Il était une ville · Thomas B. Reverdy

mardi, octobre 06, 2015


Hier capitale mondiale de l'automobile, berceau de la musique soul et fief du taylorisme, Detroit n'est plus que ruines. À elle seule, cette ville cristallise la mort du rêve américain. Ses habitants ont préféré abandonner leurs maisons devenues sans valeur, ou les incendier pour toucher l'assurance. Certains sont restés, souvent faute d'autres alternatives.

Dans Il était une ville, Thomas B. Reverdy autopsie la ville à l'agonie par l'entremise de quatre destins. Chaque personnage est prétexte à une sous-intrigue.

C'est un décor d'apocalypse qui s'offre à Eugène, l'ingénieur français parachuté à Detroit par la multinationale qui l'emploie pour superviser un projet automobile foireux. Le projet de l'Intégrale, une gamme inédite de voiture, ne verra jamais le jour. Mort d'ennui dans sa banlieue d'expatriés, Eugène préfère risquer sa peau et louer un deux-pièces en plein cœur de Detroit. L'entreprise se désintéresse de plus en plus du projet, ne donne plus de nouvelles et abandonne Eugène à son sort. Sa rencontre avec la belle Candice, la serveuse du bar où il prend vite ses habitudes, lui ouvre de nouvelles perspectives d'avenir.

Pas loin de là, Charlie et sa bande de copains noirs fuient la misère en s'inventant des vies. Charlie, lui, est né à Detroit. Il ne connaît rien du reste du monde. Avec ses potes Stro et Gros Bill, il traîne son désoeuvrement et fait les quatre cents coups. Jusqu'à ce qu'il décide de rejoindre, avec ses amis, une école désaffectée où des centaines d'enfants vivent en communauté sous les ordres de Max.


Charlie est élevé par Georgia, sa grand-mère. C'est elle qui l'a recueilli après le départ de sa mère. Depuis la disparition de son petit-fils, elle fait des pieds et des mains pour le retrouver. Il est tout ce qui lui reste.

Le lieutenant Brown, le policier aux bottes fatiguées, découvre que des dizaines de dossiers, jusqu'alors non reliés entre eux, ont pour objet des disparitions d'enfants et d'adolescents. De tous les flics de Detroit, il reste le seul, à des milliers de miles à la ronde, à s'intéresser à ces cas de disparition. C'est avec opiniâtreté qu'il s'attelle à la tâche.

Si certains fils de ces quatre sous-intrigues finissent par s'entecroiser, c'est de loin, de bien bien loin. Quatre mois à Detroit, aux côtés d'une galerie de personnages auxquels je ne suis pas arrivée à m'attacher. Je suis restée sur le bord de l'autoroute! En voulant ratisser trop large, Reverdy effleure ses personnages, les laissent dans le flou. J'ai trouvé que l'ensemble manquait cruellement de chair. Au final, pas grand chose à se mettre sous la dent, sinon le décor. Là, le rendu est palpable. L'écriture s'incarne et prend vie.

Bien sûr, il avait déjà entendu parler du déclin de Motor City, c'était quelque chose qui couvait depuis les années 1970, la crise du pétrole puis l'arrivée des Japonais sur le marché avec leurs petites caisses rondes bien équipées qui consommaient si peu. Après les émeutes de 1967, beaucoup de Blancs étaient partis vers les banlieues. Des usines aussi, si bien que la classe moyenne afro-américaine avait eu tendance à suivre le mouvement, abandonnant le centre à la pauvreté et au crime. Ce fut le cas de nombreuses villes aux États-Unis. Il avait entendu parler de Detroit comme de Baltimore, de Washington ou de Cincinnati. Des villes dangereuses, autant que des zones de guerre du point de vue des statistiques, mais circonscrites à des quartiers où, de toute façon, il n'était pas censé mettre les pieds.

D'anciens sièges de sociétés, d'anciens hôtels de luxe et d'anciens centres commerciaux exhibaient leurs ruines encore fraîches, monumentales et solitaires, au milieu de la grisaille ordinaire de la ville.

Dans les zones désertées de la ville on coupe l'adduction d'eau, vétuste et ruineuse. Trente mille foyers se retrouvent dans une situation digne du tiers-monde à quelques kilomètres des Grands Lacs – la plus grande réserve d'eau douce au monde.


