Cataract City · Craig Davidson

lundi, juin 01, 2015


Duncan Diggs sort de prison. Il vient d'y passer huit ans pour homicide involontaire. À sa sortie du pénitencier de Kingston, Owen Stuckey, son ami d'enfance, est là, venu le chercher pour le ramener chez lui, à Cataract City (surnom que les locaux donnent à Niagara Falls), une petite ville ouvrière à la frontière du Canada et des États-Unis.

Cataract City n'était même pas un point sur le globe. La grande ville la plus proche, Toronto, de l'autre côté du lac Ontario, flottait dans la brume tel un fantôme, et ses gratte-ciel semblaient plus plats encore que les colonnes d'un diagramme. J'avais pensé que la plupart des villes ressemblaient à la mienne, avec des rangées de maisons identiques aux toits recouverts de toile goudronnée, des immeubles trapus, couleur viande bouillie, des balançoires et des toboggans rouillés dans les terrains de jeux, quelques boucheries et la boutique du coin où l'on pouvait acheter, pour dix cents, des cigarettes à l'unité.


Côté boulot, Cataract City n'est pas la cité d'or. En gros, ça se limite à quelques boutiques de T-shirts pour touristes et deux gros pourvoyeurs d'emplois: la Bisk, une biscuiterie Nabisco, et une usine General Motors. «Des jobs assez simples pour que n'importe quel imbécile s'en sorte parfaitement dès la fin de la première journée». Après le travail, arrêt obligé au bar, où tout le monde commande un scotch et une bière, fume des cigarettes de contrebande. Le lendemain et les jours suivants, la même rengaine recommence. Ça, c'est la vie à Cataract City. Bon courage à ceux qui veulent aller voir ailleurs. La ville trouve toujours le moyen de les retenir.

La vie y est dure; d'une année à l'autre, les garçons deviennent des hommes, parce qu'ils n'ont pas le choix. La pression s'incruste dans les visages et les corps. On voit des gars de vingt ans, aux mains noircies en permanence par la graisse pâteuse qui sert à lubrifier les rotatives de la Bisk. Certains sont déjà voûtés à trente ans. À quarante, ils ont le front plissé comme l'écorce des séquoias. On n'a pas le temps de vieillir ici, on devient vieux avant.


Duncan et Owen habitent la même rue. Ils sont les meilleurs amis du monde. À douze ans, ils vivent une mésaventure qui les hantera le reste de leur vie. Dunk et Owe ont un héros. C'est un catcheur et il s'appelle Bruiser Mahoney. Les gamins lui vouent un culte sans borne. Ils seraient prêts à le suivre au bout du monde. L'occasion se présente… Comme tous les premiers samedis du mois, Duncan et Owen assistent à un match de catch local avec leurs pères. À la sortie, Bruiser Mahoney embarque les gamins dans son pick-up alors que leurs pères sont mêlés à une querelle d'ivrognes dans le stationnement. Direction la forêt, pour un peu de camping sauvage. L'expédition tourne mal, très mal. Abandonnés par le catcheur déchu, Duncan et Owen errent trois jours en forêt, attaqués par les moustiques, suant le jour et gelant la nuit, affamés et assoiffés. L'épreuve les marque au fer rouge. Lorsqu'ils sortent des bois, ils prennent conscience que plus rien ne sera jamais comme avant.

Les années passent, les gamins deviennent des hommes et se perdent de vue. Privé d'une carrière de basketteur professionnel par un accident, Owen devient policer.

J'étais devenu blasé, étranger à moi-même: un sergent administratif de la Niagara Regional Police, qui s'occupait d'enfants maltraités avec une équipe tournante d'assistantes sociales en tailleur-pantalon. Nous mettions de sales types en prison pour les voir libérés par un frimeur d'avocat ou un juge qui s'en fout. La machine était grippée – comme presque tout le système – et j'en étais un rouage imparfait.

