À l'abri des hommes et des choses ♦ Stéphanie Boulay

mardi, septembre 06, 2016


Autant l'avouer, je n'attendais pas grand chose du premier roman de Stéphanie Boulay. Certainement pas d'être à ce point chamboulée.

À l'abri des hommes et des choses est le premier roman de la nouvelle collection «La Shop», publiée chez Québec Amérique et dirigée par Stéphane Dompierre. «La ligne éditoriale est claire, mais vise large: des textes subversifs et irrévérencieux, crus et déjantés, sans censure et sans complexe, portés par une structure dramaturgique forte.» L'objet est simple, sans artifices, minimaliste. Dans la veine des Éditions La belle colère avec leur papier cartonné en couverture. L'identité visuelle est forte, reconnaissable de loin. La touche: l'illustration de CDA, alias Catherine d'Amours, illustratrice, directrice artistique et designer graphique, à qui l'on doit les sublimes couvertures de la collection «Nova» publiées au Quartanier il y a quelques années.
J'en viens au roman. La première phrase: «J'habite quelque part où, la nuit, j'entends les souris qui meurent.» Un peu plus loin: «Notre maison n'est pas propre propre. Elle sent fort le café, la poussière, l'encens et la luzerne.» Le ton est donné. 
Il y est question d'une fille, une fille retardée qui n'a pas toute sa tête. Virée sur le top. Elle vit avec Titi, sa mère ou sa sœur. On l'ignore, et elle aussi. Mais on finira par le savoir. Ils vivent dans un trou perdu, un village où les routes sont en terre battue, où deux rivières se rejoignent.
Les personnes autres que nous passent leur vie à chercher des pépites d'or dans le ventre de la planète Terre pour être riches, et il n'y a presque jamais d'avocats au supermarché (mais beaucoup de viande d'animaux tués). […] ici c'est pas pareil comme ailleurs. Ici, on est tout seuls au monde, on dirait.
Le temps s'écoule au fil des saisons. Elle nage dans la rivière, même si ça peut être dangereux. Elle écrit des poèmes dont tout le monde se fout. Elle aimerait manger des avocats, mais ils sont rares. Titi, elle, mange des pilules pour ne pas se décourager – les peines d'amour sont dures à encaisser et le quotidien est lourd à supporter. Élène, la bonne fée, l'ange gardien, leur fait du bien avec son oreille attentive et ses bâtons d'encens. Caro, l'amie d'école un peu trop collante, est ballotée entre son père et son amie. Et il y a Lui… Mané, l'étranger d'ailleurs. Ensemble, ils nagent, se tiennent la main sur le quai. Parlent peu.
Il m'a aimée de ma crochure et de tout, de mes cheveux de lainages, de ma figure longue, de mon dos rond, de ma trouille de peur, de mes poèmes de sauvageonne sans affaires de rimes, de mon âge qui n'existe que dans la date de ma naissance (que je ne connais même pas) et pas dans mon coco, de mes boules qui m'empêchent de bouger correctement, de mon cœur qui descend souvent de mon trou de poitrail. Il m'a aimé crieuse et cancre, malade et prête à décoller pour la folie.
Titi partie avec Gérard, son nouvel amoureux, Elle part vivre chez Élène. Mané disparaît. Mais où? On a retrouvé un corps dans la rivière. Y aurait-il un lien? Elle fera tout pour le découvrir.

Si l'intrigue ne déplace pas des montagnes, le style frappe aussi fort qu'une tonne de briques. Pas de pathos ici, rien de misérabiliste. Ça aurait pu. Mais non. La langue nerveuse et imagée transcende le quotidien accablant. Le mouvement de la phrase captive. Le côté sauvage, rude et austère du paysage est admirablement décrit. Le regard de la narratrice attire jusque dans son fatalisme. Un regard unique sur la vie et le monde.


Je n'aime pas les comparaisons. Chaque auteur est unique. N'empêche, si j'avais à tisser un lien de parenté entre le roman de Stéphanie Boulay et d'autres romans, nul doute que À l’abri des hommes et des choses a des airs de famille avec La petite fille qui aimait trop les allumettes de Gaetan Soucy, L'avalée des avalée de Réjean Ducharme et Julie de René-Daniel Dubois (une pépite oubliée). Oui, ce sont de grosses pointures, mais à mes yeux, la comparaison n'est pas tirée par les cheveux.
Une voix unique à découvrir, à savourer. À suivre de près, de très très près. Un beau et puissant roman qui n'a qu'un seul défaut, celui d'être trop court. J'espère qu'il fera beaucoup de bruit, ce roman. Parce qu'il vaut amplement son pesant d'or.
À l'abri des hommes et des choses, Stéphanie Boulay, Québec Amérique, coll. «La Shop», 160 pages, 2016.

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10 commentaires

  1. J'aime les histoires des gens pas comme les autres.
    Et puis si tu compares avec "L'avalée des avalée " que je veux désire depuis que j'ai lu le billet de Celina, c'est que ça vaut le coup. ;-)
    À guetter dans la libraire Tulitu! Dès que j'ai du temps après le boulot, j'y file!

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    1. Ma chère Fanny, un arrêt chez Tulitu s'impose. Avec Ducharme et Boulay dans ton sac!

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  2. Marie-Claude, tu me tentes beaucoup ! J'adorerai ce livre, j'en suis sûre. A voir la photo, on constate que tu as aimé chaque page ;-)
    Le livre, l'objet en lui-même, est superbe et les éditions de La Shop font drôlement envie. Géniale découverte, merci ! Je vais me renseigner pour l'avoir en France

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    1. Oui, un fichu de beau moment de lecture et la découverte d'une grande et belle voix.
      En fait, «La Shop» est une collection des Éditions Québec Amérique. C'est leur premier titre, mais assurément pas le dernier. Je te souhaite d'arriver à mettre la main dessus. Au pire, je peux t'aider!

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  3. Je suis curieuse (surtout que j'aime bien les textes des chansons des soeurs Boulay) mais pas certaine qu'il me plaira. Je vais surement tenter le coup quand même... Chose certaine, la couverture me plait elle !

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    1. J'avoue que l'univers sombre peut en rebuter certains. Les lueurs d'espoir se font rares. Mais quelle voix! Reste à voir si tu files pour ça!

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  4. L'objet est très joli, le texte aussi mais je ne connais que de nom tes comparaisons, et je me demande si c'est fait pour moi ... :-) Jolie interview sinon, chanceuse !

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    1. te connaissant, je te dirais, sur ce coup, de passer ton chemin. Même si on est très loin de "Tony...", tu risques de lever souvent les yeux au ciel!

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  5. Réponses
    1. Chanceuse! Tu auras la chance (que je n'ai plus!) de découvrir un grand petit roman!

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· J'aime m'y promener ·

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