Aucun homme ni dieu · William Giraldi

jeudi, avril 02, 2015


Ce que vous ressentez ici, vous ne l'avez jamais ressenti ailleurs.

Keelut, un bled perdu aux confins de l'Alaska. Là, le froid paralyse, la neige s'empile, les nuits sont interminables, les cabanes clairsemées. Là, il n'y a ni routes ni panneaux de signalisation. Aucun GPS ne répertorie ce village au nord du monde, ce grand Nord en marge de toute civilisation, où les repères et les certitudes vacillent.

Cette année-là, le froid est plus implacable que jamais. Les bottes fourrées, l'alcool et le ragoût de lynx ne peuvent rien contre le froid persistant. Les caribous se sont enfuis, en quête de nourriture. Une rumeur prétend que les loups affamés sont descendus des montagnes et ont enlevé trois enfants du village. Bailey, le fils de Medora Slone, est le troisième à disparaître. Medora n'espère pas retrouver son fils vivant, elle sait bien qu'il est mort. Elle écrit à Russell Core, un écrivain de nature writing, auteur d'un livre sur les loups gris. Elle l'implore de venir l'aider à retrouver les ossements de son fils et de tuer le loup meurtrier. Core accepte, sans trop savoir pourquoi.

Core a soixante ans, mais il en paraît quatre-vingts. Il laisse derrière lui sa femme clouée dans un lit depuis treize mois par une attaque qui l'a privé de la moitié de son cerveau et de sa lucidité. Il laisse aussi sa fille, professeur d'histoire à l'université d'Anchorage.

Core est persuadé que les loups ne sont pas les seuls coupables et que les habitants de ce blef isolé en savent plus qu'ils ne le prétendent, à l'image de cette vieille femme croisée au hasard d'une rue. Cette femme qui l'invite à se détourner de la toundra glacée pour rejoindre le cœur du village, là où résiderait la clé de l'énigme. La pureté immaculée du paysage dissimule bien des noirceurs…

À des milliers de kilomètres de là, Vernon Slone, le mari de Medora, combat dans un désert brûlant, en Afghanistan ou en Irak. Il s'est enrôlé pour échapper à la crise économique qui touche ce coin de l'Alaska. Slone rentre au pays, blessé. La mauvaise surprise qui l'attend réveille ses instincts meurtriers. L'heure de la vengeance vient de sonner. Il se lance dans une traque implacable, semant terreur et morts sur son chemin. Core et Mariam, le flic local, sont sur une piste, eux aussi. Personne n'en sortira indemne…

William Giraldi a chaussé ses bottes d'aventurier pour aller sculpter dans la neige une histoire qui tient à la fois du polar et du roman d'aventures. La force de son roman tient dans le rythme obsédant qu'il dégage: celui du marcheur entêté, mi-homme, mi-bête, qui fait face à une nature sans pitié.


Aucun homme ni dieu tranche avec les intrigues routinières de certains romans sur le grand Nord. Il présente quelques familiarités avec le Sukkwan Island de David Vann: une intrigue envoûtante et brutale. Un roman d'une rare intensité, servi par une écriture tout en retenue, aride, sèche. La traduction de Mathilde Bach rend perceptible l'atmosphère sombre et obsédante qui sourd du texte de Giraldi. Aucun homme ni dieu montre à quel point la limite entre humanité et sauvagerie peut être ténue. Quand l'homme devient un loup pour l'homme…

Quelques passages:
Il était pourtant allé très loin dans les profondeurs du Montana, du Minnesota, du Wyoming, du Saskatchewan, mais il ne parvenait pas à se souvenir d'un seul autre lieu aussi étranger, aussi inconnu que celui-ci. Une colonie à la frontière de la Nature, à la fois familière du monde sauvage, et lui résistant.

Il se souvenait d'avoir lu des récits d'hommes saisis par le gel dans l'Arctique: d'abord venait la fatigue, puis les idées troubles, la mémoire embrouillée, et enfin, juste avant de mourir, on ne sentait plus le froid, une vague de chaleur affluait dans le sang, et tout s'éteignait. Tant qu'on sent le froid, on ne risque pas de mourir. Core ne se souvenait pas avoir jamais eu aussi froid.

Pas encore convaincu? Empressez-vous d'aller lire le fabuleux billet d'Electra.


Aucun homme ni dieu, William Giraldi, Autrement, 320 pages, 2015. 

laissez-vous tenter

13 commentaires

  1. Je peux l'emprunter à la bibli, mais quelque part j'ai des doutes sur cette histoire, me plaira-t-elle?

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    1. Keisha, après avoir parcouru tes coups de coeur sur ton blog, je pense que tu peux passer ton tour cette fois-ci, à moins que tu sois en panne de lecture (ce dont je doute fort!).

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  2. Oh la méchante ! La vile tentatrice est de retour : ce livre est dans ma wishlist depuis sa sortie. J'adore le nature writing et les loups et tout me fait rêver...

    L'idée de la biblio ne m'avait pas effleuré bizarrement (merci Keisha) - en attendant je t'envie ! ton billet est très alléchant !

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    1. Electra, ce roman est pour toi! Je commence à connaître tes goûts, ma chère! En le lisant, je me disais que je verrai très bien ce roman sur ton blog et que j'avais hâte de savoir ce que tu en penserais. Fonce et dévore!

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    2. J'ai regardé et il vient d'arriver tout juste à la bibli (j'ai déjà repéré d'autres arrivages, mais entre la phase équipement, catalogage...) je n'ai pas la patience. Je l'ai trouvé ailleurs, d'occasion (mais j'aime les livres ayant vécu) et hop commandé ! (bon avec un autre...)

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  3. Ton billet est magnifique ! Si je n'avais pas déjà lu et adoré ce livre, je me précipiterais pour le faire...

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    1. Merci, Manu. Contente que tu aies aussi apprécié ce superbe roman.

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  4. Je l'avais noté dans les nouveautés intéressantes. Tu le confirmes.
    Le Papou

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  5. Il est posé tout en haut de ma pal, son tour va venir très vite et c'est tant mieux quand je vois ton enthousiasme !

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  6. J'aime bien les éditions Autrement ...

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    1. Oui, moi aussi. Et nous avons là un grand cru!

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