Mémé attaque Haïti · Marie Larocque

mardi, avril 28, 2015


Lorsque Marie Larocque évoque d'Haïti, elle sait de quoi elle parle. Haïti, elle l'a tatoué dans le cœur. Elle et ses enfants ont déjà vécu quatre ans à Port-au-Prince. Après le tremblement de terre de 2010, elle y retourne avec deux de ses cinq enfants, cette fois à Jacmel, dans le but d'aider deux amis haïtiens. Mémé attaque Haïti fait le récit de leur année passée sur l'île.
On me demande souvent ce que je peux bien trouver d'agréable à vivre en Haïti, petit pays dit insalubre, violent, dangereux et chaotique, pour ne nommer que quelques-unes des qualités que lui prêtent les médias et le ministère canadien des Affaires étrangères. On oublie peut-être à quel point l'ancienne Perle des Antilles est géographiquement superbe, socialement intéressante et anarchiquement envoûtante. Ça compense largement. On est sur une île, la mer est partout, il n'y a jamais à marcher bien longtemps. Les plages sont magnifiques, bordées de grands rochers et de cocotiers, et, contrairement à la République dominicaine, il y a moyen de relaxer sans se faire écoeurer toutes les trois minutes pour qu'on achète un collier, un t-shirt ou une prostituée. Ça justifie le plaisir, non?
Plutôt que de comptabiliser les dégâts causés par le séisme, Marie Larocque décrit la renaissance d'une terre encore démantibulée, le courage et la dignité du peuple haïtien. Haïti, avec ses couleurs, son humidité, sa chaleur, ses esprits. La vitalité de ces gens qui ne se laissent jamais abattre. Les chapitres sont courts, parsemés d'anecdotes, de coups de gueule et de coups de cœur: ses amitiés, ses voisins, les pauvres, les bourgeois, son amoureux anglais, ses filles et l'école, ses beuveries. 
Les mots de Marie Larocque sont forts, bruts. Ses opinions, bien arrêtées. Disons qu'elle laisse les filtres de côté. Certains propos pourraient en choquer plus d'un. Les organismes humanitaires en prennent pour leur rhume. Idem pour les médias, qu'elle juge sensationnalistes. Idem aussi pour certains préjugés sur le vaudou ou le racisme pratiqué entre Haïtiens. Marie Larocque ne fait pas dans la tendresse. Elle aime provoquer, ça se sent. Mais ce n'est jamais gratuit. Cette franchise décapante peut sembler par moment irrationnelle, crue. Mais c'est le prix à payer pour entendre l'écho d'une vérité dérangeante.
Dans un français québécois, Marie Larocque décortique le pays sous plusieurs angles. Les dialogues en créoles (avec traduction en bas de page) donnent le ton, les sacres aussi! C'est un récit qui s'entend, plus qu'il ne se lit.
Un chant d'amour à Haïti, un récit de vie, de rencontres et de murmures livré avec une audacieuse honnêteté. Pour sa verve mordante, pour son humour insolent, pour sa tendresse rugueuse, il faut lire Mémé attaque Haïti.
J'avais beaucoup Jeanne chez les autres, son premier roman paru en 2013. L'histoire de Jeanne Fournier et de sa famille de poqués campée dans le Montréal dans année 1970 m'avait envoûtée. J'aimais cette nouvelle voix que j'entendais. C'est cette même voix que j'ai retrouvée dans Mémé attaque Haïti. 
Mémé attaque Haïti, Marie Larocque, VLB, 300 pages, 2015.

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7 commentaires

  1. Oh le gros coup de cœur pour toi ! Et pour moi, leçon de français québecois et de créole.
    Ainsi, je découvre deux expressions en lisant ton billet : "elle ne s'enfarge pas dans les fleurs du tapis" ???? Jamais entendu.. traduction, stp ?

    et " Les organismes humanitaires en prennent pour leur rhume." bon je vois le sens si je remplace le dernier mot, enfin je crois !

    ma question : s'agit-il d'un roman ou plus d'un récit autobiographique ? 5 étoiles...

    Ici, par contre on ne connaît pas cet auteur et mon super réseau de médiathèque/bibliothèque non plus. Je découvre son blog, elle fait tellement jeune pour être mémé ! et quelle belle femme !

    Haïti porte en elle beaucoup de fantômes et de fantasmes. C'est bien que quelqu'un vienne dépoussiérer tout ça.

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    1. Traduction: "Elle ne s'enfarge pas dans les fleurs du tapis" = "Ne pas se compliquer la vie".
      "En prendre pour son rhume" = "En prendre pour son grade".
      Incroyable, en effet, qu'elle soit une mamie! Si jeune et si belle.
      Parce que tu es mon amie (!) et parce que tu me fais faire de si belles découvertes, je t'offre le récit (pas un roman) de cette folle mémé. Je le mets à la poste ces jours-ci, histoire de t'envoyer un petit bout de chez nous! Et je serai dispo pour tes besoins de traduction français québécois!

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  2. ...mais quel mois de folie tu nous a fait là ! Comment as tu réussi à lire tout ça ??
    je note ce dernier
    j'adore les fleurs du tapis moi aussi !

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    1. Il est à lire... Si tu peux mettre la main dessus! Oui, un mois de fou. Je lis 3-4 heures le soir. Ça va vite. Mais grâce à toi, je lorgne du côté des escargots...

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  3. Un billet qui fait franchement plaisir à lire! Merci. :-)

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    1. Marie, est-toi? La vraie de vraie en personne?! C'est moi qui doit te remercier et te demander de continuer à écrire, encore et encore.

      J'ai prêté tes deux bouquins à une amie qui me les a demandés, j'en ai offert 3 autres, dont 2 "Mémé" qui sont partis par avion, en France. Si ça continue, tu pourras te payer un nouveau voyage avec tes droits d'auteure (dans quelques années, peut-être?)!

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    2. Haha! C'est une agente comme toi qu'il me faut! ;-)
      Merci vraiment beaucoup.

      Marie

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