Cry father · Benjamin Whitmer

samedi, juin 20, 2015

Mon périple littéraire en territoire américain m'amène cette fois au Colorado. Et ce n'est pas de tout repos…

Le gamin de Patterson Wells est mort. Le docteur Court n'a pas pris au sérieux sa forte fièvre. Depuis, la vie de Patterson est à la dérive. Pour ne pas oublier, mais surtout pour continuer à vivre, il écrit à son fils Justin pour lui décrire le monde déglingué dans lequel il vit, ce monde qu'il regarde à travers une brume d'alcool et de drogue. Il a quitté la mère de Justin, qu'il aime toujours, pour ne plus voir en elle la mère de son fils disparu.

Je n'ai pas été un très bon père pour toi. Je le sais. Je me disais que j'avais tout le temps de m'améliorer. J'ai flingué le temps que j'avais avec toi comme s'il était inépuisable. J'ai bu la plupart des soirs et je t'ai dit de te taire quand il y avait un truc à la télé que je voulais regarder. J'étais fatigué et j'avais la gueule de bois la plupart des jours. La plupart du temps, je préférais faire n'importe quoi d'autre que de jouer avec toi. Mais il y avait aussi l'heure des histoires. Je ne me suis pas trop mal débrouillé avec l'heure des histoires, du moins certains soirs. Toi, tu te calfeutrais sous ta couette, et moi, je m'allongeais dessus, à côté de toi. Souvent avec une bière à la main et sans retirer mes bottes, ce qui énervait ta mère au plus haut point, mais j'étais tout de même là. […] Je suis un bon conteur. Ou, du moins, j'aime bien raconter des histoires. La plupart de celles que je te racontais étaient des trucs du quotidien que je déformais pour toi jusqu'à ce que ça devienne intéressant. J'ai encore l'impression de te raconter des histoires, que c'est la seule chose qui fait la différence entre ton absence et ta présence. C'est une chose à laquelle il faut que je m'accroche, ta présence. Si je ne te racontais pas ces histoires, je n'aurais rien. Si je m'arrête, tu t'en vas.

Patterson est un élagueur saisonnier. Il sillonne les États-Unis au volant de son vieux pickup, pour déblayer les ruines laissées par le passage des ouragans. Il était en Louisiane, après Katrina. La misère humaine, il connaît. Lorsque sa saison de travail est terminée, il part s'isoler avec son chien, dans sa cabane, sur une montagne près de Denver. Un isolement qui le préserve d'un monde extérieur dans lequel il souhaite de moins en moins vivre. Son isolement est souvent bousculé par le vieux Henry, son voisin et ami. Le jour où Patterson croise le chemin de Junior, le fils d'Henry, sa vie s'enlise encore davantage.


Junior brûle la chandelle par les deux bouts. Il passe sa vie sur la route, à transporter de la drogue entre Denver et El Paso. Entre rails de coke, alcool, bagarres et trafics de drogue, sa vie est une fuite constante. Junior déteste son père. Il n'en finit pas de vomir son enfance désastreuse. Lui-même est le père de la petite Casey. Il s'en occupe peu et se sent coupable. Il ne parvient pas à assumer son rôle de père, tout comme son père avant lui. La rencontre de Patterson et Junior, deux hommes brisés, les entraîne dans une errance constellée de violence. Le mal de vivre est insondable, sans fond.

Dans le roman de Benjamin Whitmerle seul espoir vient du côté des femmes. Elles arrivent à sortir la tête de la fange, ont encore une emprise sur leur vie. Laney, l'ex de Patterson, va de l'avant. Elle a refait sa vie, a un nouvel enfant. Elle aimerait que son envie de vivre atteigne Patterson. Il y a aussi Jenny, la mère de Casey. Elle veut un avenir meilleur pour sa fille et prendra les grands moyens pour y parvenir. Pour ces femmes, il y a une lumière au bout du tunnel. Mais pour leur homme, c'est une autre paire de manches…

Dans l'Amérique décrite par Benjamin Whitmer, le clinquant côtoie le sauvage et le glauque. Ce n'est pas un hasard si, las de vivre et désabusés, les hommes cherchent la quiétude des espaces isolés pour mieux se perdre, s'oublier.

Cry father est un roman d'une sensibilité d'écorché vif, porté par une écriture magnétique, aiguisée. J'ai retrouvé un soupçon de Cormac McCarthy, de Larry Brown et de Craig Davidson (mon nouveau chouchou!) dans l'atmosphère et les personnages dépeints par Benjamin Whitmer

Un petit bémol qui n'affecte cependant en rien l'impression d'avoir découvert un jeune auteur immensément talentueux: certaines zones d'ombre auraient eues avantage à être éclaircies. J'ai refermé le bouquin avec quelques points d'interrogation en travers de la gorge.

Cry father n'est certainement pas une lecture de plage, ni un roman bonbon. C'est un roman noir, sombre. Si le talent et les émotions viscérales, les atmosphères poisseuses, glauques, violentes et terriblement humaines ne sont pas votre tasse de thé, il vous reste toujours Marc Levy! Quant à moi, je ne tarderai pas à lire Pike, le premier roman de Benjamin Whitmer.

Cry Father, Benjamin Whitmer, Gallmeister, 320 pages, 2015.
  
J'ai lu ce roman dans le cadre du challenge 50 États 50 romans, État du Colorado.

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2 commentaires

  1. Je l'ai dans ma PAL !!!! Je vais bientôt le lire ^^

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  2. @ Léa: J'espère qu'il te fera passer un bon moment de lecture!

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