Popcorn Melody · Émilie de Turckheim

lundi, décembre 14, 2015


Petit à petit, Shellawick s'est vidée. On a d'abord accusé le soleil de chauffer de plus en plus fort et de nous écraser exprès sous ses pouces éblouissants. […] En réalité, la ville s'est vidée quand les trois snack-bars ont fermé. Quand la pizzeria a fermé. Et aussi le bowling où l'on mangeait les meilleurs beignets de maïs du désert, dans un sachet imbibé d'huile à frire, qui virait du blanc au gris glacé. La ville s'est vidée comme un sablier qu'on renverse – grain à grain, sans faire de bruit. Les gens sont partis vivre à Cornado, à côté de l'usine Buffalo Rocks, et derrière eux, ils ont abandonné leurs chiens.

Il ne se passe plus grand chose à Shellawick, Kansas, un bled perdu au milieu d'un désert de cailloux noirs. Il reste l'usine de pop-corn, où trime la moitié de la population. Il reste la distillerie qui fabrique le tord-boyaux local. Et un bar où les mains baladeuses peuvent s'en donner à cœur joie. Ce qu'il reste aussi, à Shellawick, ce sont des gens écrasés qui traînent leur ennui et leur désoeuvrement, quand ce n'est pas leur folie.

Tom Elliot est revenu vivre à Shellawick. Plutôt que de devenir prof après ses études de littérature et de linguistique, il choisit d'ouvrir un supermarché dans le local où son père a «raboté des barbes toute sa vie.» Le Bonheur, le supermarché de Tom, offre à sa clientèle le strict nécessaire: de quoi manger, se laver et tuer les mouches. Puisque trop de choix rend «malheureux comme un roi», il décide d'offrir uniquement l'essentiel pour ne pas s'encombrer inutilement et se perdre.

Tom n'a pas ouvert son supermarché pour faire fortune, mais plutôt pour y accueillir les gens. Tout les habitants du bled défilent au Bonheur. Chacun vient y vider son sac, plutôt que de le remplir, assis dans le fauteuil de barbier du défunt père. Tom aime observer ces cabossés de la vie, les écouter se raconter, car «chaque vie est un roman». En les écoutant, il griffonne des haïkus un peu boiteux sur des bottins téléphoniques. C'est sur ces mêmes bottins qu'il écrira plus tard Vie et mort d'un supermarché.

Un matin, un supermarché ultramoderne ouvre ses portes juste en face, de l'autre côté de la route. Un rectangle plein de choses brillantes et inutiles à prix coupé, des choses que l'on ne retrouve pas chez Tom. Tous les habitants s'y rendent à la queue leu leu.

Tom résiste. Il n'a que deux armes pour lutter: sa douce folie et son amour de la poésie. L'entrée en scène de Dennis Mahoney, le dénicheur d'écrivains au look de motard, viendra peut-être changer sa vie.


Dans ce petit univers loufoque, Émilie de Turckheim égratigne les travers de notre société: le petit commerçant contre les multinationales, l'exode rural, la surabondance et la marginalisation de ceux qui refusent de correspondre aux diktats de la société. Par le biais de la grand-mère d'un des personnages, elle rend hommage aux Indiens d'Amérique parqué dans des réserves et des pensionnats, comparant leur extinction à celle des bisons.

Popcorn Melody est habité par une galerie de personnages truculents, hauts en couleurs, déjantés, un peu fêlés. Si certains frôlent la caricature, c'est pour mieux correspondre à l'archétype que la société leur a imposé. Le vieux Matt, l'ancien instituteur de Tom. Fleur, une ancienne géologue qui vide une bouteille de whisky par jour. Lary, l'entrepreneur de pompes funèbres qui raconte des blagues aux familles des défunts. Un maire corrompu. Dennis, le dénicheur d'écrivains. Émilie de Turckheim met de l'avant son amour pour la poésie, dont celle d'Emily Dickinson, en empruntant son patronyme pour un de ses personnages.

