La chambre verte · Martine Desjardins

mercredi, mars 30, 2016


Si les maisons pouvaient parler, elles en auraient long à dire…
Plus de quatre-vingts ans après la construction de la maison Delorme, les restes momifiés d'une femme sont découverts dans la chambre forte de la cave, la fameuse chambre verte du titre. Entre ses dents, une brique d'argile, au centre de laquelle une pièce de monnaie est incrustée.
Cette découverte est l'occasion de plonger dans le passé et de faire la connaissance de la famille qui a fait construire la maison et y a vécu.
Au départ, il y a eu cette idée de creuser un tunnel sous le mont Royal afin de faciliter l'accès, par train, au centre-ville de Montréal. Ce projet, il fallait bien le financer… Dès 1912, la compagnie ferroviaire Canadian Northern Railway fonde Model City à l'autre extrémité du futur tunnel, sur des terres agricoles utilisées jusque-là pour la culture du melon. À partir des plans réalisés par l'architecte paysagiste Frederick Gage Todd, Mont-Royal est née.
Voyant une occasion unique de faire fortune, Prosper Delorme vend ses terres à la future municipalité de Mont-Royal et fait construire, avec l'aide de son fils Louis-Dollard, une majestueuse maison.
Dans un atelier de serrurerie, Louis-Dollard rencontre Estelle. Cette suceuse de pièces de cinq sous devient sa femme et prend les rênes de la vie domestique. Les règles sont strictes.
Les premiers articles visaient à réduire la consommation d'eau, de mazout et d'électricité. Il était absolument défendu, par exemple, de prendre un bain dans plus d'un pouce d’eau, de laisser une lampe allumée dans une pièce vide et de «chauffer le Canada» en ouvrant les fenêtre en plein hiver.
Le couple, bien assorti, occupe la demeure avec Vincent, leur fils unique, et les soeurs Delorme, trois vieilles filles aux noms invraisemblables: Morula, Gastrula et Blastula. Ensemble - le fils mis à part -, ils vouent un culte au dieu Argent, l'invoque, le vénère. Ils vont jusqu'à communier avec un pièce de monnaie en guise d'hostie.
L'arrivée d'une nouvelle locataire, Penny Sterling, vient perturber l'ordre établi. Mais elle attise aussi toutes les convoitises. Car cette jeune orpheline aurait inventé le jeu Coffre-fort, un jeu de société vendu à plus de trois cent mille exemplaires. Avec ses soi-disant trente mille dollars en banque, l'occasion est trop belle: il faut la marier à leur fils Vincent.
Mais Penny Sterling a plus d'un tour dans son sac. Vincent aussi! Ensemble, ils viendront peut-être à bout des manigances mises en place par les parents Delorme.

Les romans qu'écrit Martine Desjardins sont inclassables. Après l'intimiste Cercle de Clara et le sulfureux MaleficiumLa chambre verte étonne et amuse.

Quel plaisir jubilatoire de plonger dans cette saga familiale où «la première génération amasse le capital, la deuxième le fait fructifier et la troisième génération dilapide». L'écriture est mordante, ciselée. L'humour vif et caustique.

La maison Delorme, au coeur du roman, raconte et trouve le moyen d'agir. Il faut dire qu'elle en a vu des vertes et des pas mûres...

Je me sens vide, nue, dépossédée, et dans mes pièces résonne l'écho déclinant des voix qui m'ont habitée. Un chapitre de mon histoire vient de se clore, mais celle-ci est loin d'être terminée. Bientôt s'installera ici une autre famille, qui n'aura jamais entendu parler des Delorme et pour qui les origines de l'Enclave n'auront aucun intérêt. Ce seront sans doute de nouveaux riches qui voudront épater le voisinage et entreprendront de grands travaux de rénovation. J'aurai une nouvelle cuisine, une salle de bain moderne, un téléviseur couleur. J'entrevois les soins dont on m'entourera, les tissus riches et les beaux bois dont on me meublera. J'accueillerai des fêtes d'enfants et des réceptions; à Noël, ma façade sera illuminée; à l'été, mes parterres seront fleuris… La chambre verte, enfin, sera scellée à jamais et, avec elle, tous mes souvenirs, tous mes secrets.

Martine Desjardins caricature, grossit à la loupe les traits de ses personnages. Un exemple parmi d'autres: Estelle, gratteuse comme un rat.

Estelle, quand elle était petite, quémandait parfois vingt-cinq sous à son père pour aller se faire arracher une dent: quinze sous pour l'opération, dix pour le gaz hilarant. Eh bien, elle priait le dentiste de l'opérer à froid et gardait pour elle les dix sous excédentaires.

Elle nourrissait [son fils] au sein et le gavait du lait qu'il régurgitait afin de lui enseigner l'horreur du gaspillage dès son plus jeune âge.

Martine Desjardins retrace les origines de Mont-Royal. Et, pour y avoir habitée toute sa vie, elle connaît bien ce coin de la ville. Minutieusement documenté, La chambre verte livre une série d'informations passionnantes sur l'histoire et l'évolution de Montréal.

Un roman d'une grande fraîcheur dans lequel il fait bon de plonger à pieds joints. Séraphin Poudrier peut bien aller se rhabiller!

La maison verte, Martine Desjardins, Alto, 248 pages, 2016.

© Quentin Massys, Le prêteur et sa femme.

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6 commentaires

  1. Je ne connais pas du tout cet auteur mais ça a l'air bien délirant et exotique (oui pour moi la petite Française) !

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    1. Délirant est le bon mot. Je te le réserve, celui-là!

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  2. Réponses
    1. Un roman très original, qui sort des sentiers battus, et écrit dans une langue dont tu ne perdras pas un mot!

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  3. Il me tarde en sirop de le lire. Beau billet Marie-Claude.

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    1. Merci, douce Suzanne. Une histoire de fou comme on en lit rarement, habitée par des personnages hauts en couleur. Il se dévore en deux temps trois mouvements.

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