Bull Mountain · Brian Panowich

mercredi, juin 15, 2016


Depuis trois générations, la famille Burroughs fait la loi sur les hauteurs de Bull Mountain, en Géorgie du Nord. D'abord fabricants d'alcool de contrebande, puis producteurs de marijuana, ils se sont mis à la production de méthamphétamine. Faut bien être de son temps! Ils écoulent leur stock dans six États sans que la police ne vienne mettre son nez dans leur trafic. Bref, les affaires sont bonnes.

Halford Burroughs et ses sbires règnent sur la montagne. Ils protègent leur territoire comme une meute de loups, prêts à dégainer sur tout ce qui bouge. Ne gravit pas la montagne qui veut.

Clayton, le dernier de la lignée, vit dans la vallée avec sa femme Kate. Lui, c'est un gentil, même s'il ferme les yeux sur les manigances de ses frères. Il a voulu s'extraire du moule familial en devenant le shérif du comté. Mais tout le monde se fout de son autorité. Il est la honte de la famille, la risée de toute la montagne.

Lorsque l'agent fédéral Simon Holly débarque à Bull Mountain dans l'intention de faire tomber le clan Burroughs, on sait d'avance que ce n'est pas de bon augure et que ça va barder. Holly charge Clayton de faire une proposition à son frère: si Halford balance ses fournisseurs d'armes, il s'assurera une retraite dans la ouate. Halford Burroughs acceptera-t-il ce marché? Tous aux abris. Y'a des têtes qui vont tombées.


Avec Bull Mountain, Brian Panowich ausculte une Amérique nécrosée par la violence, la corruption, la drogue, le trafic d'armes et les gangs de motards. La famille et son héritage lourd à porter, les relations fraternelles explosives sont examinées au microscope. La trahison, la rédemption, la vengeance et le mal avec un m majuscule portent le roman d'un bout à l'autre. 

La force de Bull Mountain repose sur sa structure qui oscille entre le passé et le présent (1949 à 2015), à travers les points de vue de Clayton, d'Angel, la prostituée défigurée, et de l'agent HollyDommage que les personnages soient à ce point en noir et blanc, avec les bons d'un côté et les méchants de l'autre. Si les bons peuvent parfois se transformer en méchants, les méchants resteront toujours des méchants!

À Bull Mountain, les femmes passent un mauvais quart d'heure. Entre la mère et la putain, les rôles sont restreints. Juste bonnes à jeter à la poubelle.

Sentant la soupe chaude, Annette, la matriarche, a eu la bonne idée de quitter le clan après avoir accouché de son dernier fils. (Dommage que son parcours reste par la suite dans l'ombre…)

Le soir où Gareth la frappa du revers de la main à la table du dîner devant ses enfants, Halford laissa échapper un petit rire avant de se couvrir la bouche à deux mains pour l'étouffer. Elle crut qu'elle allait vomir. Elle essuya une petite goutte de sang qui perlait de son nez avec une serviette et regarda la tache se former. Elle se propagea sur le tissu comme un cancer. C’est sa vie entière qu'elle vit dans cette tache écarlate en expansion, et dans un moment d'extrême lucidité, elle sut que lorsqu'elle aurait mis au monde le bébé qui grandissait dans son ventre, elle aurait rempli son rôle. Elle ne serait plus d'aucune utilité. L'époque des étreintes passionnées et des plans sur la comète avec son dangereux mari et leur écurie de fils loyaux n'était qu’un lointain souvenir. Sa vie en tant que partenaire et confidente d'un homme puissant et excitant était terminée. Elle ne serait plus considérée que comme une femme au foyer encombrante dans cette famille d'hommes. Il apprendrait à ses fils à la voir comme ça. Les garçons seraient élevés à son image à lui. Elle ne pourrait rien y faire. Elle passerait le reste de sa vie dans la peur, témoin de l'empoisonnement de ses fils, jusqu'à ce qu'un soir, elle fasse un pas de côté par rapport à ce qu'on attendait d'elle. Alors Gareth la tuerait. Elle en était convaincue.

Kate, la femme de Clayton, fait figure d'exception. Elle sait tirer son épingle du jeu et refuse de se laisser cantonner dans un rôle imposé.

Le style de Brian Panowich est tendu à l'extrême. Son écriture sèche fait fissurer la terre jusqu'à ce qu'elle saigne. Les nombreux dialogues transpirent la vérité. Si l'histoire familiale du clan Burroughs m'a tenu en haleine, l'enquête, elle, m'a tout au plus distraite. Un air de déjà lu. Les derniers chapitres, expéditifs, m'ont achevée. Et la fin, avec son retournement de situation tiré par les cheveux, m'a laissé un arrière-goût amer.

Un premier roman somme toute bien ficelé malgré tout, qui m'a rappelé l'atmosphère d'Une terre d'ombre de Ron Rash. Mais Brian Panowich a bien des croûtes à manger avant d'arriver à la cheville de Ron!

Bull Mountain, Brian Panowich, Actes Sud, 336 pages, 2016.

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14 commentaires

  1. Le manichéisme m'a moins gênée que toi mais c'est vrai que si l'intrigue reste un peu en retrait, on se délecte quand même de cette peinture âcre et violente de l'Amérique !
    (Il faut que je lise "Une terre d'ombre" !!)

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    1. En fait, j'attendais trop de ce roman. Et dans ce temps-là, on dirait que je suis moins indulgente.
      Ouais... lis "Une terre d'ombre" et on en reparlera!

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  2. Ah, ah, j'aime bien l'expression "a bien des croûtes à manger"! Une expression québécoise? Bon, pour celui-là, je passe mon chemin (une expression française): j'ai déjà une PAL qui tangue dangereusement...

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    1. Je pense bien que l'expression est québécoise. Note, Véronique, pour un futur tome des fabuleux albums d'expressions!!!

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  3. J'étais presque tentée, jusque ta dernière phrase ... Je m'en tiendrais à Ron Rash !

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    1. Une valeur sûre, celui-là! Moi, j'y reviendrai bientôt.

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  4. ouch ! bon j'ai lu ton billet EN TRANSVERSAL (genre deux phrases) car je l'ai acheté et prévu de le lire (en anglais) .. ton coup de dent .. on pourra en reparler (je le lirai en août ou septembre) ...

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    1. Motus et bouche cousue. Je ne dirais rien tant que tu ne l'auras pas lu!

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  5. Dommage cette fin bâclée. Il m'attend mais je vais le faire patienter encore un peu après t'avoir lue ;)

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    1. Il a tout de même de grande chance de te plaire. Ne tarde pas trop, Jérôme.

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  6. Oh dommage !
    Pour ma part c'est un de mes gros coups de cœur de l'année ^^

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    1. Je sais, je sais... C'est d'ailleurs à la suite de la lecture de ton billet que je me suis empressée de l'acheter (avec le délais de la traversée de l'océan). Pour une fois que nos avis diffèrent! Et une fois n'est pas coutume...

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  7. Dans mes prochaines lectures ! comparaison avec Ron Rash, tu me donnes encore plus envie !

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    1. Pour l'atmosphère, oui. Il y a de la graine de Rash derrière ce roman. Mais à part ça... À toi de voir! Bien hâte de lire ton billet.

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