Matisiwin · Marie Christine Bernard

mercredi, septembre 28, 2016


C'est le premier roman de Marie-Christine Bernard que je lis. Avoir su… Il y a longtemps que Matisiwin me serait passé entre les mains, tant ce roman m'apparaît incontournable et nécessaire.

Plusieurs Atikamekws vivent dans le village fictif de Konpisimweapi. Sarah-Mikonic Ottawa est l'une d'eux. À vingt-deux ans, elle a déjà une longue vie chaotique derrière elle. Plusieurs coups durs, dont le suicide de sa sœur et l'absence d'affection de son père, l'ont affaiblie. Souvent, elle a eu envie de mourir. Souvent, elle a bu pour s'engourdir, pour assommer la douleur, comme sa mère l'a fait (aujourd'hui sobre). Sa fille de sept ans l'aide à s'accrocher.

À la toute dernière minute, après maintes hésitations, Sarah-Mikonic s'inscrit pour accomplir le Moteskano, le Chemin dans les traces des ancêtres. Un chemin de guérison auquel prennent part une trentaine de personnes.

Dans cette intimité où nous poussent le partage des fatigues, l'entraide, le sommeil à plusieurs sous la même tente, on n'a pas le choix de se révéler plus qu'on ne le voudrait. On devient vulnérable parce que accessible.

Pour Sarah-Mikonic, c'est la marche de la dernière chance. Marcher, gravir. Faire face. De savoir d'où l'on vient pour comprendre qui l'on est.


Celle qui raconte, c'est la kokom de Sarah-Mikonic, sa grand-mère morte. Narratrice omnisciente, sa voix s'exprime tout au long du roman, au rythme des pas de sa petite-fille. Dans un seul souffle, le passé et le présent s'entrecroisent pour laisser apparaître l'histoire d'une lignée de femmes, de l'arrière-grand-mère à la petite-fille. Une histoire de filiation, de sang.

Des temps anciens, celui qui précède l'arrivée des Blancs, il y a l'harmonie et sa nostalgie. «Pêcher, chasser, cueillir, faire l'amour, enseigner aux enfants, prier, tout était mêlé ensemble dans le même élan, tout était spirituel.» L'arrivée des Blancs marque le début de la dépossession (langue, coutumes, territoire). Les curés menacent, l'alcool se met à couler, les Indiens sont parqués dans des réserves, leurs enfants pitchés dans des pensionnats pour être désindianisés. La honte a fait son œuvre, scrappant des familles entières, mettant un peuple à genou. Plusieurs, aujourd'hui, se relèvent et ont envie de faire entendre leur voix, dénuée de honte.

Sous l'oeil acéré et sensible de Marie Christine Bernard, c'est l’histoire d'un peuple qui est racontée, de son agonie à sa lente renaissance. L'amour, la résilience et le pardon transcendent le roman. L'espoir peut naître.

La plume de Marie Christine Bernard est imprégnée d'une douce poésie qui met un baume sur le poids des mots. Dommage qu'elle n'échappe pas à un certain manichéisme: les gentils Indiens et les méchants Blancs. Même s'il est vrai que dans cette histoire-là, les Blancs (la plupart) ont été de beaux salauds. Mais j'aurais espéré qu'entre ces lignes, une réconciliation soit envisageable.

Matisiwin est un hommage aux Atikamekws. «Un chant d'amour.» Marie Christine Bernard a voulu «montrer qui ils sont […] Comment ils sont vivants, toujours. Comment ils font perdurer leur culture, leur langue, leurs traditions. Comme ils s'inscrivent aussi dans la modernité. Et comment ils tentent, comme nous tous, de se tricoter un avenir.»

L'hommage est vibrant. Le chant d'amour sincère. En refermant Matisiwin, je garde en mémoire cette image de la fille de Sarah-Mikonic dansant lors d'un Pow-Wow. L'avenir m'apparaît plus radieux.

MatisiwinMarie Christine Bernard, Stanké, 153 pages, 2016.

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11 commentaires

  1. Oh il me le faut celui-ci ! mais ça tu t'en doutais !

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    1. Difficile d'en douter. Comme tu ne le trouveras pas par chez toi, je te l'apporterai cet été!

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  2. Effectivement, cela a l'air d'un vibrant (et vivant) hommage à ce peuple. Je ne connaissais pas les Atikamekws.

    Salauds de blancs, ou pire que le carabine, ils décimèrent un peuple à coup de whisky.

    Savais-tu que pour faire venir les Lagopèdes à queue blanche (ou la neige, je ne me souviens plus trop), les indiennes dansaient nues autour du tipi en criant façon orgasmique le pouvoir des Dieux sur leur esprit et leur désir...

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    1. Monsieur:

      L'eau de vie était peu comparer au génocide que les autochtones ont subit: assassinats, orphelinats, obligation à renier leur langue, leur culture et par dessus le marché, traite d'enfants autochtones dans les années '60. Alors...

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    2. trop d'honneur ce monsieur, alors que je ne suis qu'une grosse bête à poil. Je ne nie pas le génocide de ce peuple, surtout d'une aussi lointaine contrée que la votre, mais je pense que le whisky a continué à décimer les survivants de ce peuple qui ont survécu aux balles. D'autant plus que parquer dans des zones comme des bêtes dans un eau que leur restait-il à part cette eau de vie...

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    3. Euh eau de vie un peu mais les drogues monsieur, les drogues, les entassements dans des réserves minables, la maud... religion, les prééjugés aussi et j'en passe.
      Nous pourrions en parler longtemps mais comme je suis consciente que je suis seule responsable de petit ''dialogue'', je me permets de clore ici cette conversation car je ne désire aucunement envahir ce côté consacré aux commentaires concernant la lecture de notre hôte. Merci et belle journée.

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  3. Matisiwin, un roman qui me tient très à coeur. Un des rares sur ma table de chevet dont je lis et relis des passages. Une sacrée plume que cette dame Bernard. Pssst: si tu le peux; je te conseille fortement ''Mademoiselle personne'' de l'auteure. ;)

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    1. Je m'empresse de noter "Mademoiselle personne". Merci de la suggestion. Venant de toi, c'est toujours apprécié.

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  4. ça a l'air superbe. Et j'aime beaucoup la couverture.

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    1. Dommage qu'il soit si difficile de se le procurer en France. Je sens qu'il te plairait beaucoup, ce roman...

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  5. Un livre qui me plairait certainement. C'est vrai que la couverture est belle.
    Je ne pense pas aller prochainement au Québec pour dénicher les pépites dont tu nous parles mais quand j'irai à Paris je me rendrai certainement à La Librairie du Québec.Ils ont par exemple ce titre-ci.Par contre le livre de Stéphanie Boulay "A l'abri des hommes et des choses" a l'air indisponible en ce moment ; chez vous aussi ?

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