La fille · Tupelo Hassman

mercredi, juillet 15, 2015

À quelle point la distance est courte entre les nantis et les démunis, les volontaires et les velléitaires, à quel point l'endroit où on naît est parfois tout ce qui sépare une réussite assurée d'un coup raté. 

Avec ses casinos et ses mariages célébrés à la queue leu leu, Reno, dans le Nevada, est un mirage qui laisse penser que le bonheur est à portée de main. Les illusions sont trompeuses. Au nord de Reno et au sud de nulle part, on trouve la Calle, un lotissement qui devait attirer une classe moyenne pimpante. Mais le projet immobilier est tombé à l'eau, laissant un terrain vierge transformé en trailer park miteux.

Quand le trailer park de la Calle de las Flores a commencé à se développer dans les faubourgs souillés-de-rhum-et-de-sperme de Reno, il était prévu que toutes ses rues brillent de l'éclat vert de l'argent frais, avec des haies bien taillées et des noms espagnols évoquant le folklore de l'ouest d'autrefois. […] Mais à peine les premiers égouts posés et les premiers fils électriques suspendus, les investisseurs ont fait marche arrière parce que la plus grande des petites villes du monde se révélait précisément être ce qu'elle était, trop petite.


C'est dans ce trailer park qu'échoue Rory, six ans au début du roman (on la suit jusqu'à l'adolescence). Hardie, débrouillarde, sensible et rebelle, elle vit dans une roulotte Nobility avec sa mère, barmaid au Truck Stop. Celle-ci écluse autant qu'elle sert. Elle aime beaucoup sa fille, mais mal. Comme elle a mal aimé ses quatre garçons partis vivre avec leur père. Grandma vit non loin, du moins pour un temps. Joueuse compulsive, elle compose comme elle peut avec un lourd passé.

À la Callele pire est passé sous silence et le meilleur n'existe pas. Pour «garder l'avenir ouvert, il faut garder les jambes fermées», si on a le choix, ce qui n'est pas toujours le cas. Puisqu'il faut bien grandir malgré tout, Rory Dawn s'invente des ruses, avec pour guide Le manuel de la parfaite scoute. «Je m'accroche à mon manuel parce que des serments pareils j'en trouve nulle part ailleurs par ici, des serments avec des mots aussi brûlants: honneur, devoir, effort. […] La devise des scouts me tient autant à cœur que leur serment: Toujours prête.» Elle potasse son manuel en s'imaginant faire un jour partie de ce corps d'élite. Rory excelle à l'école et est très forte en orthographe. Jusqu'au jour où elle décide de se fondre dans le paysage en ratant les concours. Parce qu'à la Calle, être lucide est trop souvent un handicap.

Les hommes dans tout ça? Soit ils sont absents, soit ils sont pervers et cruels, comme le Quincaillier. Il y a bien une exception: Dennis, le vieux pilier de bar qui sculpte des roses avec du papier hygiénique pour les offrir à Rory.

Rory grandit dans cet univers dégingandé. Elle grandit du mieux qu'elle peut. Avec pertes et fracas, elle finira par prendre son envol.


Pour un premier roman, Tupelo Hassman frappe très fort. La Fille possède une énergie stupéfiante, due à la construction implacable et originale du roman et à la justesse des personnages - Rory Dawn en tête de ligne. En s'écartant de la narration traditionnelle, Tupelo Hassman bricole un texte-collage magistral à partir des pages du journal intime de Rory, des lettres de sa grand-mère, des rapports des travailleurs sociaux et des coupures de journaux. Les chapitres black-out laissent entendre ce que les mots ne sauraient dire. Comme quoi le silence est parfois plus éloquent que les mots. 

Le bagout de Rory permet à Tupelo Hassman de tirer une fraicheur inattendue de l'univers cruel qu'elle met en scène. Elle rend palpable la détresse des moins que rien, la solitude des naufragés de la vie, agrippés à leurs frasques et à leurs rêves déchus. Elle parvient à transformer une enfance chaotique en un roman nerveux et férocement tendre. 

La fille pourrait être un roman d'apprentissage de plus, mais non. C'est un roman unique et original. Aucun misérabilisme, aucune pitié, malgré la misère noire. Pour l'univers mis en scène et pour la profondeur des personnages, j'ai trouvé un lien de parenté étroit entre La fille et le roman de Kerry Hudson, Tony Hogan m'a payé unice-cream soda avant de me piquer maman. Mais la parenté s'arrête là.

Oh! Et il y a de grands lecteurs dans ce roman. Rory et sa mère - malgré sa dyslexie - s'adonnent à la lecture, au point que «quand les hommes que maman ramène à la maison voient les noms alignés sur nos étagères, Kerouac et Kesey, Gilman et Ginsberg, le Bouddha voyageur dans un coin, ils retiennent leur souffle et leur excitation descend d'un cran, ils se demandent s'ils seraient tombés dans une bibliothèque ou si, à force de picoler, ils auraient pas sombré jusqu'au dimanche pour se réveiller à l'église.

La fille, Tupelo Hassman, 10-18, 336 pages, 2015.

