Bondrée · Andrée A. Michaud

vendredi, septembre 09, 2016


Été 1967. Plusieurs Québécois et Américains ont l'habitude de passer leur été à Boundary Pound, un lac situé près de la frontière du Maine et du Québec, rebaptisé Bondrée par un trappeur retrouvé pendu dans sa maison au fin fond des bois. Les chalets et le camping du coin sont fréquentés par une petite communauté de vacanciers. Tout le monde se connaît, même si on ne se fréquente pas trop.

Elisabeth Mulligan, dite Zaza, et Sissy Morgan sont les meilleures amies du monde, deux jumelles de coeur. Depuis qu'elles ont le nombril séché, elles se retrouvent chaque été à Bondrée. Scotchées l'une à l'autre, elles font la fête, fument et se trémoussent en écoutant Lucy in the Sky with Diamonds.

L'été paisible sera brusquement assombri un soir de fin juillet. En rentrant chez elle après une soirée bien arrosée, Zaza coupe par le bois et entend un craquement derrière elle. Son corps sera retrouvé, la jambe prise dans un vieux piège rouillé. Morte au bout de son sang. Bête accident ou meurtre?

Une fille avait disparu et, de ce fait, la disparition potentielle de toutes les filles transformaient en une immense tumeur la seule et unique hantise de tout géniteur normalement constitué, incapable d'imaginer que la chair de sa chair ne lui survive pas et, plus encore, qu'elle ne soit pas promise à l'éternité. Le conditionnel prenait le plancher en claquant des dents et une floppée de parents atterrés fermaient les yeux en murmurant ç'aurait pu être Sissy, Françoise, ç'aurait pu être Andrée, Sandra, Mare ou Jane Mary, des noms que le sort les aurait condamnés à répéter à l'infini si le conditionnel n'avait pas existé. Zaza avait éveillé la peur et l'été ne serait jamais plus pareil.

L'inspecteur Stan Michaud mène l'enquête, assisté de son adjoint Cusack. Ils pataugent, touchent du vide. Les indices se font rares et les souvenirs d'une vieille enquête hantent Michaud. 

À peine quelques jours plus tard, Sissy Morgan disparaît à son tour. Le même scénario se répète. Elle est retrouvée dans le même état, les cheveux en moins. Michaud comprend que son intuition était bonne: il ne s'agit pas d'un accident.

Les estivants sont sous le choc. La langueur de l'été laisse place à l'inquiétude et aux insomnies. Qui est l'auteur de ces meurtres? Pour quelle raisons? Françoise, qui gravitait autour de Zaza et de Sissy, sera-t-elle la troisième victime de l'été?


Les disparitions de jeunes femmes sont monnaie courant dans l'univers du polar. Difficile d'innover ou de se démarquer. Mais c'est précisément ce qu'arrive à faire ici Andrée A. Michaud.

En choisissant d'alterner les chapitres entre un narrateur omniscient et la voix toute personnelle d'Andrée Duchamp, une gamine de douze ans, la tension est atténuée. Sa voix apporte un vent de fraîcheur dans cette atmosphère en dents de scie. J'ai cependant trouvé qu'à l'occasion, ses réflexions sonnaient faux, trop adultes pour une enfant - aussi mature soit-elle. 

Le style tout en images d'Andrée A. Michaud captive. Ses tournures marquent, comme ces «journées qui poussent de travers». J'ai eu un peu de difficulté, au début, à m'adapter aux mots anglais disséminés ici et là dans le texte. Mais une fois pris en compte que des Québécois côtoient des Américains, je me suis acclimatée. L'absence de dialogues peut sans doute dérouter. Pour ma part, c'est passé comme dans du beurre, tellement j'étais prise dans les filets de l'intrigue.

Andrée A. Michaud est une fabuleuse créatrice d'atmosphère. L'ambiance estivale de la fin des années 1960 est palpable, tangible: la forêt autour du lac, la chaleur de l'été, l'odeur de la viande cuite sur le barbecue, les guimauves sur le feu, le sable chaud entre les orteils, les maillots de bain mouillés sur les cordes à linge, la lotion Coppertone… On s'y croirait presque.

