Les fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés · Jonathan Evison

jeudi, mai 12, 2016


Benjamin Benjamin (c'est bien son nom) partage son temps entre déprime et matchs de baseball bien arrosés avec ses copains. Cet ex-père au foyer en instance de divorce a multiplié les petits boulots. Le marché du travail l'a lentement mais sûrement laissé sur le bas-côté. Ayant un découvert de douze mille dollars, il s'enfonce un peu plus chaque mois. Acculé au pied du mur – il faut bien gagner sa vie –, il suit une formation accélérée d'auxiliaire de vie. Il est rapidement embauché pour s'occuper de Trevor, un adolescent cloué dans un fauteuil roulant, atteint de myopathie de Duchenne. Trev vit seul avec sa mère Elsa, son père Bob ayant déguerpi.

Entre Benjamin et Trev, le courant passe. Une complicité se développe entre ces deux écorchés. Leur quotidien se déroule en une routine bien huilée: choisir quels baskets Trev portera parmi une impressionnante collection, manger des gaufres et regarder la chaîne météo. Une fois par semaine, sortie steak frites et cinéma. Pour changer le mal de place, ils punaisent les attractions touristiques les plus saugrenues sur une carte géante des États-Unis.

Lorsque Trevor manifeste le désir de prendre la route et d'aller visiter son père à Salt Lake City, Benjamin capte la balle au bond. Après avoir écarté les réserves d'Elsa et l'avoir rassurée, ils quittent Tacoma et se lancent dans un périple épique.

Que serait un road-trip sans les rencontres? Une ado en fugue, puis une jeune femme naïve, enceinte jusqu'au cou, et son copain feront un bout de chemin avec eux. Et dans le rétroviseur de Benjamin, une Buick Skylark les suit de près.


Quelle bonne surprise que ce roman. Une grosse bouffée d'air frais. Jonathan Evison jongle avec les tragédies humaines avec légèreté et humour, sans jamais frôler le pathos et l'apitoiement.

La tragédie qui a frappé la famille de Benjamin plombe sa vision du monde. 

Si vous avez de la chance, votre vie se dégradera lentement sous les effets dévastateurs de l'âge, ou finira par disparaître comme les glaciers qui ont sculpté cette terre avant que vous ne vous retrouviez là, seul, à essayer d'en déblayer les décombres. Mais si vous n'en avez pas, votre monde vous sera retiré tel un tapis sous vos pieds, et vous vous retrouverez au-dessus du vide, sans nulle part où aller et rien pour vous raccrocher à la terre ferme. D'une façon ou d'une autre, vous êtes foutu. Alors, à quoi bon vous emmerder? À quoi bon râler, suer à grosses gouttes et vous frayer un chemin à travers les larmes et les innombrables obstacles? À quoi bon aimer, rêver ou s’attacher si ce n'est que pour mieux prêter le flanc au désastre? Désormais, je ne réponds plus au chant des passereaux, je ne réponds plus à l'appel des visages souriants, des feux de cheminées, ou des endroits douillets. Aucune chance que je bâtisse d'autres nids parmi les boutons de roses. Il y a trop d'épines.

Coup de génie: le récit de la tragédie, habilement disséminé tout au long du roman, ne sera révélé qu'à la toute fin. Le passé de Benjamin, dévoilé dans d'habiles retours en arrière, rend la révélation finale d'autant plus frappante, donnant un nouvel éclairage à son présent.

Le style de Jonathan Evison est direct, ses dialogues truculents, ses descriptions du monde endiablées et hilarantes.

Je surveille l'heure, car je ne veux surtout pas manquer le spectacle à l'affiche: la fameuse reconstitution du far-west intitulé Wild West Show. Je sais bien qu'il y a de grandes chances pour que ce ne soit qu'un truc minable et sans intérêt. Je sais aussi que le shérif aura une grosse moustache, qu'il s’appellera Bart ou quelque chose comme ça, que le méchant sera un fumier aux dents pourries, probablement un Mexicain. Quelqu’un tombera par la fenêtre du saloon. Le vieux docteur le déclarera mort d'une balle dans le ventre et on devra arracher à son cadavre une maîtresse éplorée à la réputation douteuse, qui résistera en sanglotant et en lançant des coups de pied à la ronde. Je sais que toute l'affaire se réglera par un affrontement à midi au beau milieu de la rue principale. Et je sais que Bart sera le dernier à rester debout. Mais c'est plus fort que moi. Je suis aussi enthousiaste qu'un gamin.

En toile de fond, Jonathan Evison dépeint une Amérique au vitriol, celle des grands espaces, des quartiers de banlieues, des petits motels et des stations-service. 

Un road-book échevelé, dans lequel chaque personnage a l'occasion de se réparer et de se racheter. Un roman dans lequel la bienveillance, l'abnégation et la rédemption transcendent les mauvais coups du sort. Les fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés donne furieusement envie de sortir de chez soi, de sa routine, et de se rapprocher des autres. Un roman lumineux qui carbure à la vie.

Les fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés est le troisième roman de Jonathan Evison, le premier traduit en français. Traducteurs, au travail!

Les fondamentaux de l'aide à la personne revus et corrigés, Jonathan Evison, Monsieur Toussaint Louverture, 352 pages, 2016.

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15 commentaires

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    1. Pour une fois que je propose un roman lumineux!!!
      Ce roman est un délice. Il te plaira assurément.

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    2. Je suis en train de le lire hihihi :D

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    3. Chanceuse! Très hâte de connaître ton avis.

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  2. Après Sandrine ( Tête de lecture) , tu enfonces le clou !

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    1. Fonce sans hésiter, Clara. Ce roman est un gros coup de coeur. J'espère qu'il te plaira autant qu'à moi!

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  3. Bon là tu es MECHANTE ! Pareil que Léa : il me le faut !! tu l'auras chez toi cet été ???? hihii..d'ailleurs regarde ta boite mail, je t'ai écrit ;-)
    Je file voir le cv de cet auteur !!!!!

    PS : la ville de Taoma ? C'est pas plutôt Tacoma ?

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    1. Oui, je l'aurai! Mais si je te le prête, tu ne seras pas très jasante!
      Merci pour la coquille! C'est bien Tacoma.
      Je file répondre à tes questions par courriel.

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  4. Je le veux! Et puis, quel formidable éditeur!

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    1. De fait, les pépites son nombreuses chez Monsieur Toussaint Louverture!
      Et celui-ci tout particulièrement. Un roman emballant!

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  5. Oui, là, difficile de résister...et quel titre !

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    1. J'avoue que lorsque j'ai vu le titre, j'ai passé mon chemin, plutôt indifférente. C'est après avoir lu l'avis de Sandrine (Tête de lecture) que j'ai fait marche arrière. Et puis, un roman publié chez Monsieur Toussaint Louverture est très souvent gage de grande qualité. Comme quoi il ne faut pas se fier à sa première impression! Fonce sans hésiter, Célina!

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  6. Très intriguée par autant d'enthousiasme.

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  7. Tout me plait; la couverture, le titre, ta chronique, surtout ta chronique.
    Comment résister? Je le note de suite, merci.

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  8. Il est dans ma PAL depuis sa sortie, j'ai trop envie de le lire !

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