de mots, pudique, sans enflure, porté par une écriture au scalpel, teintée d'un hyperréalisme fiévreux. Ce n'est pas un roman de plus. Le plus crucial: surtout ne pas tout dire, juste évoquer, envoûter. Ça, Eveline Rapoport l'a parfaitement compris. Un roman intense, affûté, à côté duquel il serait fort dommage de passer.

Quelques passages, pour le ton:
Elles n'ont pas de miroirs et ne remarquent pas le changement de leurs visages. Elles voient le visage aimé de l'autre et s'en effraient sans rien dire. Parfois, leur visage se reflète dans une vitre ou une mare et elles ne se reconnaissent pas. Elles ne pensent pas trop à leur aspect sauf quand il les fait souffrir, les dents, la peau sèche qui gratte et se couvre de croûtes, les pieds et les mains douloureux. Dans leurs haillons sales et déchirés, elles se plaignent d'avoir froid… Elles puent.
Elles s'achèteront ensuite des vêtements chers et luxueux, seront attentives à la mode et à la qualité. Elles iront régulièrement chez le coiffeur et s'offriront des produits de beauté et des parfums de prix. Elles feront des tas de cadeaux à leurs enfants et petits-enfants, qu'ils profitent, on ne sait jamais. Les placards seront pleins de provisions et elles feront de succulents repas pour leur famille. Il n’y aura pas de restes, on ne jette pas la nourriture.

Comment s'intéresser à la vie des autres quand on n'existe plus soi-même?

Elles vivaient, en tout cas s'y efforçaient, le reste de leur vie comme elles pouvaient, comme tout le monde, quoi. Que représentaient-elles? Des héroïnes, des victimes? Des survivantes, ça les faisait rire. Ça faisait film de science-fiction, pourquoi pas des mortes-vivantes. À la limite, des rescapées, ça leur convenait. Elles ont réchappé, c’est ça. L’Histoire avait donné un nom à l’événement, le même dans presque toutes les langues, issu de la leur, elles le comprenaient bien mais ne s’y identifiaient pas vraiment. Pour elles, c’était juste une période de leur vie, pas la meilleure.

Elles sentaient un danger mortel, réel ou invisible, qui les menaçait en permanence. Il changeait de forme sans arrêt, elles s'échinaient à essayer de l'éviter, même si elles savaient que le hasard seul le dirigeait. Dans le monde d'avant qu'elles connaissaient et comprenaient, il y avait une sorte de logique, une loi de probabilité. De temps en temps, il arrivait un accident grave, ou un crime, quelqu'un se trouvait au mauvais endroit, au mauvais moment, faisait une mauvaise rencontre. C'était rare, c'était grave, quelqu'un mourait, les gens s'émouvaient. Là-bas, tout était à l'envers. La chance d'être en vie à la fin de la journée était infime. On était trop malade, trop faible, trop affamé. On pouvait rencontrer le chef, ivre, qui tirait sans viser avec son fusil. Les plus faibles étaient remplacés par les arrivants dans les ateliers, on ne les revoyait pas. Parfois, certains ne parvenaient plus à essayer d'éviter le danger et précipitaient eux-mêmes leur fin. À la fin, quelques-uns n'ont pas fait partie du plus grand nombre.

En surnombre dans l'économie nationale, Eveline Rapoport, Les Allusifs, 80 pages, 2015. 

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4 commentaires

  1. Les extraits sont très forts - j'ai vu récemment un documentaire sur un des rares survivants enfants d'un des camps (les enfants étaient tous exterminés à leur arrivée), comme il faisait un peu plus que son âge, il n'a pas été gazé. Il a survécu mais a perdu toute sa famille et a fui le camp un mois avant la libération. Mais comme tu le dis, c'était surtout le retour en France - personne ne savait, n'en parlait. Il était rachitique, chauve... Il a juste fermé une porte sur le chapitre de sa vie. C'est le procès dans les années 60 de l'un de ses bourreaux qui lui a permis enfin de mettre des mots sur cette atrocité et aujourd'hui il s'exprimer dans les écoles et accompagnent des classes sur les lieux de sa détention.
    Je ne comprends toujours pas comment cette horreur a pu se produire.

    Très beau billet !

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    1. Des commentaires comme le tiens, j'en espère souvent! J'aime ce partage «tranches de vie»... Moi non plus, je ne comprends pas comment des horreurs pareils ont pu arriver. Et ça ne fait même pas 100 ans... Et que dire du génocide au Rwanda. C'était presque hier. Et là encore, nous avons fermé les yeux... Quel monde...

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  2. Merci mais quand je vois mes fautes je suis horrifiée ! Accompagnent au lieu d'accompagne...
    Oui, le Rwanda.. et aujourd'hui le Moyen Orient .. Ce qui me sidère c'est que l'idée d'un seul homme ait pu être mise en oeuvre par tous les autres sans que personne ne réagisse.

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