Nord Alice · Marc Séguin

lundi, janvier 18, 2016


Nord Alice, le troisième roman de Marc Séguin, avait tout pour me plaire. À une chose près: l'histoire d'amour toxique, du genre «je t'aime, je te hais», qu'il met en scène. Parce qu'y a pas à dire, les histoires d'amour ont le don de m'ennuyer… Mais les multiples petites intrigues brodées autour de cette histoire d'amour dysfonctionnelle suffisent à faire de ce roman une œuvre d'une grande intensité. Et Nord Alice se déroule dans le Grand Nord… Il m'est impossible d'échapper à une histoire qui prend racine sur ce territoire.

Le narrateur de Nord Alice est chirurgien à New York. Il vit avec Alice, la première Inuite médecin spécialiste, qui a choisi de pratiquer la médecine dans le Sud. Leur passion bat des ailes. Le quotidien devient infernal, invivable. Beaucoup par la faute d'Alice: une maniaque du ménage en déficit constant d'affection. Un être insupportable.

Pour sauver sa peau, le narrateur claque la porte, laissant son amoureuse derrière lui. Il fuit dans le Grand Nord, à Kuujjuaq, tel un animal blessé. Cet homme en déroute fuit son amour, se fuit lui-même. Une question de survie.

Sa vie à Kuujjuaq s'égraine entre l'hôpital et l'écran de son ordinateur. Il tente de s'oublier en visitant des sites pornos, en sauvant des vies à l'urgence et en acceptant quelques parties de pêche. Il tient une sorte de journal dans lequel, sautant du coq à l'âne entre son présent et le passé, il cherche à démêler les fils qui le relient à ses ancêtres.

Roméo, son arrière-grand-père, est parti chercher de l'or dans les Territoires du Nord-Ouest au début du vingtième siècle. Ovide, son grand-père, s'est enrôlé pendant la Seconde Guerre mondiale. Son père Louis-Joseph a quitté la campagne pour aller étudier la médecine en ville. Et lui, il a quitté la ville pour la toundra, fuyant celle qu'il aime.

À travers les vies de Roméo, d'Ovide et de Louis-Joseph, le narrateur cherche à comprendre ce qu'était un homme hier, et ce qu'il est aujourd'hui. Comment l'amour d'un homme pour une femme se vit, de génération en génération. (Tout semblait tellement plus simple avant!)


Ces vies d'hommes et d'amoureux sont passionnantes et, à elles seules, valent la lecture. Mais il y a plus! Les descriptions du Blanc du Sud qui décrit le Nord sont à couper le souffle. Qu'il s'agisse de dépeindre l'immensité du territoire, la blancheur à n'en plus finir, le froid qui transperce la peau, Marc Séguin excelle. C'est dans ces description que la touche du peintre se fait le plus sentir.

Le regard que pose le narrateur sur les Inuits est sans fard, d'un réalisme affligeant. Par les gens qui défilent à l'urgence, c'est toute la misère d'un peuple dépossédé qu'il touche du doigt. Et les touristes en prennent plein la gueule!

Ils veulent voir des Esquimaux comme on va voir un éléphant au zoo du Bronx, en mangeant une barbe à papa. Mes préférés, c'étaient ceux en bateaux de croisière. On savait qu'ils n'allaient rester que quelques heures, de jour. Le temps de faire semblant de manger du phoque et de la baleine. D'acheter un souvenir inuit fait en Chine et de se faire prendre en photo devant un immense inukshuk en pierre guillotinée construit par des Blancs avec une grue et une pelle mécanique.

Par-dessus tout, l'écriture de Marc Séguin captive. Sont style vif, brut, ses phrases courtes, hachées, pressantes sont envoûtantes. Hormis la fin qui m'a fait hurler de rage et le personnage d'Alice si détestable, c'est avec ardeur que je me suis laissée transporter par Nord Alice.

Nord Alice, Marc Séguin, Leméac, 256 pages, 2015.

