Chanson douce · Leïla Slimani

mercredi, novembre 16, 2016


L’intrigue de Chanson douce peut se résumer en une phrase: une nounou assassine les deux enfants dont elle a la garde et tente de s’enlever la vie. La première phrase? «Le bébé est mort.» Glauque? Morbide? J’avoue que oui. Mais passé ce premier chapitre éprouvant, on plonge dans la vie de Myriam et Paul, un couple de Parisiens. Immersion dans leur quotidien, avec des hauts et des bas.

Myriam a terminé des études de droit, mais n’a jamais exercé. Elle a eu Mila et est restée à la maison. Après l’arrivée d’Adam, son deuxième enfant, le quotidien commence à lui peser. La rencontre, puis la proposition de travail de Pascal, un ancien étudiant maintenant avocat ayant son propre cabinet, lui apporte la bouffée d’air dont elle a besoin. Maintenant, il reste à trouver une nounou pour les enfants.

Paul et Myriam rencontrent quelques femmes avant d’arrêter leur choix sur Louise. Louise est bien sous tous rapports et les enfants s’attachent vite à elle. Il faut dire que Louise est une perle: elle cuisine comme un chef, la maison des Massé est spic and span, elle s’amuse à quatre pattes avec les enfants. Paul et Myriam réalisent toute la chance qu’ils ont.

Lorsqu’elle n’est pas chez la famille Massé, Louise vit seule dans un minuscule appartement en périphérie de la ville. Sa fille Stéphanie a fugué. Son mari Jacques est mort, lui laissant un tas de dettes à payer. Le fisc court d’ailleurs après elle pour récupérer un peu d’argent. Louise a déjà passé du temps en institut psychiatrique. Depuis qu’elle est sortie, elle n’a jamais manqué de travail. Louise, tout ce qu’elle veut, c’est se sentir moins seule, être aimée et appréciée. Qu’elle compte pour quelqu’un. À force de se faire traiter de nulle par sa fille et de carpette qui ramasse «la merde et le vomi des mioches» par son mari, Louise a l’estime de soi dans les talons.

Paul et Myriam commencent à regarder Louise de travers. Ses gestes et ses bonnes intentions les indisposent de plus en plus. «Paul et Myriam ferment sur elle des portes qu’elle voudrait défoncer. Elle n’a qu’une envie: faire monde avec eux, trouver sa place, s’y loger, creuser une niche, un terrier, un coin chaud.»

Voyant les enfants grandir, Louise réalise qu’elle perdra bientôt sa place chez les Massé. De plus en plus lasse et irritable, elle se laisse bercer par des refrains de plus en plus morbides. «Plus rien ne parvient à l’émouvoir. Elle doit admettre qu’elle ne sait plus aimer. Elle a épuisé tout ce que son cœur contenait de tendresse.» Que fera-t-elle? Où ira-t-elle? Une solution s’impose à elle…


Je désirais lire Chanson douce bien avant l’attribution du Goncourt (moi et les prix, ça fait deux). Paraîtrait que c’est un roman dur, éprouvant. Je voulais en juger par moi-même. Je voulais surtout tenter de comprendre comment on peut en arriver à tuer des enfants de son plein gré, voir une solution dans ce geste morbide.

S’il n’y avait ce premier chapitre qui révèle le clou de l’intrigue, le roman aurait une toute autre portée. Il ne serait pas moins fort, mais assurément moins percutant. En apprenant dès la première ligne de quoi il en retourne, la suite ne peut qu’être plus douce.

Malgré l’atrocité du geste posé par Louise, j’ai été incapable de la détester. Entendons-nous bien, rien n’excuse ce geste. Il est impardonnable, inqualifiable. Mais à découvrir quelle vie elle a eue, on comprend mieux. Louise a tout perdu. Elle sent qu’elle est sur le bord de perdre le peu qu’elle a: une «famille d’adoption» et, par le fait même, une raison d’exister. Si quelqu’un s’était arrêté, avait pris le temps de l’écouter, de lui faire une petite place dans sa vie, plutôt que de toujours la regarder de haut ou de biais…

Outre la nounou et la mère de Paul qui sortent du lot, j’ai trouvé que l’ensemble des personnages frôlait la caricature: les parents superficiels dévorés par l’ambition, qui veulent être à la hauteur de l’image qu’ils se font d’une belle et bonne vie. Les enfants: un cliché sur quatre pattes. Emma, l’amie de Myriam...

Tous les jours ou presque, Myriam reçoit une notification de la part de son amie Emma. Elle poste sur les réseaux sociaux des portraits au ton sépia de ses deux enfants blonds. Des enfants parfaits qui jouent dans un parc et qu’elle a inscrits dans une école qui épanouira les dons que, déjà, elle devine en eux. […] Emma est belle, elle aussi, sur ces photographies. Son mari, lui, n’apparaît jamais, éternellement voué à prendre en photo une famille idéale à laquelle il n’appartient que comme spectateur. Il fait pourtant des efforts pour entrer dans le cadre. Lui, qui porte la barbe, des pulls en laine naturelle, lui qui met pour travailler des pantalons serrés et inconfortables.