Émilie de Turckheim s'empare des codes du roman américain - les grands espaces, les Indiens, etc. -, pour planter son décor. Popcorn Melody est un roman drôle, corrosif, rempli de pages d'une légèreté intelligente, qui portent à la réflexion. Une ode à la simplicité et à la lenteur. Dans un monde où tout va trop vite, où le temps nous file entre les doigts, une telle lecture n'est pas de refus!

Popcorn Melody, Émilie de Turckheim, Éditions Héloïse d'Ormesson, 208 pages, 2015.

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26 commentaires

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    1. Comme tu le dis si bien dans ton billet: un roman qui sonne juste, vrai.

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  2. Ce livre à l'air super, merci pour la découverte :D

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    1. Je pense qu'il a toutes les chances de te plaire, Sevla.

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  3. Tu en parles bien. j'ai aimé ce livre, tellement que j'ai enchainé avec un autre roman de l'auteur (que j'ai rencontrée en salon du livre)

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    1. J'avoue que celui-ci m'a attiré parce qu'il se passait aux États-Unis.
      Ses autres romans ont l'air très différents. Je vais te suivre de près pour en savoir plus!

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  4. Tiens, pourquoi pas sur ma liste de Noël?

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    1. Véronique, c'est bon petit roman pour toi, ça!

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  5. Ca a l'air pas mal du tout. J'espère qu'il croisera ma route.

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    1. C'est le premier roman d'Émilie de Turckheim que je lis. Pour une fille qui lit peu de romans français, ce fut une très bonne surprise.

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  6. Ce livre me faisait de l'oeil sans jamais me décider ... finalement, peut-être que je loupe quelque chose. Je le (re)note.

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    1. J'ai longtemps hésité. Note et re-note, jusqu'à ce qu'il arrive en sp dans ma boîte aux lettres.
      Une excellente surprise. Une histoire qui pourrait bien te plaire...

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  7. La lenteur et la simplicité, ça me parle.

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  8. Très beau billet! Je ne connaissais pas du tout et ça me parle! Ce genre de personnage m'interpelle toujours. Je note :) Merci pour la découverte!

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    1. J'ai hésité avant de le lire. Moi et les romans français, c'est rarement heureux. Mais là, l'arrêt valait grandement le détour. Je sens que ça pourrait te plaire, mais je ne mettrais pas ma main au feu!

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    2. Ah c'est un roman français?... Je n'avais pas fait le lien. C'est rarement heureux de mon côté aussi. Alors pas sûre...

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  9. Pourquoi pas, tes mots donnent envie de le lire...

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    1. S'il vient à croiser ta route, n'hésite pas à tendre la main, Kathel!

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  10. Le sujet est triste mais tu en parles légèrement ! Tu lui as mis trois étoiles. J'en ai entendu parler (sans doute Keisha ou Lea). Si un jour, je le croise en BM ... à voir mais là j'ai tellement à lire !

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    1. Pas si triste que ça, en fait. L'écriture d'Émilie de Turckheim et les pointes d'humour qu'elle sèment ici et là, allègent le propos.
      Ça pourrait bien te plaire, surtout que ça se passe dans un petit désert américain et qu'on y parle de bisons (juste un tout petit peu)!

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    2. Oh c'est méchant ça de te tenter comme ça, comment veux-tu que je résiste ?? !!! ;-)

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  11. C'est une auteure qui a la réputation de jouer sur le tableau de l'humour dans ses romans il me semble? J'ai en tête "Héloïse est chauve", tu l'as lu?

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    1. Non, pas lu "Héloïse est chauve". Tu me le conseilles?

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    2. Je ne l'ai pas lu non plus, mais je viens d'acheter "La disparition du nombril" paru l'année passée.

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  12. J'espère aimer le roman autant que j'aime le popcorn.
    Le Papou

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