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18 commentaires

  1. Très tentant Marie-Claude! J'aime bien la citation que tu as choisi. Je n'ai jamais lu Marc Séguin, je le connais un peu plus comme peintre. Mais, c'est moi où le Nord a vraiment la cote depuis quelques temps dans la littérature québécoise ?

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    1. Parmi ses trois romans, "Nord Alice" est celui que je préfère. Notamment à cause du Nord! Et tu as raison, depuis quelques années, le Nord a la cote en littérature québécoise. Ce qui n'est pas pour me déplaire, tu t'en doutes! Parmi ceux que j'ai beaucoup aimé: "Nirllit" de Juliana Léveillé-Trudel et "Panik" de Geneviève Drolet (ce dernier n'ayant pas eu, selon moi, la visibilité qu'il mérite). Un autre que je veux lire? "Polynie" de Mélanie Vincelette. Et toi Marguerite, le Nord t'intéresse?

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    2. "Panik" et "Nirliit" sont déjà notés aussi ! Tu les as lu tous les deux ? Il y a quelques années j'avais lu et aimé "La saison froide" de Catherine Lafrance. J'aime bien le Nord mais je ne les lirais quand même pas tous de suite :)

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    3. Oui, j'ai lu "Panik" et "Nirliit". Deux très très bons romans, l'un un tantinet plus léger et moins alarmant ("Panik") que l'autre. Je vais aller voir du côté de "La saison froide" de Catherine Lafrance. Il m'a échappé et m'intrige! Merci pour l'info.

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  2. Je suis très tentée aussi: pour moi qui habite Montpellier, dépaysement assuré!

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    1. Oh oui, dépaysement assuré. Mais avec une tuque, des mitaines et un gros foulard, tu devrais apprécier!

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  3. J'aime les romances si elles sont bien exploitées, et rien que pour l'écriture j'aimerais le lire :)

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    1. Tu serais servie! L'histoire d'amour, quoique torturée, est bien exploitée. On comprend bien le déchirement du narrateur (et de sa copine). Et pour l'écriture... Magnifique.

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  4. Vendu! j'aime bien les histoires d'amour toxique moi alors si en plus elles se deroulents dans le Grand nord !! j'aime beaucoup la couverture. Hop dans ma Wish-list

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    1. Tu vas adorer, Chinouk. Il a tout pour te plaire, ce roman. Oui, une très belle couverture, réalisée par l'auteur lui-même.

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  5. Hop dans ma wishlist Canada !! Un livre que je trouverais à Québec ;-) J'aime aussi beaucoup ses peintures! ton billet est magnifique !

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    1. Merci, miss! Un de plus à mettre dans ta valise... Ton billet est acheté?

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  6. Les histoires d'amour, c'est pas forcément mon trip, ma choppe de Chambly. Mais quand il s'agit de peindre l'immensité blanche du grand Nord, je pose un instant mon verre, et rêve de cette grandeur, de cette blancheur. Tabarnak, qu'il y fait froid, en plus là-haut y'a même plus de cabane à sucres, mais mautadine que ça doit être beau.

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    1. Bison, ma foi, tu maîtrises bien la parlure du Québec! Comment ça se fait? Tu es d'ici? Tu as passé un temps par ici?
      Je rêve aussi de cette immensité à perte de vue... et du frette aussi!

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    2. J'essaye juste d'apprendre la langue. Et d'ici, ces parlures me fascinent, mais je n'ai jamais mis un sabot dans ces terres gelées. Je ne bois que des bières de là-bas, des livres et quelques films pour agrémenter mes connaissances et mes saveurs d'érable.

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    3. Promis, dorénavant, je te répondrai, ici et chez toi, avec mon «meilleur» accent, en espérant que tu comprendras!
      Un premier essai:
      Bon ben promis, à partir de drette-là, je va t'répondre, icitte et chez toi, avec mon «meilleur» accent, en espérant que tu vas me comprendre!

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  7. le pire c'est encore quand ils ont mis des Inuits vivants au muséum d'histoire naturelle

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    1. QUOI?! Des Inuits vivants dans un musée? Tu me donnes plus d'infos? J'en reviens pas...

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