L'impureté · Larry Tremblay

lundi, septembre 19, 2016


Tenter de résumer le nouveau roman de Larry Tremblay relève de la haute voltige.

Première page: dans une coquette maison d'Outremont vidée de ses meubles, Antoine s'apprête à lire le roman déposé sur le sol, L'impureté, écrit par sa femme Alice, une auteure populaire reconnue et adulée.

L'impureté s'ouvre à Montréal, en 1999. Antoine, prof de philo, tente par tous les moyens de s'engourdir. Sa femme Alice vient de mourir à quarante-quatre ans dans un accident de la route. Scotché devant sa télé, il suit en direct le battage médiatique entourant la mort de John F. Kennedy Junior. Il découvre, dans les journaux, que Félix Maltais, son ex-meilleur ami, s'est immolé pour sensibiliser le monde au problème de la dégradation des forêts. Un suicide qui rappelle celui du moine Thich Quang Duc, vénéré par Félix. Antoine accepte de rencontrer Claire Langlois, une journaliste, qu'il tente sans succès de cruiser.

Retour en arrière, une vingtaine d'années plus tôt, à Chicoutimi. Antoine rencontre Félix, fasciné pour ce cœur pur. Ses convictions et sa pureté l'intriguent. Il s'«enrôle» dans l'existentialisme. «Il joue à être Jean-Paul Sartre, croyant posséder sa lucidité et son authenticité. Il ne fait que camoufler la faiblesse de son être par un système philosophique qu'il utilise comme un paravent.» À la recherche de sa Simone de Beauvoir, il rencontre Alice, qui deviendra sa femme et avec qui il aura un fils, Jonathan.

Il y a, dans L'impureté, un autre roman: Un cœur pur. Les mêmes personnages, avec d'autres prénoms, y apparaissent. Toutes ces histoires se croisent et se recoupent sous des versions différentes. Le dernier chapitre vient compléter la première page et lever le voile sur le présent, obligeant les «souvenirs enfouis et cadenassés au point d'en avoir oublié l'existence» à refaire surface. Les masques tombent et la vérité fait mal…

Pas simple, hein?


La construction du roman de Larry Tremblay est un véritable tour de force. En fait, elle est tellement habile qu'elle en devient presque hermétique. L'impureté fait partie de ces romans qui gagnent à être patiemment apprivoisé. Des poupées russes à ouvrir, l'une après l'autre.

L'éloignement du couple et les chemins pris par chacun, les rapports de force, la perte des convictions et la vengeance sont les pierres d'assise sur lesquelles repose L'impureté. 

Le personnage d'Antoine vaut à lui seul le détour. Personnage égocentrique et machiavélique, son coeur impur s'oppose aux cœurs purs d'Alice, de Félix et de Jonathan. Le portait est noir et cynique, sans demi-mesure, et la critique sociale acerbe. 

Antoine méprise «l'exhibitionnisme émotionnel», «les produits culturels manufacturés en vue d'exciter les glandes lacrymales de leurs consommateurs».

Il ne fait aucun sport et l'idée même d'une activité physique l'ennuie. Il ridiculise ces quinquagénaires habillés en Nike, en survêtements tachés de sueur, respirant comme des désespérés dans l'espoir de retarder le moment où ils lâcheront leur dernier souffle.

Il trouve le concept du tout-inclus dégradant. Enfermer des gens fuyant l'hiver dans un décor artificiel, entourés de piscines bordant la mer, servis par des gens mal payés, manger deux fois plus que d'habitude, buffet à volonté oblige, boire quatre fois plus que le système sanguin ne peut charrier, bar ouvert oblige, se pavaner dans des boutiques de faux luxe, assister à des spectacles conçus pour divertir le public assommé de soleil, l'estomac hypertrophié et le cerveau en panne, non, non et non!

Le style âpre et épuré de Larry Tremblay est toujours aussi vibrant. Malheureusement, le roman souffre inévitablement de la comparaison avec L'orangeraie, un roman inégalé et… inégalable. Si L'orangeraie frappe en plein cœur, L'impureté atteint la tête de plein fouet. Un roman désarmant, qui m'a déroutée du début à la fin, mais que je ne suis pas prête d'oublier.  