Leïla Slimani dresse un portrait impitoyable sur la conciliation travail-famille. À ce titre, les mots de l’enseignante de Mila sont sans appel.

Lorsque Myriam s’est excusée d’avoir manqué les dernières réunions et d’avoir envoyé Louise à sa place, la maîtresse aux cheveux gris a fait un large geste de la main. «Si vous saviez! C’est le mal du siècle. Tous ces pauvres enfants sont livrés à eux-mêmes, pendant que les deux parents sont dévorés par la même ambition. C’est simple, ils courent tout le temps. Vous savez quelle est la phrase que les parents disent le plus souvent à leurs enfants? «Dépêche-toi!» Et bien sûr, c’est nous qui subissons tout. Les petits nous font payer leurs angoisses et leur sentiment d’abandon.»

La fin du roman m’est apparue beaucoup trop expéditive. Comme si la boucle n’était pas bouclée. Trop de questions demeurent sans réponses.

Chanson douce n’est pas un roman gai, c’est le moins que l’on puisse dire. Une lecture éprouvante, certes, mais qui m’apparaît nécessaire pour toutes les réflexions qu’elle soulève. De mon côté, je me questionne de plus en plus sur le mode de vie effréné que je mène, me demandant si, au fond, je ne cours pas après du vent!

Chanson douce, Leïla Slimani, Gallimard, 240 pages, 2016. 
© JP Guilloteau.

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33 commentaires

  1. On pourrait croire que les blogueuses se sont données le mot pour convaincre les dernières que ne l'ont toujours pas lu cette semaine ! Malgré la fin qui ne t'a pas plu, je suis très curieuse...

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    1. Je persiste à penser qu'il devrait être lu par le plus grand nombre. Surtout pour le constat de l'époque qu'il dépeint et pour les réflexions qu'il soulève. Bref, au-delà du Goncourt, au-delà du premier chapitre éprouvant, c'est à lire!

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  2. Je suis restée loin des personnages moi aussi, pas aimé ce couple de bobos parisiens (je suis d'accord sur le côté caricatural)...
    Lu avant qu'il n'ait le Goncourt ;o) parce que comme toi, les prix...ne me poussent pas à l'achat !

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    1. Heureuse d'apprendre que je ne suis pas la seule à être indifférente aux prix littéraires!
      Les parents sont vraiment exécrables. Ils n'attirent aucune compassion. Ce n'est pas le genre de gens que j'aimerais côtoyer!

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  3. Je passe mon chemin. Le sujet m'effraie et j'aime pas les caricatures��

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    1. Te connaissant, tu ne manques rien. Mieux t'attend!

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  4. Je ne vois que trois étoiles - bon, ton avis arrive c'est vrai après tant d'autres et le Goncourt - je retrouve dans ton billet les mêmes écueils que chez Hélène - une vision peut être un peu trop caricaturale - mes parents ont toujours travaillé et alors ? Mon enfance a été géniale - la différence : quand ils étaient là, ils étaient là - mon amie qui avait sa mère à la maison détestait rentrer chez elle, sa mère était dépressive, son père était froid ...

    Bref, je déteste ces jugements à l'emporte-pièce et quand je lis ton billet je vois que la personne "instable" ce ne sont pas les parents mais la nounou .. Bref, je prends sans doute le problème à l'envers ;-)

    Comme le dit Fanny, ton billet me conforte dans ma "non envie" de le lire depuis sa sortie (et même avant le Goncourt!)

    Allez, quand tu lis, tu arrêtes de courir ;-) (bises à Bidule de la part de Marnie qui m'a empêché de dormir toute la nuit)

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    1. Je pense comme toi et prends sans doute le problème à l'envers!
      Ce roman n'est vraiment pas pour toi. Tu risques de hurler dans le lit, comme ce fut le cas à la maison de l'Islet, quoique pour d'autres raisons!!!

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    2. ah oui ! d'autres raisons quel souvenir :-) je fais donc bien de passer mon chemin

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  5. C'est bien, tous ces billets, chacun (chacune?) a une façon d'aborder ce roman, oui, bon roman car propice à discussions et avis différents (pas sur le roman, sur les personnages)

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    1. C'est vrai, la diversité des avis est passionnante. Chacun reçoit ce roman avec tout le bagage personnel qu'il porte.

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  6. Le thème m'interpelle. Merci pour le billet, car sans cela, je ne me serais pas penchée sur ce roman.

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    1. Il pourrait beaucoup te plaire, Véronique, tant par son thème que par son style. Et puis, après "Confiteor", un petit roman serait bienvenue, non?!

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  7. argh. Bon j'hésite un peu maintenant car comme toi je me méfie des prix, notamment le Goncourt. Il ne sera pas ma priorité.
    PS : lu et dévoré Carthage ;) quelle claque !

