Daddy Love · Joyce Carol Oates

dimanche, juin 12, 2016


Mon pire cauchemar de maman: la disparition de ma sauterelle, enlevée par un méchant prédateur sexuel. Je tourne le couteau dans la plaie et plonge en plein cauchemar en lisant Daddy Love, le plus récent roman de Joyce Carol Oates traduit en français.

Dinah Whitecomb et son fils Robbie, cinq ans, font des courses dans un centre commercial à Ypsilanti, au Michigan. Sur le parking, un homme arrache brutalement l'enfant des mains de sa mère, lui assenant quelques coups de marteaux sur la tête au passage. Elle se relève de peine et de misère et s'accroche au monospace, traînée sur plusieurs mètres. Amochée, brisée et tordue, Dinah perd connaissance. Robbie disparaît. La famille Whitcomb est détruite.

Cette scène d'ouverture, Dinah la revit quatre fois (les quatre premiers chapitres), sous différents angles. Comme un disque rayé qui rejoue sans cesse.

Robbie est enlevé par Chester Cash, caché dans son véhicule, allongé dans un coffre cercueil représentant la Vierge. Prédicateur itinérant de l'Église de l'Espoir éternel, Chester Cash est adulé. Il envoûte, par ses sermons, les membres de congrégations afro-américaines. Veuf depuis plusieurs années, il vit dans une ferme délabrée à Kittatinny Falls, au New Jersey. C'est dans cette ferme qu'il amène Robbie, appelé dorénavant «Fils», puis vite rebaptisé Gideon.

Daddy Love aime les jeunes garçons. «Arrivé à l'âge de onze ou douze ans, l'enfant était moins désirable. L'enfant était pubère. Les pubères impatientaient vite Daddy Love, pour ne rien dire des adolescents.» Gideon n'est pas la première victime à tomber entre les griffes de Daddy Love. Séquestré, réduit en esclavage, dressé, violé jusqu'à la puberté, puis assassiné et jeté comme un vieux torchon: voilà ce qui attend Gideon.

Le gamin se fait à sa nouvelle vie du mieux qu'il peut, cherchant les récompenses et faisant tout pour éviter les punitions. Lorsque Daddy Love estime que Gideon est assez bien dressé pour garder le silence sur les câlins qu'il donne et reçoit, il l'envoie à l'école. Le temps passe, l'enfant grandit - trop vite au goût de son papa, qui s'en désintéresse de plus en plus. Sachant ce qui est arrivé aux autres enfants de Daddy Love, comprenant que ses jours sont comptés, Gideon se rebelle.

Six ans passent (un trop grand saut dans le temps) avant que Robbie ne rentre au bercail et retrouve ses parents. Une nouvelle vie se présente, mais pas aussi idyllique qu'on pourrait l'imaginer. Le réapprivoisement est ardu. Après tout, «il était difficile de retrouver le petit Robbie de cinq ans dans le visage du garçon de onze ans.»


On ne lit pas Joyce Carol Oates pour se divertir. Ses romans dérangent, créent un malaise qui peine à disparaître une fois le livre refermé. Sa grande force est de faire craquer le vernis, maniant à la perfection l'effeuillage des apparences, ce qui se camoufle derrière. C'est pour cette raison que j'aime lire ses romans hyperréalistes (moins son univers gothique), même si j'avale de travers et que j'en ai pour deux jours à faire des cauchemars.

Avec Dady Love, Joyce Carol Oates dépeint la personnalité d'un prédateur sexuel éloigné des clichés d'hommes moustachus à lunettes en fonds de bouteille. Elle enfonce le clou en décortiquant le mécanisme psychologique qui fait que les victimes s'attachent à leur tortionnaire: lavage de cerveau, faveurs, punitions. Elle se penche aussi, avec une acuité redoutable, sur le parcours des parents: l'effritement du couple et la façon dont chaque parent réagit à la disparition de l'enfant. Dina se réfugie dans la chambre de Robbie pour ne pas oublier. Elle tape son nom une dizaine de fois par jour sur son ordinateur. Whit, lui, devient bénévole dans des associations d'enfants disparus pour s'éloigner de sa femme et de la maison, fume des joints et saute la clôture à quelques reprises.

Avec une écriture ciselée d'une froideur maléfique, Joyce Carol Oates livre un roman terrifiant, dur et viscéralement dérangeant. Un roman d'horreur qui donne froid dans le dos. Cette fois, le monstre n'est pas caché sous le lit. Il se trouve dans le lit.