Bien plus qu'un polar, Bondrée tient à la fois du roman d'ambiance et du roman d'apprentissage. Andrée A. Michaud dépasse avec une grande habileté les règles du genre et parvient à créer sa propre musicalité, faisant briller Bondrée d'un éclat particulier. 

Après Mirror Lake et Lazy Bird, Bondrée constitue le troisième volet de la trilogie américaine écrite par Andrée A. Michaud. Nul besoin d'avoir lu les opus précédents pour s'y retrouver, puisque les lieux et les personnages diffèrent d'un livre à l'autre. C'est clair, ma découverte de l'œuvre d'Andrée A. Michaud ne s'arrêtera pas là

Me reste en tête Please Don't Let Me Be Misunderstood d'Eric Burdon and The Animals, chanson (ou chanteur?) qui fait se pâmer la jeune Andrée.


Bondrée, Andrée A. Michaud, Québec Amérique, 296 pages, 2014.

Bondrée vient tout juste de paraître chez Rivages. On peut aussi trouver son précédent polar, Lazy Bird, chez Points Seuil.

Electra, j’ai pensé à toi. Un teckel, nommé Brownie, se promène dans ces pages! Il n’y a que dans ce polar que tu pourras trouver ça!

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16 commentaires

  1. Gros coup de coeur pour moi ! J'avais beaucoup aimé l'écriture d'Andree A. Michaud. J'ai aussi en mémoire l'atmosphère, tu as raison, on s'y croirait presque ! Je n'ai toujours pas lu ses autres romans mais ils sont notés.
    http://lecturesdemarguerite.blogspot.ca/2016/01/bondree-andree-michaud.html

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    1. Et dire que je n'avais jamais lu ses romans. Je compte reprendre le temps perdu en commençant par "Rivière tremblante". Il y est encore question d'une mystérieuse disparition dans les bois... Si on nage dans les mêmes eaux que "Bondrée", je vais adorer.
      Je file lire ton billet.

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  2. Ah j'aimerais beaucoup ce roman ! J'accroche à l'écriture, elle me plaît beaucoup, merci pour l'extrait cité. Et chouette ambiance musicale

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    1. Un roman envoûtant, magnifiquement écrit. Chanceuse qui aura la chance de le découvrir, avec une très jolie couverture, en plus! Pour ma part, je vais partir à la découverte du reste de son oeuvre.

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    1. Véronique, il te plairait beaucoup, celui-là. Des fois, j'ai des doutes, mais pas sur ce coup!

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  4. Beaucoup, beaucoup aimé aussi. pas eu le temps encore de faire mon billet. Excellent le tien en passant ;-)

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    1. J'attends ton billet, miss! Je suis curieuse de lire comment tu as reçu ce roman.

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  5. oh dire que j'ai failli louper ce billet et ce polar ! j'espère pouvoir le trouver quelque part ! et en plus, un teckel ??? il me le faut ! pas de dialogues ? étrange et les tournures de phrases, ma curiosité est là !

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    1. Tu le trouveras chez Rivages, ma chère. Il est pour toi!

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  6. Tabarnak, tu voudrais dire qu'il y a des québécois qui côtoient des américains ? Crisse de traîtres !!

    Pour ma part, c'est passé comme dans du beurre... Une phrase qui interpelle, sortie de son contexte...

    Tu savais qu'à Bondrée, il y avait également des lagopèdes à queue blanche. Elles y font escale avant de migrer dans le sud.

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    1. Ils se côtoient, mais ne se parlent pas fort fort, à moins d'y être contraints!
      Oh! le beurre... Mais c'est que tu as l'esprit croche, toi. Étonné que ça ne m'étonne pas?
      Je vis plus près des lagopèdes que toi et tu as le tour de m'en apprendre encore?! Ben j'en perds mon latin, câlisse.

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    1. Nouvellement paru chez Rivages, avec une très très jolie couverture. Fonce, Clara!

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  8. Pour une fois,tu as la chance de le chroniquer avant nous.Il ne sort que le 21 en France.
    Il m'attend,prochaine lecture...

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    1. Ah! Ça me fait plaisir, ça! Pour une fois! Une sacrée lecture, vraiment bien tournée...

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