Dandy · Richard Krawiec

jeudi, décembre 03, 2015























Artie a trente-sept ans. De la chance, il n'en a jamais eue. Voleur à la tire, il survit en bagossant de petites combines. Il passe sa vie à tirer le diable par la queue.

Ce soir, il va prendre une bière au bar, comme chaque fois qu'il a envie de voir du monde et qu'il a quelques cents dans les poches. Il tète sa bière, retardant le moment où il devra retourner dans son taudis. 

Il y aura de l'action ce soir: un combat de filles dans le Jell-O. Sin City Strapper, connue pour arracher les vêtements de ses adversaires, se mesure à une nouvelle: Massacre Mama. Ce nom dont l'a affublé l'organisateur ne lui va pas comme un gant. Massacre Mama, alias Jolene, n'est pas une dure à cuire. Elle est plutôt du genre à s'excuser d'exister. 

Jolene est vite battue à plate couture. La tête entre les jambes et la lèvre tremblante, elle quitte le bar. Avec ce combat, elle vient de gagner vingt dollars. Cet argent lui permettra de nourrir Dandy, son gamin de deux ans plutôt mal en point: bientôt aveugle, il ne sait ni parler ni se tenir sur ses jambes.

Jolene tape dans l'œil d'Artie. En la voyant, il pense que Jolene incarne peut-être la solution qui l'aidera à améliorer son triste sort.

Entre eux, la sauce prend, quoiqu'assez grumeleuse. Artie et Jolene sont conscients d'être mal assortis. Mais ils préfèrent être personne à deux plutôt que rien tout seul. En fait, ils ont une peur bleue de la solitude. Ça les fait trop penser. Ça leur rappelle trop de mauvais souvenirs. 

Ils ont passé leur vie à marcher sur des sentiers cabossés. S'ayant trouvés, ils s'accrochent l'un à l'autre avec la force du désespoir. Brisés par les coups bas du destin, ils aspirent seulement à un peu de normalité. Ils ne demandent pas grand chose. Mais même le presque rien qu'ils demandent est déjà trop.


Tous les deux, on fait des tout petits pas et on va nulle part. Le sol se fait la malle trop vite pour qu'on ai le temps de poser les pieds dessus.

Artie et Jolene sont prêts à tout pour gagner une peu d'argent. Parce qu'avec de l'argent, «Ils pourraient toujours acheter une télé [...]. Une télé et une radio avec de véritables haut-parleurs. Et des vêtements et des chaussures. Des cigarettes. Et des rideaux. Des couvertures, un canapé, quelques petits soldats pour Dandy.»

Parfois, Artie et Jolene empoignent un rêve et y tiennent tête (la multipropriété, il n'y a que ça!), avant de retomber durement sur terre. À défaut de mieux, ils se requinquent de remèdes fugaces: whisky, beige chez Dunkin' Donuts, parties de jambes en l'air, achat d'un programme télé, alors qu'ils n'ont pas de télé.

C'était bien que Dandy ait des choses à regarder dans la maison, des livres et des trucs comme ça. Peut-être même qu'il apprendrait à lire tout seul.

Et il y a Dandy… Dandy biberonné au Pepsi coupé à l'eau – parce qu'il faut bien ménager un peu – ou au whisky. Dandy qui se bourre de beurre de peanuts. Dandy qui dort dans une boîte de carton près de la cuisinière. Dandy qui deviendra aveugle, faute de soins. Dandy, qui est la raison de vivre de Jolene. C'est lui qui lui donne la force de se battre, de ne pas se laisser aller. De vivre.


Artie et Jolene symbolisent l'envers du rêve américain, les espoirs déçus de ceux que l'impitoyable machine capitaliste écrase sans scrupule. Il n'y a pas de place pour eux, nulle part. L'amour propre dans le caniveau, ils agissent sous le coup de la nécessité, guidée par un besoin de survie quotidien. Ils trébuchent, prennent des coups, se relèvent. Ils ont beau se démener comme un diable dans l'eau bénite, la vie est avare, elle ne leur fait jamais de cadeaux.

