En attendant Russell · François Lévesque

jeudi, janvier 28, 2016


Lorsqu'il est question d'intimidation, l'adolescence et l'homosexualité ne sont souvent pas bien loin. Les romans qui explorent ces thèmes sont nombreux – et toujours bienvenus, car il y a de ces thèmes dont on ne saurait jamais trop parler. 

En attendant Russell, passé trop inaperçu, est à classer parmi mes incontournables. Parce que François Lévesque tire bien sa carte du jeu en écrivant un roman lumineux, malgré le tragique et la noirceur qui imprègnent ses pages. 

Gabriel, six ans, vit dans une ville trop petite, dans un parc de maisons mobiles.

Un amas de tôle mal isolé planté au milieu d'une vingtaine de constructions similaires sises dans une excroissance domiciliaire aménagée à la sortie sud de la ville; la moins densément habité; la moins susceptible de faire honte aux bonnes gens de la place devant la visite, rare, du reste. Car ici, il n'y a guère à voir. En fait, il se trouvait beaucoup plus de véhicules pour sortir de la ville que pour y entrer.

Le père travaille au Chemin de fer. La mère reste à la maison. La mère a cessé de sourire depuis un temps. Les pilules sont devenues sa bouée de sauvetage. «Soir et matin, deux pilules blanches et une pilule rose». Le père dort sur le sofa, une bouteille de Jack Daniel's pas loin. Quelque chose s'est cassé.

Ce matin, la mère garde Gabriel à la maison. Y'a de la bonne humeur dans l'air. C'est louche… Après un chocolat chaud, ils iront faire une sieste ensemble. La mère ne se réveillera jamais. Gabriel, lui, aurait dû mourir.

Dans l'autobus scolaire, Mathieu vient vers Gabriel. Une étreinte amicale, un peu de réconfort. C'est une étreinte de trop. Dans ce petit patelin, deux garçons, ça ne peut pas s'étreindre, jamais. Ce geste tout simple les marquera au fer rouge. Gabriel apprendra à se haïr, car d'autres le haïront, «longtemps, avec application, avec acharnement».

Les années passent. Au secondaire, Mathieu a choisi son camp. Il s'est rangé du côté des méchants, aux côtés d'Éric et de Dominic. Mathieu est devenu l'ennemi, le bourreau qui n'aura de cesse de poursuivre Gabriel, de le harceler, de le traquer.

Mathieu avait décidé de devenir un matamore, triste simulacre, là où Gabriel avait accepté ce qu'il n'avait pas décidé mais ne pouvait changer.

Cathy vient au secours de Gabriel. Cathy n'a peur de personne, sauf de son père. Ce père qui a la main trop lourde. Grâce à Cathy, un monde s'ouvre devant Gabriel. Le cinéma, les films qui passent à la télé. Et Russell Crowe: «Beau comme un homme dont on a envie qu'il nous étreigne avec sa force tranquille, avec sa charpente d'arbre dont on devine qu'il continuera de pousser droit et fort. Un gars comme ça.»

Malgré les coups durs, malgré les blessures, Gabriel retombe sur ses pattes. Il quitte son patelin, part dans la grande ville, la tête haute. Il laisse derrière lui des hommes brisés, éteints. Il se libère de sa vie trop étroite pour prendre son envol. 


Les mots de François Lévesque frappent, ses images sont fortes. Découpé en trois temps, le roman retrace autant de périodes de la vie de Gabriel. L'écriture, très cinématographique, évoque plus qu'elle ne montre. 

C'est avec une grande finesse que les traumatismes de l'enfance et la résilience dont fait preuve Gabriel sont explorés. Pas de pédés, de fifs ni de tapettes ici. Tout est entre les lignes. Et c'est là, à mon sens, une des grandes forces du roman. 

Un roman court, lu d'un seul souffle. Une hymne à la vie. Enfin!

En attendant Russell, François Lévesque, Tête première, 128 pages, 2015.

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14 commentaires

  1. Intéressant ! En plus, je ne connais pas du tout l'auteur. Tu me donnes envie de le découvrir avec ce titre.

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    1. Ce n'est pas son premier roman, mais c'est la première fois, si je ne m'abuse, qu'il va du côté du roman réaliste. Il a d'abord écrit des romans noirs et fantastiques. "En attendant Russell! vaut le détour, tant pas le sujet que par l'écriture. Je te le conseille fortement.

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  2. Waouh ! Tu en parles si bien. Si fort, même. Je suis sur le coup, à en rester sans voix, à sombrer dans le KO, uppercut dans le foie - ou un peu plus bas, mais ça fait encore plus mal. Et sors ma bouteille de Jack Daniel's.

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    1. Cher Bison, s'il pouvait parvenir entre tes mains, tu mettrais ta bouteille de Jack Daniel's de côté pour quelques heures. Mais garanti, tu la descendrais dès la dernière page tournée... Pire, tu en achèterais sans doute une autre pour oublier à quel point ce roman remue. Pis après, tu serais sur la brosse, ce qui n'est pas l'idéal! La qualité de tes fabuleux billets en prendrait un coup.

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  3. Je l'ai réservé ça fait un bout de temps, j'attends mon tour. J'ai survolé ton billet parce que je ne veux pas trop savoir. Les thèmes me parlent déjà beaucoup trop et je pense comme toi, on n'en parle pas assez. Je pense aimer. Ou en tout cas être touché. Je l'espère. Alors j'attends de le lire.

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    1. Tu as beaucoup aimé "Aristote et Dante découvrent les secrets de l'univers". Tu sais ce que j'en ai pensé!
      J'ai beaucoup aimé "En attendant Russell". Maintenant, reste à voir si nos avis se rejoindront. Mais j'ai un très bon pressentiment!

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  4. C'est rare de te voir autant en dévoiler sur l'histoire (mais c'est en trois actes dont je comprends) et ravie de te voir si enthousiaste ! hop je l'ajoute dans ma wishlist Canada (pour cet été) :-)
    J'étais certaine que Gabriel allait vouloir le lire !

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    1. Ha oui? Je suis tellement prévisible ;)

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    2. Disons que je commence à connaître tes goûts ;-)

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    3. Toi, il va falloir que tu slaques avec ta wishlist Canada. Tu ne pourras pas tout ramener! Heureusement, je pourrai en prendre une partie dans mes bagages et dans ceux de Léa. Chanceuse, va!

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  5. Tu as toujours les mots pour me convaincre ;)

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  6. Je viens de survoler tes mots en diagonale car je l'ai terminé hier soir et comme je suis à préparer mon billet alors....Mais je te reviens c'est certain.

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    1. J'ai très hâte de lire ce que tu en as pensé...

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