Daddy Love, Joyce Carol Oates, Philippe Rey, 272 pages, 2016.

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34 commentaires

  1. Je ne lis pas pour le moment ton billet car cette lecture sera bientôt entre mes mains alors. Mais sois assurée que je vais te revenir t'en jaser ;-)

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    1. Prépare-toi au pire, Suzanne. Une lecture éprouvante en ti-péché! J'ai très hâte de te lire. Bonne lecture!

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  2. Bon, ce n'est pas le premier billet (j'en ai lu deux il y a une semaine environ et j'ai même regardé les livres de Oates à la bibli) mais le tien fait vraiment peur ! Je ne sais pas si finalement, je pourrais aimer ce genre de roman .. je veux pas cauchemarder pendant deux jours moi !

    On m'a conseillé Carthages, mais il est énorme ! une autre piste ?
    et que veut dire "saute la clôture à quelques reprises" ???

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    1. J'ai un problème avec Oates, comme un plaisir malsain à la lire, idem avec Laura Kasischke. Ces deux auteures se ressemblent à plusieurs points de vue. Son "Esprit d'hiver", par exemple, m'a beaucoup rappeler l'univers de Oates. "En un monde parfait aussi".
      Difficile de te conseiller un titre en particulier. Chaque fois que je lis Oates, c'est du trois étoiles. J'oscille toujours entre malaise et vacuité. Pourquoi pas "Blonde" (connaissant ta passion pour Marilyn Monroe), ou encore "Confession d'une gang de filles"?
      Et pour «saute la clôture» = tromper son ou sa partenaire!

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    2. C'est vrai que Carthage est une sacré brique !
      Pourquoi pas "J'ai réussi à rester en vie", elle écrit sur le deuil qu'elle a dû faire après la mort de son mari. Ensuite il y a ses nouvelles " Étouffements" .
      J'avais prêté "Confession d'un gang de filles" à une de mes amies qui voulait découvrir Oates et elle n'a pas aimé...

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    3. Je n'ai pas encore lu ses nouvelles. Je compte lire "Étouffements" pour commencer. Je suis curieuse de voir comment elle s'en tire dans la forme courte.

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    4. Moi qui n'aime pas les nouvelles, je dois dire qu'elles m'ont beaucoup plu!

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  3. C'est ma plus grande crainte aussi, j'en suis paranoïaque dans le parc... je ne laisse pas deux secondes seul!! Je pense que cette lecture ne ferait qu'empirer ma situation! :)

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    1. Jules, ne lit surtout pas ce roman sous peine de devenir encore plus paranoïaque! Y'a rien pour te guérir entre ces pages. C'est du lourd. Et même si ça finit bien (le garçon retrouve ses parents), tout n'est pas gagné. La dernière page enfonce le clou encore plus... À fuir dans ton cas! Mais comme tu ne manques pas de lecture...

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  4. Eh bien, je ne l'ai jamais lue, je me demande bien pourquoi... ou pas.

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    1. Il faut lire Oates au moins une fois dans sa vie! Le choix ne manque pas parmi ses dizaines et dizaines de romans et nouvelles. Tu as le choix!

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  5. Je suis contente de lire ton billet :-D
    Je te rejoins : Oates me fait avaler de travers, me donne mal au ventre, me fait penser aux pires horreurs... mais voilà, je n'y résiste pas!

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    1. Quant à moi, je résiste une fois sur deux! Apprécies-tu autant ses romans «gothiques» que ses romans réalistes?

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    2. Le seul roman gothique que j'ai lu est " Premier amour" et je n'ai pas aimé, j'avoue...
      Et je n'ai pas su terminer "Petite soeur, mon amour", je ne comprenais pas le style!

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    3. Je n'ai jamais lu "Premier amour", mais "Petite soeur, mon amour", oui. Et je suis mitigée!