J'ai lu ce roman dans le cadre du challenge 50 États 50 romans, État du Nevada.

laissez-vous tenter

16 commentaires

  1. Je ne sais pas. Le contexte social m'aurait intéressé, par contre les personnages d'enfants (principaux) ou les narrateurs-enfants, ça me plaît rarement.
    Je ne sais pas trop pourquoi mais ton billet m'a fait penser à Sous le règne de Bone que j'ai dans ma pile. Le personnage est un jeune garçon déjà adolescent qui vit dans un trou perdu. Ça semble être un genre de road trip. Je verrai!

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    1. J'ai cru comprendre que les personnages d'enfants (principaux) ou les narrateurs-enfants, ce n'est pas ta tasse de thé. Moi, j'adore lorsque c'est crédible et bien rendu. C'est le cas ici, avec un petit bémol que la narratrice énonce à l'occasion des propos qui ne sont pas de son âge (donc peu crédible, trop rationnel). Mais j'ai passé par-dessus.

      "Sous le règne" de Bone est un des seul roman de Banks qu'il me reste lire. Je me le garde en réserve pour une de ces fois où les déceptions s'accumulent.
      Par ailleurs, je suis d'autant plus curieuse d'avoir ton avis...

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  2. Je suis complètement séduite ! il me faut ce livre. Moi j'aime beaucoup sa couverture actuelle :) hop dans ma Wish-list car je tente un été sans achat :)

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    1. Bravo pour l'été sans achat. Si je n'étais pas si addict, je m'imposerais cette directive. Mon porte-monnaie s'en porterait d'autant mieux.

      Reste à savoir si tu vas y arriver!!!

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  3. Bon au moins tu publies (vive blogger) à moins de ne commenter ! J'espère que tu arrives à sortir la tête de l'eau ;-) Ici je replongerai bien au frais ... 33°C encore demain et pire vendredi........ le soleil est là comme à Reno.

    Ton livre me tente beaucoup et je préfère comme toi la deuxième couverture (pour le premier, on ignore tout sauf à lire la quatrième et c'est pas évident), avec la fille, j'aurais immédiatement retourner pour lire la présentation de l'éditeur.

    Mon seul bémol c'est la comparaison avec Tony Hogan... car j'ai abandonné au bout de 50 pages, impossible d'adhérer au style ! Un enfant qui se souvient de sa naissance, euh non.. mais là apparemment le style n'a rien à voir, tu me rassures ?

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    1. J'émerge, tranquillement... Ici, aujourd'hui, j'avais besoin de ma petite laine. Et j'avais le bout du nez glacé. J'avoue qu'entre ton 33°C et mon petit 20°C (qui n'est tout de même pas habituel en cette saison), je préfère mes degrés!

      C'est drôle, j'ai justement pensé à toi en faisant la comparaison avec "Tony Hogan...".
      Et oui, je te rassure tout de suite. Le style n'a rien à voir. La façon dont est découpé le roman constitue sa force. Une expérience de lecture intéressante. N'empêche, ne te presse pas trop. Je commence à connaître tes goûts! Et ce n'est pas le roman dont je te dirais: Fonce.

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    2. Merci ! oh 20°C c'est la température qu'il faisait à 1h du matin ! ;-) Oui et on risque de monter à 36°C - une chance à mon bureau, il ne fait chaud que l'après-midi car sinon je serai morte ! Le plus dur c'est de maintenir une certaine fraicheur dans mon appartement car mes mimis sont en train de craquer (mes chats perdent 3kg de poils par jour) ;-)

      Merci de me rassurer pour le style car Tony Hogan, j'ai détesté ! Pourtant il a eu beaucoup de succès apparemment, j'ai lu les 50 premières pages puis quelques pages une centaine de pages plus loin pour voir si le style évoluait mais non... un de mes rares abandons mais sans regret. Tu me connais bien ;-)

      Contente de te revoir sur la blogo !

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    3. Ça semble vraiment l'enfer, cette canicule. Si tes chats perdent 3kg de poils par jour, est-ce que ça pourrait marcher pour moi aussi? Je ne rechignerais pas à perdre quelques kilos par jour!
      De retour sur la blogo pour quelques jours seulement. Après, un petite arrêt (vacances) avant un retour en force!

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    4. Moi aussi, je pars en vacances - de retour fin juillet et j'ai hâte de ton retour en force !

      Ah oui, pour l'histoire des poils, faut-il encore en avoir M'dame ! LOL Mais un régime melon - pastèques -glace à l'eau...

      Je pars dans un endroit où ils annoncent 19°C et pluie.. le choc !

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    5. Oh! Ça te changera de la canicule!
      On se retrouve au retour. On semble revenir pas mal dans les mêmes dates!

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  4. Eh bien dis donc tu es forte , car tu donnes envie alors que franchement ... ;-)
    Je tente un été sans achats, également, car le nombre de livres en souffrance chez moi est à proprement parler grotesque ( et pourquoi laisserait on souffrir des livres, hein ? ! )

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    1. Mior, poursuis ton idée d'été sans achats et ajoute-le sur ta liste d'automne! Moi aussi, je dois impérativement faire baisser ma PAL. La nuit, j'entends mes livres soupirer: Lis-moi, lis-moi!

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