Danser les ombres · Laurent Gaudé

lundi, avril 27, 2015

                                                                                                                                                        © Chip Somodevilla
Et puis, la terre a tremblé… Le 12 janvier 2010, un séisme de magnitude 7 frappe la perle des Antilles, faisant sombrer l'île dans le chaos. Deux auteurs livrent leur vision de la catastrophe, chacun avec leur sensibilité propre. Pour aujourd'hui, ce sera Danser les ombres de Laurent Gaudé. Mémé attaque Haïti, de Marie Larocque, suivra demain.

Lucine a quitté Port-au-Prince pour Jacmel il y a cinq ans afin de donner un coup de main à ses soeurs Thérèse et Nine, ainsi qu'aux deux jeunes enfants de cette dernière. Elle a fait une croix sur ses rêves et ses envies. Lorsque sa soeur Nine meurt, Lucine retourne à Port-au-Prince annoncer la mort de Nine à Armand Calé, le père d'un des enfants. De retour dans la capitale, elle retrouve la ville de sa jeunesse, alors qu'elle était une étudiante militante. La fièvre est ravivée. Lucine ne repartira plus. Elle trouve sa place chez Fessou, un ancien bordel dont il ne reste que les murs défraîchis et l'esprit révolutionnaire. Elle se lit d'amitié avec un groupe de joyeux lurons qui s'y retrouve pour refaire le monde et jouer aux dominos. Le vieux Tess cimente le groupe. Autour de lui gravite Saul, le bâtard qui a choisi de devenir le médecin des pauvres, le facteur Sénèque, Domitien le silencieux, Jasmin le séducteur, Ti Sourire, Lagrace et les autres élèves infirmières.

Autour d'eux, il y a aussi Firmin, l'ex-tonton macoute, la hautaine et riche Viviane Kénol, ainsi que la jeune Lily, la condamnée, la presque morte, qui préfère mourir à Haïti que dans sa chambre d'hôpital aseptisée de Miami. Tous ces personnages donnent à voir une société tout en contrastes, vivante, combattante.

La terre se met à trembler à mi-roman. Le soir du 12 janvier 2010, le sol s'ouvre «dévorant tout, engloutissant les hommes, les voitures, les maisons», avalant du même coup Ti Sourire, le Vieux Tess et le facteur Sénèque. Haïti est défiguré.

Là où la terre a faim, les poteaux électriques s'effondrent et les murs s'écroulent. Là où la terre a faim, les arbres sont déracinés, les voitures aplaties par mille objets carambolés. Là où la terre a faim, ce n'est que désastre et carnage. Le sol ouvre sa gueule d'appétit. Il n'y a pas de sang parce que tout est dissimulé par un grand nuage blanc qui monte lentement du sol. Des quartiers entiers dévalent la pente comme un torrent de béton et finissent dans le bas de la ville, embouteillage de tôles froissées et de murs en morceaux, rayés de la carte, broyés dans le creux d'une main qui n'existe pas.

Saul et ses compagnons fouillent dans les décombres à la recherche de survivants. D'autres creusent les tombes. De ces sépultures improvisées remontent les âmes de ceux qui ne peuvent partir, condamnés à vivre dans «la mélancolie du souvenir de leurs proches». Les morts s'invitent chez les vivants, amenant une rupture déstabilisante dans le ton du roman. Les morts ensevelis, puis rejetés par la terre, errent dans la ville, s'accrochent à leurs proches. Vivants bientôt morts ou morts-vivants, on ne sait plus très bien qui est ombre et qui est chair. Cette dernière partie en laissera plus d'un perplexe...

Après le drame des migrants à Lampedusa (Eldorado en 2006) et l'ouragan Katrina (Ouragan en 2010), Laurent Gaudé s'attaque au tremblement de terre qui a dévasté Haïti. Une fois encore, il révèle la beauté de la vie dans ses moments les plus tragiques. Dommage, sa vision un brin trop poétique du séisme m'a quelque peu agacée. Sans parler du style… Laurent Gaudé a la main lourde dans les dialogues. Celui des amoureux, par exemple, est trop ampoulé. Malgré la beauté de ses personnages, plusieurs manquent cruellement d'épaisseur. Une certaine surenchère lyrique englobe le tout. Il n'en demeure pas moins que Danser les ombres est un bel hommage au peuple haïtien et à son immense courage. Malgré les cicatrices laissées par les dictatures, malgré le contraste entre la misère et quelques îlots de richesse, Haïti croit toujours au bonheur, refusant de baisser les bras et d'y renoncer.

Qui dira la grandeur de ces hommes de rien, de ces silhouettes inconnues qui ont aidé cette nuits-là, et partout ailleurs dans les rues de Port-au-Prince, partout où il y avait des maisons écroulées qu'il fallait fouiller des mains? Qui racontera ces héros qui avaient eux-mêmes perdu des proches, qui étaient au bord de l'épuisement, mais qui ont cherché encore et encore, crachant sur leur propre peur? Qui dira leur colère, car c'est la colère qui les animait.

Danser les ombres, Laurent Gaudé, Actes sud, 250 pages, 2015.  


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