Six degrés de liberté · Nicolas Dickner

vendredi, mars 27, 2015


Nicolas Dickner et moi avons le même âge. Nous sommes tous les deux originaires de Rivière-du-Loup. Nous avons tous les deux travaillé chez Turelis, la défunte caverne d'Ali Baba du livre usagé de la rue Lafontaine. Les points communs s'arrêtent là. Nicolas Dickner écrit de grands romans. Moi, je n'écris pas de romans!

Après Nikolski (2005) et Tarmac (2009), le troisième roman de Dickner vient enfin de paraître: Six degrés de liberté. Du Dickner à son meilleur. Difficile de résumer l'intrigue de ses romans, et Six degrés de liberté ne fait pas exception à la règle.

Tentative: Lisa, une ado de quinze ans, vit avec son père Robert dans une petite ville de la Montérégie. Le père rénove des bungalows insipides. Enfin, un projet plus ambitieux: rénover la maison Baskine, un nique à feu qui tombe en décrépitude. Lisa lui prête main-forte, car les jobs d'été sont rares dans le coin. Le dimanche, elle accompagne Josée, sa mère bipolaire, dans sa tourné dominicale chez Ikea. Son grand ami, Éric Le Blanc, habite à deux pas de là. Éric ne sort jamais. Agoraphobe, il vit avec sa mère, cloîtré dans sa chambre, avec ses livres, son ordi et ses perruches. Une amitié rare unie Lisa et Éric. Mais l'amitié en prend un coup lorsqu'Éric doit suivre sa mère et son nouveau beau-père au Danemark. Ciao le Québec. Heureusement, il y a Skype... 

Les années passent. Bien installé au Danemark, Éric est toujours agoraphobe. Petit génie de l'informatique, il dirige maintenant trois compagnies et est multimillionnaire. Lisa a grandit. Entre l'université et le travail, elle rend visite à son père atteint de la maladie d'Alzheimer, vivant de plus en plus reclus, en circuit fermé. 

Parce que la vie ne peut se résumer à si peu, parce qu'elle préfère les ennuis à l'ennui, Lisa a un projet fou. Elle mettra tout en oeuvre pour le réaliser: faire le tour du monde à bord d'un conteneur fantôme, spécialement aménagé. Lisa se prépare. Éric finance le projet. De sa tour d'ivoire, il hacke les systèmes informatiques de compagnies de transport et des autorités portuaires pour aider son amie. Lisa s'éclipse, ni vue ni connue.

En parallèle, Jay entreprend de traquer le conteneur fantôme disparu mystérieusement des écrans radar. Cette ancienne hacker purge une peine en travaillant pour la GRC comme analyste de données aux fraudes économiques. C'est à titre personnel qu'elle cherche le conteneur.

Lisa terminera-t-elle son tour du monde? Jay finira-t-elle par débusquer le conteneur fantôme? Bande de chanceux qui ne connaissez pas encore les réponses!

Nicolas Dickner livre un troisième roman éblouissant, porté par un imaginaire débridé. Rien de monotone ici, rien de superflu. Ludique et kaléidoscopique, le roman est peuplé d'hommes et de femmes un peu toqués, beaucoup geeks. Une constellation de personnages solitaires cloîtrés dans une solitude choisie ou non, traversent les pages. Il se dégage de l'écriture de Dickner une grande légèreté, alors que le propos atteint une réelle profondeur. Ici, rien n'est laissé au hasard, tout est porteur de sens.

Dickner se tient loin de l'introspection, ça l'agace. Les lamentations dépressives et le nombril sous le microscope, très peu pour lui. En marge de plusieurs auteurs d'une génération portée sur l'autofiction, il ne donne pas dans la dissection d'états d’âme. Ça change du grattage de bobos...

Dickner livre une mise en fiction brillante et nuancée du capitalisme global. Tout ça dans une perspective mondiale où les frontières sont de plus en plus poreuses, où des passagers clandestins meurent en faisant la traversée de leur vie, où des conteneurs de bananes et de coussins sont attendus impatiemment. Parce qu'il faut bien se nourrir et décorer son bungalow!

Lisa, si tu cherches ton chat, c'est moi qui l'ai récupéré!

Quelques passages:

Rien n'est plus banal qu'un conteneur fantôme: on en trouve à bord de tous les navires. Personne ne sait à qui ils appartiennent, d'où ils viennent, où ils vont. Ils circulent dans les interstices du système, et aussi longtemps qu'ils demeurent à bord, ils n'attirent pas l'attention. Même une fois débarqués à terre, ils restent dans les limbes administratifs jusqu'à ce qu'ils soient dédouanés. Si personne ne vient les réclamer, ils peuvent patienter des mois parmi les conteneurs abandonnés – et depuis la crise financière de 2007, il y a beaucoup, beaucoup de conteneurs abandonnés.

On vit une époque de cul où toutes les inventions extraordinaires finissent pas devenir insignifiantes. La technologie devrait, je sais pas, repousser les limites de l'expérience humaine, non?

Tout en fouillant, Jay se demande ce que les gens penseraient de ses propres poubelles. Les déchets ont toujours été un important marqueur de classes sociales. Autrefois, les tas de fumier témoignaient de la prospérité d'une ferme. Aujourd'hui, tout le monde craint secrètement de produire des ordures ennuyantes, qui témoigneraient d'une vie plate. La poubelle est le summum de l'expression personnelle et Mark Zuckerberg devrait en prendre acte: exit les statuts de bouffe et de musique, l'avenir consiste à publier le contenu de ses poubelles.

Six degrés de liberté, Nicolas Dickner, Alto, 392 pages, 2015.  


Quand la fiction rencontre la réalité… En 1964, Reg Spiers, un lanceur de javelot australien, s'est posté par avion, de Londres à Perth, en Australie. Il a été bringuebalé dans une caisse en bois pendant soixante-trois heures, via Paris, Bombay et Singapour… Son histoire est relatée dans Out of the box…

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2 commentaires

  1. Je ne connais pas cet auteur mais je vais rétablir ça :-)

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    1. Je me demande si les éditions Alto sont distribuées à Bruxelles... Nicolas Dickner, ici, est en voie de devenir un incontournable. Un jeune auteur très brillant!
      Je vois que que lis "Eleanor & Park"... Très hâte de lire ton billet. J'avais beaucoup aimé.

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