Un mauvais garçon · Deepti Kapoor

vendredi, septembre 11, 2015


Tu te rappelleras ces journées jusqu'à la fin de ta vie. Et j'ai beau me moquer de lui à l'époque, c'est vrai. Je me les rappellerai, je me les rappelle. Ces trois semaines amputées, cautérisées, préservées dans le bocal du souvenir, me marquent plus que les années qui ont précédé ou suivi.

Dans le Delhi des années 2000, Idha, une jeune Indienne, se souvient de ses vingt ans. Elle traîne son désoeuvrement au volant de la voiture que son père lui a donné pour compenser le fait qu'il l'ait abandonné. Sa vie à lui se passe maintenant à Singapour. Après la mort de sa mère, Idha quitte Agra et s'installe à Delhi, chez son oncle et sa tante Aunty, qui ne pense qu'à la marier avec un NRI – un Non-Resident Indian, un Indien qui a émigré et fait fortune aux États-Unis. Étudiante en deuxième année de fac, Idha se sent à l'étroit dans sa vie.


Je vais à la fac, puis je rentre, regarde des soaps avec Aunty ou sinon j'étudie et rêvasse dans ma chambre. Mais, tôt ou tard, Aunty me convoque pour me présenter à une amie débarquée sans prévenir ou bien m'entraîne dans une de ses visites qui n'en finissent pas et où je me retrouve assise dans d'autres appartements, dans d'autres salons en compagnie d'autres Auntys du même milieu, de leurs filles aussi parfois, à écouter ce jacassage interminable où il est question d'autres vies, de mariages, de fils et filles fourvoyés, de ratages, de domestiques récalcitrants, de litiges fonciers, de scandales, de bijoux, du prix de l'or. Je garde la tête baissée et mes pensées pour moi-même.

Idha se plie aux conventions, attend, pendant que la rage de vivre bouillonne en elle. Jusqu'à ce jour où, dans un café, elle sent un regard posé sur elle. Un homme laid la dévisage. Il y a chez lui quelque chose d'animal. Quelque chose de l'éléphant et du singe. Quelque chose du chacal. Il vient vers elle et l'aborde. Elle le suit en voiture, en rickshaw, à pied. Il lui fait découvrir un Delhi insoupçonné: intime, enivrant, dangereux. Delhi devient leur terrain de jeu.

Ce mauvais garçon riche, alcoolique, adorateur de Shiva destructeur, est aussi hideux que fascinant. Son animalité et sa différence attirent Idha.

Il habite seul, tout seul. Pas de famille, pas d’ami, pas de bonne, pas de cuisinier, pas de domestique. Pas de regards indiscrets. Pas de sentiments à blesser. Je n'ai encore jamais rencontré quelqu'un qui vive seul, pas une fois. C'est tellement étrange, si peu naturel, inconcevable dans mon milieu, où les vies s'entassent les unes sur les autres dans une tombe collective.

Idha devient sa chose, sa motte de glaise. À lui, elle se donne, s'abandonne. Il l'initie au plaisir charnel, à l'alcool, à la drogue. La nuit, pendant qu'Idha rentre sagement chez sa tante, l'homme continue de hanter les bas-fonds de Delhi, défoncé.

Idha veut s'émanciper. L'homme se retrouve démuni devant sa proie. Devenu une épave, il meurt sous les roues d'un camion. Suicide? Accident? Idha est dévastée. Cette perte et les vérités cachées qu'elle apprend sur l'homme l'entraînent dans une spirale destructrice. Camée à la coke, elle s'abandonne aux mains d'un homme d'affaire qui l'entretient pendant un temps. Les années passeront avant qu'Idha rentre dans le rang, sans jamais oublier son mauvais garçon.

Le premier roman de Deepti Kapoor est à la fois enivrant et déboussolant. Il amène un vent de fraîcheur dans la littérature indienne contemporaine, sort des sentiers battus de la tradition et des conventions. Il dresse un portrait sans concession de l'Inde moderne, le portrait d'une jeune femme qui s'émancipe, monte vers la liberté pour redescendre aussitôt en enfer.


L'écriture de Deepti Kapoor est nerveuse, elliptique, minimaliste. Les scènes sont courtes, tout en flash-back, passant du je au elle. Deepti Kapoor avoue avoir été fortement influencé par L'amant de Marguerite Duras. C'est vrai qu'Un mauvais garçon a des airs très durassiens par son intrigue, sa chronologie chaotique et son style minimaliste. Mais la comparaison s'arrête là.

Objectivement, voilà un excellent roman, particulièrement pour ses descriptions de Delhi, dépeinte sous toutes ses coutures. Subjectivement, j'ai été ennuyée par cette histoire d'amour auto-destructrice. Déjà que les histoires d'amour ne sont pas trop ma tasse de thé…

Un mauvais garçon, Deepti Kapoor, Seuil, 204 pages, 2015.

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14 commentaires

  1. Je m'attache toujours davantage au côté subjectif, donc je freine.

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  2. Je ne sius pas fan des histoires d'amours toxiques...

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    1. Je n'aurais pas pu si bien dire: histoire d'amour toxique! Ce n'est pas ma tasse de thé non plus.

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  3. Etrange lecture ! Bon ça nous fait voyager mais comme les deux internautes avant moi, je ne suis pas très fan des histoires d'amour.. surtout de ce genre ! Je suis donc très heureuse de dire à voix haute : que je passe mon tour pour ce livre !! Youpiiiii

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    1. On se lance la balle, ma belle! Et j'en profite! J'ai passé mon tour sur tes dernières lectures, et tu fais (et feras) de même pour les miennes. Mais je sens que ce sera un répit de courte durée. Ça ne durera pas longtemps...

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  4. J'ai apprécié mais je dois avouer que ce n'est pas mon style de lecture donc je n'ai pas été entièrement conquise ^^

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    1. Même chose de mon côté. N'empêche que dans le paysage actuel de la littérature indienne, elle fait mouton noir, et ça, ce n'est pas à négliger. C'est d'ailleurs pour cette raison que je l'ai lu!

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    2. Ah mouton noir ! Merci car j'ai du mal avec les expressions et au lieu de dire "le loup dans la bergerie", j'ai dit "le mouton noir dans l'écurie" .. ;-)

      Mais je suis d'accord, oser écrire un livre comme tel quand on voit la société indienne avec ses castes, ses interdits de toutes sortes, je trouve ça très courageux !
      Bon moi, je suis toujours au FarWest et je commence à bien m'amuser ;-)

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    3. "Le mouton noir dans l'écurie"! J'adore. C'est d'autant plus parlant.
      C'était en effet courageux de sa part. L'auteur a eu la chance de grandir dans un milieu libéral et assez aisé. Ça aide!
      FarWest, FarWest... Des détails stp!
      Moi, je navigue entre Montréal et Dakar et ça sent le coup de coeur...

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  5. Le côté histoire d'amour auto-destructrice m'ennuie d'avance...

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  6. J'ai été parfois enthousiasmé, parfois fort déçu par les romans indiens. J'hésite toujours un peu, depuis.

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    1. Idem pour moi. Et celui-ci est assez décevant... Tu peux passer ton tour sans remord!

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  7. J'aime bien la littérature indienne et l'écriture minimaliste ne peut que me plaire je pense.

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    1. Jérôme, je pense que ça pourrait effectivement te plaire.

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