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    4. Donc je change ce que j'ai dit: je résiste parfois :-D

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  6. Une question : Whit, c'est le père du gamin?
    Bon, je me demande s'il était nécessaire que le gamin soit enlevé aussi violemment, en présence de sa mère, etc. Il y a assez d'enfants qui trollinent à vingt mètres des parents pour qu'un prédateur rapide les enlèvent, non? Violence gratuite, donc. De plus voir sa mère attaquée ainsi ne pouvait que brusquer le gamin?
    Tu auras compris que j'ai un peu de mal avec Oates, hélas. ^_^

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    1. Whit est bien le père du gamin.
      La violence est omniprésente dans son oeuvre. Gratuite ou non, c'est selon.
      Morte de rire! Oui, je comprends bien que tu aies du mal avec Oates!

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  7. Tu as raison, les romans d'Oates sont dérangeants, et il faut trouver le bon moment pour les lire...je vais lire celui-ci car le thème m'intéresse fortement (plusieurs billets pointaient du doigt un final un peu raté, qu'en penses-tu?)
    moi aussi je trouve qu'Oates et Kasichke se ressemblent un peu, je suis contente que tu le dises aussi, car on m'a souvent regardé avec des yeux ronds quand je disais ça...
    et je conseillerais également COnfessions d'un gang de filles, à ceux qui ne connaissent pas encore l'oeuvre d'Oates, je le trouve très accessible et très réussi, mon préféré

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    1. Parmi ses romans, c'est vrai que "Confessions d'un gang de filles" fait partie des plus accessibles. Bon choix! Un titre que j'ai moi aussi beaucoup aimé.
      J'ai aussi eu droit à des yeux ronds quand je comparais Oates et Kasischke! Et pourtant, elles ont plusieurs points communs.
      Pour la finale de "Daddy Love", à mon avis, elle est loin d'être ratée, au contraire. Oates termine son roman en enfonçant le clou déjà bien enfoncé. Elle ouvre une porte qu'on ne voudrait pas voir ouvrir. Très très troublant. Cette fin donne le coup de grâce et c'est tout à son honneur.
      Et bien évidemment, je suis très curieuse de savoir ce que tu en penseras...

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  8. Trop longtemps que je n'ai pas lu Oates. J'adore pourtant sa froideur maléfique comme tu dis.

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    1. Eh ben, si tu as envie d'avoir froid dans le dos, plonge dans ce roman. Lorsqu'on est parent, une telle lecture a de quoi nous friser le poil des bras!

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  9. Alors là, c'est pile poil ce qui me fait le plus peur : l'enlèvement d'un enfant ! Je crois que je ne pourrai pas le lire, trop éprouvant pour moi.Rien que d'y penser...Mais je comprends l'intérêt d'un tel roman.J'ai réussi par contre à lire "Esprit d'hiver" de Laura Kashischke qui m'a terrifiée mais que j'ai adoré ; c'est complètement addictif ! Idem pour "En un monde parfait"

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    1. C'est vrai que ce genre de lecture peut parfois être addictif. "Esprit d'hiver" m'avait complètement bluffée. "En un monde parfait" m'avait moins plu, mais tout de même captivée. On veut toujours aller plus loin, savoir comment ça va tourner, un peu voyeur...

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  10. J'ai beaucoup aimé certains romans de Oates mais là le thème m'effraie beaucoup trop pour m'y plonger !

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    1. Ce n'est pas son roman le plus léger, disons-le! Il est même l'un des plus effrayant que j'aie lu d'elle...

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  11. Non, on ne lit pas Oates pour se divertir. J'ai aussi ce plaisir malsain à la lire, mais ça fait foutrement du bien même pour lire les plus horribles dépravations humaines. Tiens, cela fait longtemps que je ne l'ai pas lu...

    Sauter la clôture. Excellent, je le note ! Il faudra que j'arrive à replacer cette expression :D

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    1. Les plus horribles dépravations font malheureusement parties de la vie. Comme l'humain m'intéresse dans toute sa complexité et sa noirceur, jusque dans ses moindres recoins, Oates me permet de voir derrière le rideau. J'aime plonger dans la dimension sociologique de ses romans.
      "Carthage" sera sans doute mon prochain Oates.
      Pour replacer l'expression, tu ne devrais pas avoir trop de problème. C'est assez courant en littérature et ça génère maintes et maintes intrigues!

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  12. voilà qui me donne envie de poursuivre mon incursion en territoire oatsien :)

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    1. Bien, bien! Et je vois que "Les chutes" sont entre tes mains?

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    2. oui je l'ai même beaucoup aimé :)

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    3. C'est avec curiosité que j'irai lire ton billet.

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  13. J'aimerais beaucoup le lire, j'adore Oates :)

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