L’impureté, Larry Tremblay, Alto, 160 pages, 2015.

laissez-vous tenter

26 commentaires

  1. Wahow, cela foisonne ! On dirait qu'il faut s'accrocher mais si tu dis que c'est un coup de génie alors forcément on a envie ; et puis j'aime bien les livres un peu "coriaces", pas commodes.
    En tout cas, j'ai très très envie de découvrir enfin "L'Orangeraie"

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    1. Coup de génie dans sa construction et son inventivité, oui. Je ne saurais trop te conseiller de lire d'abord "L'Orangeraie". Après, tu verras!

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  2. C'est vrai qu'après "L'orangeraie"...mais pourquoi pas ?

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    1. Oui, pourquoi pas? Ne serait-ce que pour voir à quel point Larry Tremblay parvient à se renouveler et à aller là où on ne l'attend pas. Une expérience de lecture déroutante, qui vaut son pesant d'or!

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  3. ça a l'air très différent de L'Orangeraie! même si le sujet n'a rien à voir le fait qu'il y ait un roman dans le roman me fait penser à "L'Histoire de l'Amour"
    J'avais beaucoup aimé "L'Orangeraie", je lirai celui-ci avec curiosité

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    1. Je confirme, c'est très différent de "L'Orangeraie". Même si, ici, je suis mitigée sur le résultat, j'apprécie que l'auteur ne vogue pas sur le succès de son précédent roman et prenne un gros risque en amenant son lecteur dans un tout autre sentier.

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  4. Il faut que je lise l'Orangeraie - là tu lui a mis 3 étoiles par contre j'ai adoré l'extrait.
    PS : "s'engourdir" ?

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    1. "L'Orangeraie" d'abord et avant tout.
      S'engourdir = disons, tout faire pour se changer les idées et fuir le présent.

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    2. merci ! Jamais entendu dans ce sens-là auparavant !

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    3. Un de plus à ajouter dans ton (tes) carnet(s)!

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  5. Hum, ça me tente bien tout de même! J'aime les prises de tête- sauf quand elles font presque 1000 pages, ah, ah! 160 pages, je devrais m'en sortir même si j'ai peu de temps!

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    1. Dans ce cas, ce roman est un beau défi pour toi. Et avec son petit nombre de pages, tu devrais t'en sortir haut la main!

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  6. J'avais tellement aimé L'orangeraie... Pas sûr que celui-ci finisse entre mes mains un jour, il me semble trop déstabilisant.

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    1. Jérôme, je doute fort que "L'impureté" puisse emporter ton adhésion. Si j'étais toi, je resterais avant ton bon souvenir de "L'orangeraie"!

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  7. Donc il vaut mieux garde en tête le superbe l'Orangeraie ( et passer sur celui-ci)?

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    1. Si tu ne devais en lire qu'un, oui, ce doit être "L'orangeraie"!

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  8. Bon, vue l'unanimité, je note "L'orangeraie", dont il ne me semble avoir déjà entendu parler ! Mais le coup de la mise en abyme, j'aime bien aussi....

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    1. Ben c'est simple, alors, tu commences par "L'orangeraie", publié chez Folio, et tu attends la parution de "L'impureté" en poche! Bonne découverte!

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    2. L'orangeraie, acheté cette après midi !

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    3. Bonne fille!!! Je te souhaite une très bonne lecture et trépigne d'impatience d'aller lire ta chronique. Je serai aux aguets!

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  9. Je commencerai d'abord par "L'orangeraie" pour découvrir cet auteur! Il m'attend d'ailleurs! ��

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    1. Ah, une bonne nouvelle, ça. Bonne et belle lecture et surtout... attache ta tuque, ce roman décoiffe!

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  10. Trop compliqué alors ? C'est vrai que L'orangeraie était très puissant. Pour celui-ci, je vais attendre qu'il se trouve à la bibliothèque.

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    1. Oui, tu peux attendre, Krol...
      Ce n'est pas tant qu'il est compliqué. Je dirais plus «labyrinthique», ou mieux «matriochkaique»! Une fois qu'on comprend l'emboîtement, tout devient clair.

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  11. Mince alors... J'avais hâte de relire cet auteur...

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    1. Oh! Mais il fait le lire, Noukette! Seulement, il ne faut pas s'attendre au choc qu'a pu entraîné "L'orangeraie". Si choc il y a, il n'est pas du même ordre.

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