Sous la couette avec l'auteur Daniel Grenier

jeudi, novembre 26, 2015


Parce que son roman m'a fascinée, parce que ça me démangeais d'en savoir plus sur l'homme, l'auteur et le lecteur, j'ai pris mon courage à deux mains pour poser quelques questions à Daniel Grenier. Il a très très gentiment pris le temps d'y répondre.

Daniel est né à Brossard en 1980. Aujourd'hui, il vit à Québec. En 2012, il a publié un recueil de nouvelles au Quartanier: Malgré tout on rit à Saint-Henri. Il a traduit le recueil de nouvelles Sweet Affliction d'Anna Leventhal, paru sous le titre de Douce détresse chez Marchand de feuilles. À travers tout ça, il a complété une thèse de doctorat sur l'histoire des représentations du romancier dans la fiction américaine du XIX­e et du XX­e siècle. Il vient de publier le roman le plus marquant de l'automne 2015: L'année la plus longue.


L'HOMME

Tu habites à Québec. Quels sont tes lieux de prédilection?
Québec est une ville où il fait bon flâner, pour découvrir de nouveaux paysages et de nouveaux petits commerces, et j'adore l'ambiance générale qui règne dans les différents quartiers, comme Saint-Roch, Montcalm ou Limoilou.

Depuis que j'habite Saint-Jean-Baptiste, j'ai pris mes aises à la brûlerie Cantook, située sur Saint-Jean, qui offre sans aucun doute le meilleur café en ville, et à petit prix. Si jamais on voulait me croiser, on irait là, c'est certain. Là-bas, j'essaie souvent de lire, mais je suis facilement happé par les conversations fascinantes qui fusent de partout.

As-tu l'impression de vivre dans une petite ville ou dans un grand village?
Ça dépend des jours. En tant que Montréalais d'origine, parfois je trouve la ville un peu étroite mais je dirais que pour parler de Québec, il faut quand même mettre l'adjectif «grand» quelque part. «Petite grande ville» serait peut-être plus approprié, au sens où il ne manque rien des services et des aménagements d'une grande ville ici, au contraire. Et le côté villageois ressort surtout, à mon avis, dans les restaurants et les bars, où on croise souvent la même faune, et où on finit par tous et toutes se connaître. 

Tu as déjà tenu des blogues, dont Saint-Henri. Pourquoi les avoir délaissés?
L'abandon de l'écriture bloguesque s'est faite de façon naturelle à partir du moment où j'ai publié mon premier recueil de nouvelles. Bloguer a été pour moi un exercice salvateur, qui m'a permis d'affiner ma plume et d'entrer pour la première fois en contact avec une communauté de lecteurs et d'écrivains.

Quand le livre est paru, en 2012, j'ai tranquillement délaissé l'écriture en ligne pour me concentrer, d'une part, sur la rédaction de ma thèse et, d'autre part, sur la préparation de L'année la plus longue. C'était une simple question de temps: il fallait que je concentre mes efforts sur l'essentiel. Parfois, ça me manque. Quelle gang de gens extraordinaire j'ai rencontré «virtuellement» durant ces quelques années!

L'AUTEUR

Où as-tu puisé l'inspiration pour écrire L'année la plus longue?
L'inspiration première est d'ordre obsessionnel: je voulais faire un roman américain, qui tournerait autour des Appalaches, de la chaîne de montagnes qui nous relie à un imaginaire continental, par delà les frontières politiques et linguistiques.

J'ai toujours lu beaucoup de littérature des États-Unis, mes grandes inspirations se trouvent dans ce coin-là et il y a, dans L'année la plus longue, une tentative consciente de rendre hommage à la puissance du «storytelling» à l'américaine.

Ensuite, la trame de fond qui traverse le roman, et qui concerne l'année bissextile, découle directement de la composition de la première phrase du premier chapitre, qui m'a obligé à prendre une direction précise: «Trois années sur quatre, Thomas Langlois n'existait pas.» Quand j'ai posé le point à la fin de cette phrase, j'ai su qu'il s'agirait d'un roman du 29 février et de la vie éternelle.

Combien de temps t'a pris l’écriture de L'année la plus longue?
Les pages initiales ont été entamées vers la fin de 2012 et le roman a reposé dans un coin fertile de mon esprit durant la rédaction de ma thèse de doctorat. Une fois ce projet terminé, je me suis attelé à L'année la plus longue et j'ai travaillé presque exactement un an. Les derniers mots ont été écrits le 20 juin 2014, je m'en rappelle, bien évidemment, et je me suis empressé d'envoyer le tout à mon éditeur, après relecture.

Comment t'y es-tu pris pour être publié?
Je n'ai jamais abandonné, mais ça a été un parcours ardu et fastidieux. J'ai envoyé mes premiers manuscrits de romans à l'âge de dix-huit ans, et c'est finalement à trente-deux ans, soit quatorze ans plus tard, que je suis parvenu à publier. Quand je repense à ces épreuves et à ces refus cumulatifs, je me dis que c'était une bonne chose au fond, d'abord parce que les lettres négatives que je recevais se faisaient toujours plus «encourageantes», si tu vois ce que je veux dire, et ensuite, parce que je n'étais effectivement pas encore prêt. Il fallait que mon écriture murisse un peu. 