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    1. À lire, donc, un de ses jours! Tu peux attendre la version poche...
      "Carthage" fait l'unanimité. C'est le prochain Oates que je veux lire. Je prends une petite pause après "Sacrifice", lu il y a peu. Je reste à l'affût de ton billet.

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  8. Pas du tout envie de le lire. Ce sujet me fait froid dans le dos.

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    1. Plus de peur que de mal. Passé le premier chapitre, il n'y a pas lieu de frémir!
      Mais connaissant de plus en plus tes goûts, passe ton chemin! Tu risques d'écorcher "Chanson douce" plus qu'il ne faut!

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  9. Je l'ai ommencé par curiosité. J'aime beaucoup les phases courtes et simples. Mais pourtant langue soignée. Depuis quelques années, les Goncourt sont moins... 'Intellectuels" disons.

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    1. Pour ma part, je ne me souviens même pas du dernier Goncourt que j'ai lu! Disons que les prix littéraires ne sont jamais pour moi un gage d'intérêt. Un roman m'intéresse ou non, indépendamment des prix qu'il gagne.

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  10. Très belle chronique !
    Tout comme toi j'avais envie de le lire avant même le prix Goncourt. Je ne me retrouve pas dans l'histoire personnelle de Louise mais j'ai été fille au-pair aux Etats-Unis donc forcément le thème de la nounou m'intéresse fortement et je ne pouvais donc pas passer à côté de ce roman.

    Je n'ai pas encore terminé ma lecture mais c'est vrai que les personnages sont beaucoup trop caricaturaux. Mais l'essentiel réside bien dans le thème abordé; thème qui n'est pas très courant dans la littérature contemporaine. L'auteure a ainsi confié que Chanson Douce s'inscrit dans la lignée du roman de Mirbeau "Le journal d'une femme de chambre", roman paru en 1900 (je l'ai vue tout à l'heure à une rencontre et elle a cité cette oeuvre).

    Même si Chanson Douce est un roman déroutant, je pense qu'il est quand même à lire.

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    1. Je plussoie! Chanson douce est à lire, surtout parce qu'il s'agit d'un roman déroutant et qu'il porte à la réflexion sur l'esprit du temps.
      Fille au-pair aux Etats-Unis? La chance que tu as eue. J'aurais bien aimé faire cette expérience.
      Ça me donne presqu'envie de lire ce classique de Mirbeau. À suivre...

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    2. Ah, Tiana! Je viens de faire le lien! C'est toi qui est derrière le blogue Voyages en prose. Il est vraiment sublime! Sache que je prends plaisir à te lire et à me régaler les yeux. Sur IG aussi, d'ailleurs!

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  11. Je crains qu'il ne m'en reste pas grand chose dans quelques temps, dommage...

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    1. Oui, dommage... Pour ma part, ce qu'il m'en reste n'est pas très positif!

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  12. Une lecture fluide mais pas un coup de coeur il m'a manqué quelque chose. J'ai préféré petit pays

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    1. À choisir entre les deux, j'ai aussi préféré "Petit pays", pour son style et son intrigue. Mais pour tous les questionnements qu'il m'amène à faire, "Chanson douce" reste néanmoins une lecture qui m'a marquée.

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  13. Celui la aussi je le vois partout et pas envie de me pencher dessus, encore moins après son prix Goncourt, comme toi moi et les prix ça fait trois :) mais finalement je me laisserai bien tenter.

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    1. Ce n'est pas un essentiel, ma chère Chinouk. Tu ferais mieux de plonger dans un bon vieux Jim, et ce, même si tu viens tout juste d'en lire un! Ai final, tu passerais un bien meilleur moment!

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  14. Je n'ai déjà pas spécialement aimé "Dans le jardin de l'ogre" son premier roman, alors celui-ci... Comme tu le dis, une fin expéditive aussi, c'était la même chose dans le premier. Et puis, on l'a trop trop lu partout, je verrai plus tard!

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    1. Dans ce cas, même pas la peine de le noter! Avec ce que tu viens d'écrire, ça ne me donne pas envie de découvrir ses autres romans. Et ce n'est pas comme si on manquait de lecture, hein!

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    2. J'ai l'impression que son premier roman a encore plus divisé les lecteurs. Oh oui on a du pain sur la planche ^^

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  15. Bonsoir, voilà l'histoire :je viens tout juste de terminer ma lecture qui a -honnêtement-été motivée par le prix, ceci dit,je suis restée sur ma faim en découvrant cette fin (jolie la rime hihi) je suis donc partie à la recherche de qqu qui partagerait ma peine...je me sens moins seule mnt que vous la qualifiez d'expéditive.Salutations d'une amoureuse de la langue de Molière .

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    1. Ça me conforte également dans mon avis. Au final, malgré le Goncourt, les avis ne sont pas si positifs que ça!
      Au plaisir!

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