Balistique · D.W. Wilson

samedi, mai 09, 2015


Invermere est  une ville où les fils sont les clones de leur père, où des gosses conduisent des Jeeps aux pneus surdimensionnés le long de la voir ferrée. Les hivers sont froids, ponctués de redoux soudains qui font fondre la neige, et des bonhommes grotesques défigurent alors les jardins, à moitié liquéfiés, semblables aux légions du septième cercle de l'enfer vu par Dante. Les fils électriques poids sous le poids de la poudreuse et parasitent la vue qu'on a des montagnes. Les ploucs font la course en motoneige sur le lac gelé. L'été, dans la gravière, les ados brûlent des palettes et boivent du vin qu'ils ont trafiqué avec de l'éther de cellulose, et il ne se passe pas une année sans qu'un de ces buveurs novices avale de la pulpe et finisse aveugle. […] Les maisons ont chacune leur terrain. Les biens immobiliers sont vendus en direct par les propriétaires. Au crépuscule, les arbres projettent des ombres étirés et les chiens bondissent vers les clôtures pour éprouver la solidité de leur chaîne.

Invermere, un petit bled en Colombie-Britannique – à peine 4000 habitants en dehors de la saison estivale. C'est dans ce patelin qu'Alan West trouve refuge chez son grand-père Cecil, le temps de reprendre son souffle, de bûcher sur sa thèse de philo et de prendre du recul sur ses amours contrariés avec Darby. Cecil a quatre-vingt-deux ans, son cœur est à bout de souffle et il se claque un infarctus. Sentant sa fin proche, il demande à Alan de lui ramener Jack, son fils unique, qu'il n'a pas revu depuis presque trente ans.

Mais si je devais mettre le doigt sur l'instant où tout à Commencé, avec un C majuscule, l'été où le passé de ma famille est venu frapper à ma porte, je dirait ceci: à quatre-vingt-deux ans, Granp' a fait un infractus.

Alan n'a jamais connu ses parents. Son père Jack est disparu de la circulation depuis belle lurette et sa mère Linnea a pris la poudre d'escampette un peu avant. Cecil est son unique famille.

J'ai posé des questions sur mes parents deux ou trois fois: en primaire, à l'occasion de la fête des pères, quand j'ai eu besoin de savoir s'il aimait plutôt la chasse, le golf ou la pêche; l'hiver de mes dix ans, lorsque Granp' m'a emmené rendre visite à l'un de ses amis malades et qu'on a traversé le Yukon, cette région oublié des dieux; au début de l'adolescence, quand j'avais la rage contre le monde entier et que Granp' m'a dit de la fermer et envoyé balader. Pas grand chose à dire à ce sujet, grognait-il, ou alors il se frottait les canines du pouce – un tic nerveux, je crois – en clamant que ça n'avait aucune importance, qu'ils avaient foiré leur couple, que lui avait fait de son mieux, et ça ne suffisait pas peut-être?

Alan part à la recherche de Jack. Et il ne part pas seul. Puck, le chien à trois pattes de Cecil, et Archer Cole, son grand-père maternel dont il n'avait jusqu'alors aucun souvenir, sont du voyage. Sur leur chemin, le passé prend forme.

Une histoire minée par le silence, détruite par les fiertés mal placées et les amours contrariés, les guerres anciennes et les aléas de la vie. Sur ces grands territoires arides, il faudra un spectaculaire incendie de forêt pour réconcilier l'irréconciliable et donner un sens à ce qui n'en a pas.

Il y a de l'âpreté dans l'écriture de Wilson. Une écriture tour à tour rugueuse et poétique, bourrue, avec une pointe de tendresse. Il n'a recours à aucune fioriture lorsqu'il explore la nature humaine. Ici, les dialogues se passent de tirets comme de guillemets. Après une dizaine de pages, on s'y fait aisément. 

Wilson questionne les rapports humains avec toute la complexité et la violence qu'ils peuvent comporter. Il navigue ainsi entre ombres et lumières afin d'explorer le poids des non-dits, les amitiés brisées, les traumatismes de la guerre, les fantômes du passé. Un cocktail d'émotion retenue et de tendresse pudique, qui offre des pages d'une beauté incandescente.

C'est un roman fulgurant, tant par l'ingéniosité de sa construction que par la puissance de ses personnages. J'ai été fasciné de voir l'habileté avec laquelle Wilson fait ricocher son récit. 2003: Alan est un homme, entouré de vieillards. Année 1960: Alan n'est pas encore né, les vieillards sont dans la fleur de l'âge, ils ont la vie devant eux. J'ai été éblouie de découvrir comment Wilson démêle et entremêle tous les fils d'une vie.

C'est un roman où chaque souffle, chaque craquement de branche a son importance, où un geste et un regard sont aussi capitaux qu'une déclaration de guerre. Je voudrais n'en rien dire que ceci: à lire absolument. Ou alors, je voudrais en citer des pans entiers, insister sur de petites phrases qui restent là, suspendues. Balistique révèle un auteur subtil, qui sait jouer des nuances, des mots, des gestes simples pour donner un sens à des existences qui semblent ne plus trop en avoir.

Balistique est le premier roman de D. W. Wilson traduit en français. Un premier et un grand roman, magnifiquement traduit. Ai-je besoin de dire que j'attends impatiemment la traduction de son recueil de nouvelles Once You Break a Knuckle?

Balistique, D. W. Wilson, De l'Olivier, 368 pages, 2015. 
★★★★★

laissez-vous tenter

14 commentaires

  1. C'est un roman que j'ai repéré en librairie et qui me tente énormément !! :)

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    1. Oui, laisse-toi tenter Léa. Ce premier roman ne doit surtout pas passer inaperçu. Un auteur à suivre...

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  2. Bon..... voilà, la faute à qui, hein ? Ma PàL va juste EXPLOSER !

    Un superbe billet qui empêche quiconque de ne pas vouloir lire le livre, tu devrais l'envoyer à l'auteur. Magnifique...

    et moi qui me disais ... tiens... j'ai enfin tous les livres que je veux ! et non !!!!!!!!

    je me suis vue tomber de ma chaise en lisant ton billet ;-)

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    1. J'espère que tu ne t'aies pas fait mal! Juste un petit en plus sur ta LAL. Un autre qui est pour toi. Tu vas adorer. Et Puck, ce gros balourd à trois pattes... Ton coeur de mère de chien va saigné...

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    2. Bon, j'ai craqué et je l'ai commandé ...

      ta faute .......... ;-)

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    3. Tu m'en remercieras. Sinon, remboursement garanti. Je l'offrirai à quelqu'un!!!

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    4. Oui, je sais ! Je ne m'inquiète pas ;-)

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  3. et zut, mais je lis quelques blogs américains et j'avais noté ... son recueil de nouvelles ! C'est fou, non ?? en relisant le titre, ça fait tilt !

    bref..... ça va pas arranger mes affaires ;-)

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    1. Heureusement, on parle de plaisirs sains!

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    2. Oui :-) si c'était du chocolat, je serais énorme !!!

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  4. Très beau billet. Déjà noté comme je t'avais dit, mais là j'ai hâte de le lire!

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    1. Pas de doute, Gab! Il te plaira... Tu m'en donneras des nouvelles! Habites-tu à Québec? Si oui, je te prête mon exemplaire avec plaisir!

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  5. C'est grâce à ton billet que j'ai lu ce roman, merci :)

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    1. Et j'en suis très contente. Une belle découverte!

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