L'écriture de Reverdy décrit bien l'état de délabrement de la ville. Dommage que les sous-intrigues tournent à vide, que les fils de l'histoire peinent à se lier. Le lieutenant Brown qui arrive comme un cheveu dans la soupe. Prétexte à l'intrigue policière? L'idylle entre Eugène et Candice? Prétexte à l'histoire d'amour? L'amour qui pousse sur les ruines, la fin à l'eau de rose… Trop arrangé avec le gars des vues. Que la vie reprenne ses droits malgré tout, que l'espoir surgisse dans le tournant, je veux bien. Mais pas à n'importe quel prix. L'histoire de Charlie et celle de sa grand-mère sont les plus abouties, les plus incarnées. Celles qui sonnent le plus vrai. Pour le reste…

Avec Fordetroit d'Alexandre Friedrich, Il était une ville est l'un des deux romans français de la rentrée à mettre en scène Detroit. Hasard? Le roman de Reverdy est en lice pour le prix Goncourt et le Prix du Roman Fnac. Ses aficionados y trouveront assurément leur compte. Quant à moi, c'est déçue que j'ai tourné la dernière page, pas tentée pour deux sous de découvrir Les évaporés, son précédent roman tant encensé. La magie ne peut pas toujours opérer! Dans ce cas-ci, je le regrette fortement.

Il était une ville, Thomas B. Reverdy, Flammarion, 271 pages, 2015.




J'ai lu ce roman dans le cadre du challenge 50 États 50 romans, État du Michigan.

laissez-vous tenter

22 commentaires

  1. Oh, dommage ! Moi, j'ai beaucoup aimé, je n'ai pas de mal avec ce genre d'intrigue très ténue, pourvu que l'écriture me plaise. Merci pour les très belles photos ! Je voulais faire un billet photo sur Detroit, mais il est resté à l'état de projet.

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    1. J'aimerais bien le voir, ce billet photos sur Detroit. Cette ville me fascine.
      Les avis sur ce roman sont plus positifs que négatifs. Je fais bande à part, avec Jérôme!

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  2. Ah. Alors, ne lis pas "les évaporés". Je l'ai lu cet été. J'aime les romans situés au Japon, la culture japonaise, mais là, il manquait un je ne sais quoi qui fait je n'ai pas accroché. C'est vraiment dommage, car le sujet était intéressant, les personnages aussi, mais je suis restée sur ma faim, d'une manière indéfinissable. Peut-être que ça manquait de puissance narrative. Pourtant, certains passages sur l'amour étaient très beaux...

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    1. Merci pour l'avertissement, Véronique! Heureusement, je n'étais pas tentée du tout!

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  3. C'est toujours dommage d'être déçus par un livre que l'on ouvre...

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    1. Oui, surtout lorsqu'on avait de grandes attentes.

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  4. Tu es au moins la troisième personne que je lis à "être restée sur sa faim" - quel dommage !
    Donc je vais passer mon chemin même si j'ai adoré tous les reportages ou docs vu sur Detroit (et sa renaissance discrète) - au final, parfois les images parlent mieux que les mots !
    c'est donc ça ta déception....

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    1. Juste! J'ai choisi ce roman précisément à cause du sujet. Detroit me fascine, autant son heure de gloire que sa déchéance (que sa renaissance discrète, comme tu le dis si bien). Les reportages photos sont vraiment troublants. Dans ce cas-ci, les images sont plus évocatrices que les mots. À quand un grand roman américain sur la ville déchue?
      J'espère que tu vas mieux, toi...

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  5. j'avais noté ce titre, le thème me plaît mais tes bémols me refroidissent...

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    1. Ce ne sont que mes bémols! D'autres en ont dit un grand bien. À voir, selon ses goûts et sa sensibilité.

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  6. Argh! Je l'avais noté et j'avais même hâte de le lire. Là, ça ne me tente plus...
    J'ai déjà de la misère à lire ces jours-ci je pense qu'on va oublier ça.

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    1. Grosse déception pour moi. Trop d'attentes envers ce roman.
      Une nouvelle période creuse pour toi? Moi, j'en sors, enfin.

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    2. Je ne m'en sors pas :( Trop de problèmes de concentration. Je fais autre chose en attendant.

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    3. Meilleure chose à faire... Bouger!
      J'espère que ça va rentrer dans l'ordre.

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  7. On est d'accord, tout est survolé et si l'écriture est belle, cela ne suffit pas.
    PS : Fordetroit n'est pas à proprement parler un roman, c'est presque une étude sociologique, mais je l'ai préféré à "Il était une ville".

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    1. On est d'accord, en effet. C'est vrai que le style de Reverdy accroche, mais ça ne suffit pas, malheureusement.
      Si je tombe sur "Fordetroit", je me laisserai peut-être tenter...

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  8. J'avais beaucoup aimé "les Evaporés" mais pour celui-ci quelques critiques plus circonstanciées m'en ont détournée...peut-être en poche ?

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    1. Oui, en poche. Si le sujet t'intéresse, et si tu as aimé "Les évaporés", ça pourrait effectivement te plaire.

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  9. Il me tentait beaucoup mais là un peu moins ^^

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    1. Si tu as déjà lu Reverdy et que tu apprécies, ce roman pourrait tout de même te plaire. Si ce n'est pas le cas... Tu peux passer ton tour!

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  10. Ma libraire me l'avait conseillé, mais je n'étais pas tentée plus que cela. Peur d'être déçue.

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    1. Tu as bien fait, alors! Tes craintes auraient sans doute été fondées.

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