Dandy, c'est l'histoire d'une grosse misère noire  sociale, psychologique, affective et culturelle. En éclairant d'une lumière crue la dérive des laissés-pour-compte, Richard Krawiec ne fait rien pour rendre son texte séduisant. Mais la magie opère. Fort à part de ça. Il a plongé sa plume dans l'acier trempé du réel pour donner voix aux exclus, pour leur apporter un peu de dignité. L'expérience de lecture est éprouvante: entre dégoût, pitié et compassion infinie. Le constat est insupportable: la violence qui se reproduit, l'échec programmé du couple, le déterminisme entourant Dandy.

Dandy met la scie dans les préjugés. Combien vaut une vie humaine? Jusqu'où peut-on aller pour survivre? Cette histoire darde le cœur, remue, éclaire. Une fois la dernière page tournée, on n'a plus envie de s'apitoyer sur son sort et de chialer sur nos petites misères. La lecture de Dandy donne envie de tendre la main à l'autre… N'est-ce pas là le plus beau geste que peut entraîner la lecture? Nous ouvrir les yeux sur le monde, sur les autres? J'aime à le penser.

Artie et Jolene pourraient exister maintenant. Artie et Jolene existent assurément quelque part, maintenant...

Dandy, Richard Krawiec, Points Seuil, 240 pages, 2015.

© Brad Vest.

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18 commentaires

  1. Ouch, ça a l'air de bien secouer comme lecture. Je le garde dans un coin de ma tête pour le jour où ke me sentirai assez solide. Ton billet est très beau.

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    1. Merci pour ce gentil mot.
      Oui, le moins que l'on puisse dire, c'est que cette histoire secoue. À ne pas lire lorsqu'on a le moral dans les talons!

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  2. Ah mais ça m'a l'air excellent !! Je note illico.
    (ça me fait penser à "Rafael, derniers jours", de Gregory McDonald, que je te recommande chaudement au passage)

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    1. J'ai lu "Rafael, derniers jours", et quelle claque... "Dandy" est un poil moins désespérant, mais juste un poil! De grands moments de lecture inoubliables.

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  3. Ton billet est vraiment très beau. Je trouve très touchant quand tu dis: "Artie et Jolene sont conscients d'être mal assortis. Mais ils préfèrent être personne à deux plutôt que rien tout seul." Ça a quelque chose d'infiniment triste.
    C'est sûr qu'Artie et Jolene existent. C'est une réalité qui ne devrait pas exister, parce que très souffrante, mais qui malheureusement existe... Dans notre société l'écart entre les très riches et les très pauvres ne fait que se creuser...
    Je note ce titre.

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  4. Ouh là là, ça n'a pas l'air bien gai tout ça. Je ne suis pas certaine que cette vision très noire de la société soit exactement ce qu'il me faut en ce moment... (même si le livre a l'air bien !)

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    1. Comme je l'écrivais à Paméla, à ne pas lire lorsqu'on a le moral dans les talons!
      Mais quelle lecture...

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  5. et moi j'ai un coup de coeur pour ton billet...

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  6. J'ai adoré, tu le sais. Tellement noir et en même temps tellement lumineux par moment le cheminement torturé de ces deux âmes en peine. Et puis Dandy, ce gamin qui ne s'oublie pas...
    C'est de la littérature américaine dont on sort essoré et c'est de très loin celle que je préfère.

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    1. Oui, je sais à quel point tu as adoré. C'est d'ailleurs toi qui m'a donné envie de le lire.
      Je te copie: C'est de la littérature américaine dont on sort essoré et c'est de très loin celle que je préfère. Et de loin, j'ajoute!

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  7. De très belles photos accompagnent ton article.

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    1. C'est gentil, Alex, de la souligner. Je trouve que l'euvre de Brad Vest se marie bien avec les thème présents dans "Dandy".

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  8. Bagosser : Celui-là je ne l'avais jamais entendu. Gosser je connais mais bagosser ? Ça vient de quelle coin.
    Le Papou

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    1. Oh, ça vient du Bas-du-Fleuve! Bagosser et gosser ont grosso modo le même sens!

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  9. Très beau billet ! quel hommage et cinq étoiles ! Jérôme l'a lu, n'est-ce pas? car l'histoire me parle même si elle est infiniment triste. J'ai vu ces trailer parks où vivent tous ces oubliés de l'Amérique ...
    Idem que Papou.... "bagosser" ???

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    1. Je confirme: Jérôme a lu et adoré. J'ai lu et adoré. C'est d'une tristesse à faire fondre le coeur. Mais, c'est aussi ça la vie.
      Trève de morale! Bagosser = dans le genre de bricoler n'importe comment.

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