La bête de sa mère · David Goudreault

mardi, septembre 15, 2015


Ce roman, je l'attendais impatiemment, les mains tendues. L'illustration de la couverture, toute en rouge et blanc sur fond noir et la citation du quatrième de couverture… Il ne m'en fallait pas plus pour plonger, les yeux bien fixés.

Ma mère se suicidait souvent. Elle a commencé toute jeune, en amatrice. Très vite, maman a su obtenir la reconnaissance des psychiatres et les égards réservés aux grands malades. Pendant que je collectionnais des cartes de hockey, elle accumulait les diagnostics. […] Ma mère était discrète, elle se suicidait en cachette la plupart du temps. Contrairement à ce que présentent les rapports officiels, je n'étais pas affecté par ses habitudes. Quand maman sortait la tête de ses enfers, c'était une femme merveilleuse.


Le narrateur se raconte. Il livre sa version des faits: il y a un cadavre, il y a des preuves, des circonstances atténuantes et aggravantes. À nous, lecteurs, de juger. D'entrée de jeu, il est bien mal parti. Son père a foutu le camp. La vieille voisine sourde du dessous est sa seule amie. Sa mère, abonnée aux tentatives de suicide, décide de l'abandonner aux services sociaux. Jusqu'à ses dix-sept ans, il sera ballotté de familles d'accueil en familles d'accueil, avec «déménagements, changements de garde, transferts scolaires, refontes des plans d'intervention.» Il apprend une foule de choses pratiques, dont mentir et manipuler. Et il lit. Beaucoup. Il marine dans la littérature. Mais lire ne le sauve pas. Ça l'enfonce.


On m'a dit que je ne comprenais pas tout, car je suis dysphasique. Ça ne m'impressionne pas, leur diagnostic bidon. Je ne comprends toujours pas le sens des mots? On n'a pas compris le sens de la vie encore, alors que le sens de certains mots m'échappe n'est pas alarmant.


Après un détour par l'aide sociale, il se trouve un boulot à la SPA – même s'il a quelques meurtres d'animaux à son actif! Et puis, pourquoi tuer des animaux, serait-ce si grave, si répréhensible?




L'incohérence crasse du petit monde m'exaspère. Oh non, il a tué un chat! So what, calvaire! On se bourre la face d'animaux morts à longueur d'année. Des centaines. Des milliers. Des dizaines de milliers dans une vie. Évidemment qu'il y en a un paquet qui sont torturés en cours de route, élevés dans des conditions dégeulasses, séparés de leurs mères et gavés de force avant d'être assassinés pour nourrir des limaces humaines. Et je devrais culpabiliser d'avoir tué mon propre chat, que j'ai élevé et tant aimé?

Entre les locaux de la SPA, où il travaille aux côtés de Reynald, et les bars qu'il squatte, notre anti-héros multiplie les mauvais coups et les excès: vol, vandalisme, alcool, drogue, pornographie, jeux. Il ne manque pourtant pas d'ambition. En plus de vouloir joindre le crime organisé et d'écrire des citations, il rêve d'enregistrer un album de rap et de faire carrière aux États-Unis, parce que c'est là que ça se passe! Et il y a sa quête, sa grande quête: retrouver sa mère. Oh! Il l'a retrouvera. Mais ce ne sera pas aussi idyllique qu'il l'espérait. Et ça finira mal. Très mal.

Le narrateur est un paumé pathétique, antipathique. Un glandeur déjanté, désenchanté. Raciste, misogyne, homophobe, voleur, menteur, agressif, égocentrique, mégalomane, fabulateur, irrationnel, meurtrier... un « p'tit Christ » de la pire espèce, une tête à claques. Tellement qu'il en devient attachant. Il utilise le sarcasme comme arme suprême. Une façon d'éviter d'être déçu par les expériences et les gens qui l'entourent. Plutôt que de contourner les obstacles, il choisit de foncer dedans tête baissée, transformant cette quête improbable en cauchemar.

David Goudreault n'a pas fait dans la dentelle. À la manière d'un dur à cuire, il a écrit son roman à la première personne avec ce qu'il faut d'humour noir et de scènes chocs, voire gore. En dix-huit chapitres, courts, haletants, il réussit le tour de force de danser sur la ligne étroite entre le détestable et l'aimable, entre le tragique et l'humour. La bête à sa mère est le récit d'un poqué fini qui fonce tout droit dans le mur, au passé trouble, au présent troublant et à l'avenir inquiétant. Sadique, mais aussi fulgurant et drôle, le premier roman de David Goudreault peut étonner, fasciner, écœurer. En aucun cas, il ne laisse indifférent.

La bête à sa mère, David Goudreault, Stanké, 232 pages, 2015.

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22 commentaires

  1. Il m'attend dans ma PAL et je sens qu'il n'y restera pas trop longtemps ;) La cruauté envers les chats n'est pas ma tasse de thé, mais le rythme de l'écriture m'intéresse. Bonne journée Marie-Claude !