À quel moment as-tu été à l'aise de te définir comme auteur?
On n'est jamais totalement à l'aise, ni en tant qu'auteur, ni en tant qu'écrivain. Contrairement aux musiciens, qui n'ont aucune difficulté à se définir ainsi, même s'ils ne font que gratter la guitare pour le plaisir, les gens qui écrivent se tiennent loin de ces termes, qui leur semblent (pour une raison quelconque) chargés d'une forte dose de vanité.

Maintenant que j'ai commencé à traduire des livres, par contre, je me sens un peu libéré, parce que ça me permet de mettre un autre terme moins connoté juste avant, et par le fait même de nuancer un peu: je suis traducteur et écrivain. Du moins, comme dirait Nabokov, sur les pointillés des formulaires.

Un projet en chantier?
Comme je suis présentement en plein dans mes études postdoctorales, je prépare un essai sur la figure de l'écrivain-personnage dans les romans de la Harlem Renaissance, qui a eu lieu dans les années vingt et trente du XX­e siècle. Il s'agit d'une période charnière de l'affirmation identitaire et artistique des Afro-américains, remplie d'extraordinaires romans oubliés que je me fais un devoir de revisiter. L'écriture romanesque devra attendre. Pas trop longtemps, j'espère.


LE LECTEUR

Quel type de lecteur es-tu?
Je suis quelque part entre l'écureuil, qui accumule et achète énormément, et la fourmi, qui a des habitudes et des rituels très précis. La lecture fait partie de ma vie depuis longtemps, elle en est à la fois le moteur et l'essence.

Véritable boulimique, je me lève chaque matin très tôt pour une séance de deux ou trois heures exclusivement dédiée à cette activité (le café est aussi primordial, bien sûr). Même en voyage, je me lève avant l'aurore pour profiter d'un moment d'introspection, seul avec un bon roman, avant d'aller à la découverte d'une nouvelle culture. 

Comment décrirais-tu ta bibliothèque personnelle?
Elle est belle, grande, fournie, éclectique, vissée au mur, boisée, pas poussiéreuse, et surtout, bien classée: je suis un gars d'ordre alphabétique. L'auteur dont j'ai le plus de livres: Wright Morris

Où te procures-tu les livres que tu lis?
Un peu partout, à la fois en librairie, en bibliothèque et sur internet. J'ai toujours adoré bouquiner dans les petites librairies indépendantes et de seconde main, mais il serait malhonnête de ma part de prétendre que je leur suis toujours fidèle. Des sites, qui sont également de gigantesques marché du livre, neuf et usagé, comme Abebooks et Amazon, m'ont régulièrement sauvé la vie lorsque venait le temps de dénicher les perles rares, impossibles à trouver en ville, qu'il me fallait pour compléter la bibliographie de ma thèse.

À Québec, je connais maintenant pas mal tous les libraires, ceux de chez Pantoute (allô Gabriel!) comme ceux de la Librairie du quartier (allô Mylène! Allô Maud!), et c'est une des raisons pour lesquelles j'aime tellement vivre ici. J'ai aussi travaillé à la coop Zone, de l'université Laval, qui possède une très belle sélection de littérature américaine. Je traîne encore souvent dans ce coin-là. 

Pour découvrir ton univers littéraire, quels auteurs recommandes-tu?
Il y en a beaucoup, mais comme L'année la plus longue est un roman de lecteur, c'est-à-dire un roman qui fonctionne beaucoup sur le principe du clin d'œil et de l'hommage, et où l'amour des livres est omniprésent, je me contente ici de nommer quelques inspirations directes et indirectes qui m'ont accompagné lors de l'écriture:

ÉTATS-UNIS
  Stephen Crane  ♦  Thomas Pynchon    Don DeLillo  ♦  Toni Morrison  ♦  Vladimir Nabokov 
♦ Wright Morris  ♦  Joyce Carol Oates  ♦  Gertrude Stein  ♦  Richard Ford  ♦  Marilynne Robinson

QUÉBEC
♦  Catherine Leroux  ♦  Jean-François Chassay  ♦  William S. Messier  ♦  Samuel Archibald 
  Philippe Aubert de Gaspé, fils  ♦  Dominique Fortier  ♦  Raymond Bock  ♦  Gabrielle Roy

ONTARIO
♦  Joseph Boyden

BRÉSIL
♦ Clarice Lispector

ROYAUME-UNI
♦ Philip Pullman

CHILI
♦ Roberto Bolaño

Daniel, un immense merci pour ta grande générosité et pour toutes ces inspirations. Au plaisir de te lire à nouveau. Essai sur la littérature américaine, romans, nouvelles… je suis preneuse!

© Justine Latour

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4 commentaires

  1. Très chouette cet interview ! J'aime tout particulièrement ce qu'il dit de la difficulté à s'affirmer écrivain et la comparaison qu'il établit avec les musiciens. Je pense que c'est très vrai. La question c'est pourquoi... et elle est à creuser !

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  2. Merci Marie-Claude pour cette superbe entrevue ! C'est intéressant de découvrir le lecteur derrière l'auteur :)

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  3. J'ai beaucoup aimé. J'ai partagé.
    Pas de difficulté à ne dire auteure, mais rarenent écrivain.
    Bizarre que nous ayons deux mots pour nous définir.

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