Les sanguines · Elsa Pépin

mardi, mai 17, 2016


Comme chien et chat sur un fil tendu, tout oppose les sœurs Becker. Sarah la solitaire, l'introvertie, l'amoureuse meurtrie. Sarah «fait tache sur le portrait de famille». Sarah passe sa vie dans l'ombre, à copier les œuvres des grands maîtres plutôt que de tracer sa propre voix. Avril l'éblouissante, l'extravertie, la séductrice, l'amoureuse comblée, la mère, la préférée des parents. Avril la «petite poupée» à qui tout réussit. Si les sœurs Becker ont déjà été proches, complices, il y a belle lurette qu'elles ne le sont plus. 

La vie d'Avril se fissure. Le cancer la ronge de l'intérieur et les traitements de chimio sont sans effets. Pour avoir une chance de vivre, il lui faut une greffe de moelle osseuse. Mais les donneurs compatibles se font rares. Sarah, elle, est compatible. Acceptera-t-elle de faire ce don pour sa sœur? Le doute plane. Le choix déchire. Au coeur du roman: le dilemme de Sarah. Les incidences d'un tel don, la culpabilité en cas d'échec.

Depuis son île isolée, loin du monde, des clans et des alliances spontanées que forment les être entre eux, peut-elle faire une donneuse digne de ce nom?

Pouvez-vous imaginer que votre propre sœur vous soit plus étrangère que, disons, une Islandaise d'un autre siècle? Je ne vois pas pourquoi je subirais cette éprouvante transfusion alors que je ne partage pratiquement rien avec elle. 

Parallèlement à l'histoire de Sarah et d'Avril, il y a celle de Victor. Victor va mourir. Il le sait et s'y prépare. Après une longue rémission, la leucémie est de retour. Afin de laisser une trace, il tente de trouver un sens à la maladie en écrivant une Histoire du sang. S'ils tombent comme des cheveux dans la soupe, ces chapitres en italique dévoilent leur sens à mesure que le roman progresse. Nourris d'une solide érudition, jamais pesants, ces chapitres explorent les premières expériences de transfusions sanguines effectuées par Jean-Baptiste Denis, la description de la circulation sanguine attribuée à William Harvey et la classification des groupes sanguins créée par Karl Landsteiner.

Écrit d'une plume toute en finesse, fluide, teintée de poésie, Les sanguines frappe par la densité du regard. Elsa Pépin entrelace ses intrigues avec doigté. Certains personnages se croisent sans que rien ne soit forcé. Certes, tout n'est pas parfait! Certains personnages manquent de consistance – les parents des deux sœurs, le mari d'Avril –, mais la profondeur des personnages principaux fait contrepoids. C'est avec une justesse saisissante qu'Elsa Pépin aborde les relations entre sœurs. Les tensions existantes entre Sarah et Avril sont dépeintes sans faux-semblants, avec une franchise bouleversante.

Un roman doux-amer sur le pouvoir libérateur de l'émancipation et de l'accomplissement de soi. Et sur le besoin de laisser une empreinte avant de disparaître. Troublant.

Les sanguines, Elsa Pépin, 168 pages, Alto, 2016.

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8 commentaires

  1. Je me rappelle avoir fortement reluqué dessus à la foire du livre de Bruxelles en début d'année mais j'étais finalement repartie sans! Avec du recul, ça ne m'étonne pas. Je crois que lire une histoire sur le cancer doit m'être pénible. Ce n'était pas trop "plombant"?

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    1. Pas "plombant" pour deux sous, car l'accent n'est pas mis sur la maladie.
      N'empêche, j'ai lu ce roman dans le cadre d'un club de lecture. Sans quoi, je n'aurais pas été tentée. Après lecture, mon impression était la bonne.

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  2. Très beau billet. Je viens de finir un livre sur le deuil (enfin sur la perte d'un enfant) et pareil, j'admire ceux qui peuvent écrire sans faire trop de pathos ou de guimauve à l'inverse.
    Ton billet me tente bien !

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  3. Le thème ne m'attire pas en ce moment. Ceci dit, la première nouvelle de "Jeune fille à l'ouvrage", le recueil de Yôko Ogawa que je viens de terminer, traitait du cancer en phase terminale, et c'est passé... Mais je ne m'y attendais pas!

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    1. Comme je l'écrivais à Laeti, l'accent n'est pas mis sur la maladie. La création et l'accomplissement de soi sont, à mon avis, les thèmes principaux du roman.
      Mais... tu peux passer ton chemin!

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  4. Pas un thème qui m'attire non plus.

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