Duncan, lui, tourne mal. Il enchaîne les mauvaises fréquentations et se trouve empêtré entre courses et combats de chiens, combat à mains nues et trafic de cigarettesEntre Duncan et Owen, il y a Edwina, la femme forte aimée des deux hommes. Elle n'en choisira qu'un, et pour un temps seulement.
Les deux hommes se retrouvent chacun d'un côté du tranchant de la loi. Le destin a séparé Duncan et Owen. Il les réunit à nouveau, quand l'un décide de venger l'autre. Le final haletant et halluciné, sorte de retour en arrière, est saisissant. Entre la première et la deuxième mésaventures en forêt, beaucoup d'eau à couleur sous les ponts.
Cataract City est un roman d'une magnifique dureté, d'une brutale beauté sur l'amitié, la culpabilité, la rédemption et le pardon. La nature, sauvage et implacable, est à l'honneur. L'emprise qu'un lieu peut avoir sur les hommes est admirablement décrite. Il y peu d'espoir et d'avenir à Cataract City, mais les hommes ne baissent jamais les bras et conservent un sens de l'honneur et une sensibilité à fleur de peau.
Qu'il s'agisse d'une poursuite en motoneige, d'un chien à trois pattes, de nez cassés ou de chatons noyés, Craig Davidson sait créer une atmosphère, avec quelques éclats de rire au passage et un ou deux haut-le-coeur. Il a le verbe rugueux et cinglant. Son sens de l'observation est aigu, celui de la comparaison, original. En quelques mots, il plante ses personnages: «Il avait de la couperose sur le nez et l'air énervé d'un bonhomme qui traîne depuis toujours un caillou dans sa chaussure».
Certains trouveront peut-être des passages un peu longuets. D'autres diront que la distinction des voix de Duncan et d'Owen n'est pas assez marquée. D'autres encore peineront sur la chronologie bouleversée. Pour ceux-là, un conseil: il faut aller jusqu'au bout de cette histoire, boucler la boucle pour comprendre à quel point ce roman est magistral. Aussi cruel et violent, qu'éprouvant et inoubliable. 

Je suis sortie de cette lecture comme après un combat de boxe que j'aurais remporté. Un peu titubante, hagarde, le souffle court, mais debout. Ai-je besoin de dire que la traduction de Jean-Luc Piningre est excellente? Je n'ai qu'une envie: me précipiter sur le premier roman de Craig Davidson, Juste être un homme, et sur son recueil de nouvelles Un goût de rouille et d'os (dans lequel Jacques Audiard a puisé pour réaliser son dernier film).


Cataract City, Craig Davidson, Albin Michel, 483 pages, 2015.

laissez-vous tenter

13 commentaires

  1. Waow ! 5 étoiles ! Un beau bille qui sans tout dévoiler donne l'eau à la bouche !

    J'ai presque terminé son recueil de nouvelles De rouilles et d'os (le côté pratique des nouvelles, il m'en reste une à lire). Il possède effectivement un style particulier, âpre - une certaine violence. C'est effectivement assez éprouvant.

    Bon, je vais définitivement lire Cataract City mais plus tard - Là j'ai aussi le Fils que j'ai commencé (vu le pavé je ne peux pas l'emporter partout avec moi, snif) et encore d'autres lectures prévues en juin.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. De rouilles et d'os vient d'arriver. Je me retiens pour ne pas le lire maintenant.

      snif... J'en déduis que tu aimes? Il m'intrigue tellement, ce roman.

      Supprimer
  2. Comme Electra, je suis emballé par ton billet ! C'est typiquement le genre d'ouvrage que je suis certain d'apprécier !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Jérôme, je suis convaincu qu'il te plaira!

      Supprimer
  3. Je l'attendais ce billet! Craig Davidson ne fait pas dans la dentelle et j'aime tellement ça! Quand tu dis de ce livre que c'est une "magnifique dureté" je pourrais l'appliquer à "Juste être un homme" aussi... C'est dur mais il va chercher quelque chose de l'être humain qui est particulier. Je n'ai lu qu'un livre et l'auteur m'a tout de suite plu. Les deux autres m'attendent dans ma pile!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu vas te délecter (et en baver!)
      Tu le dis bien: il ne fait pas dans la dentelle et j'aime tellement ça!

      Supprimer
  4. Chouette, je l'ai dans ma liseuse !

    RépondreSupprimer
  5. Hon sirop que je sens que je vais passer un bel été livresque avec tous ces titres que tu suggères.
    Jamais lu cet auteur et je sais déjà que je vais découvrir ses mots très, très bientôt.
    Merci Marie-Claude pour ce beau billet.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu es prévenue, Suzanne, ça frappe dur! Mais quelle écriture... Une lecture marquante pour moi.

      Supprimer
  6. Ouch ça a l'air dur quand même ! En tous cas je le note, il semble incontournable !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Très dur, sans pitié. Mais, en effet, incontournable à mon sens.

      Supprimer
  7. En fouillant un peu sur ton blog, je tombe avec du retard sur ton billet (j'ai de la peine à suivre tous les billets ces derniers temps, sorry!). Je suis super contente que ce livre t'ait plu car ce fut une ¨vraie lecture coup de poing pour moi aussi. Il me faut son recueil de nouvelles!!!

    RépondreSupprimer

· archives ·

· visites ·