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    1. Mais qui «aime» la cruauté envers les animaux?! Quand on se prend à apprécier un personnage si détestable, c'est signe qu'il y a quelque chose là! Et le style de David Goudreault est vraiment intéressant. La première partie est plus forte que la seconde, du moins à mon sens, mais dans l'ensemble, voilà l'un des romans forts de la saison.

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  2. Mon chat assis en face de moi a eu aussi peur que moi en lisant ta chronique. Je passe mon chemin !

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    1. Ha! Ha! De toute façon, le roman ne se rend pas en France! Pas ton genre du tout!

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    2. Merci ! non pas mon genre du tout !!! hihiihihii

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  3. ça claque!! et la couverture est exactement ce que j'aime...(j'adore le rouge et noir pour les couvertures)

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  4. J'aime la couverture aussi mais je ne suis pas certaine que j'apprécierais ce livre à cause du personnage. Raciste, misogyne, homophobe, tueur d'animaux (je m'arrête ici, ta liste est plus longue), c'est tout ce que je ne peux absolument pas tolérer chez quelqu'un. Est-ce que je pourrais passer par-dessus tout ça et aimer ma lecture ? Pas sûre...

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    1. C'est du lourd, en effet! Présenté ainsi, ça fait peur...
      À noter que lors de la journée "Achetez un livre québécois", ce roman figurait dans le top 5 des livres achetés. Étonnant, non?!

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  5. Le commentaire d'Electra est parfait...
    Quand j'ai lu ta phrase : "Après un détour par l'aide sociale, il se trouve un boulot à la SPA – même s'il a quelques meurtres d'animaux à son actif! Et puis, pourquoi tuer des animaux, serait-ce si grave, si répréhensible?" je me suis dit : Okey, ce n'est pas un livre pour moi ! Aha.

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    1. Au total, la maltraitance envers les animaux occupe tout au plus deux pages! C'est une des facette du personnage, parmi tellement d'autres. C'est tout de même ironique que quelqu'un qui a quelques meurtres d'animaux à son actif soit engagé par la Société protectrice des animaux!!!

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  6. La cruauté envers les animaux, je supporte pas dans la vie comme dans les livres... (alors que je lis des thrillers hein... mdr)

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    1. Amatrice de thrillers, on en a vu d'autres, hein?! Et des bien pires!
      Son premier meurtre? Il serre un peu trop fort le hamster de sa classe...
      Dans ce cas-ci, le personnage est plus innocent que cruel.
      Comme je l'écrivais plus haut, la maltraitance envers les animaux occupe tout au plus deux pages. Aussi, j'ai trouvé intéressant de découvrir ce qui pousse un personnage à en arriver à poser de tels gestes. Ce n'est pas gratuit...

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  7. Je rejoins Quai et des Proses et Anne-Sophie : un tueur en série pas de souci.. mais un tueur d'animaux ! et mon chat confirme NON NON NON ;-)

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    1. Très intéressant... Je réalise que mon billet ne rend pas justice au roman. C'est la première fois, je crois, que je passe à côté de ce que je voulais exprimer. Vos commentaires «accrochent» sur la maltraitance envers les animaux alors que cela occupe, au final, peu de place dans le roman. Ce n'est que l'une des nombreuses facettes de ce personnage exécrable. C'est vrai qu'avec la photo du chat «épeuré», ça donne l'impression que les chats passent un mauvais quart d'heure tout au long du roman! J'ai découvert un style fabuleux dans ce roman. Et plus j'y pense, plus j'en garde un bon souvenir. Au point qu'il va sans doute s'ajouter à la PAL que je te prépare!!!

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    2. Oh ma belle! oui je sais nous sommes tous sensibles à la cruauté envers les animaux car les chats sont les amis des livres et on s'est tous fixé dessus et la photo du chat a fait peur au mien ;-)
      Top 5 des ventes ? Donc oui il a doit être très bien, mais bon le pauvre hamster.. Moi j'ai eu des hamsters aussi enfant.. je te taquine !

      Une PAL pour moi ??? hahhahahahaha YOU MAKE MY DAY :!
      au bureau c'est la folie et plein de trucs embêtants à gérer .. donc ma petite pause café a du bon ! merci merci !

      Moi aussi je commence à te préparer quelques livres .. et je lis un livre du challenge Canada en ce moment

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    3. Et oui, une PAL juste pour toi! Heureuse de te divertir pendant ta pause café!
      Et le western que tu as terminé, c'était comment?
      Je me demande bien dans quel roman du challenge Canada tu es plongé...

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  8. Même en mettant de coté la maltraitance envers les animaux, je passe mon tour. Mais rassure-toi, on comprend très bien ton enthousiasme en lisant ton billet et je pense qu'il rend justice au roman.

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