Petit pays · Gaël Faye

dimanche, novembre 13, 2016


Depuis sa parution, je vois ce roman partout sur la blogosphère et sur Instagram. Habituellement, je suis insensible à la trop grande visibilité. Mais le fait qu’il s’agisse d’un premier roman, qu’il est question du Burundi et du Rwanda, des Hutus et des Tutsis, eh ben, j’ai succombé. Et j’ai bien fait!

Gabriel vit en exil dans la région parisienne depuis vingt ans. Ce métis franco-rwandais d’une trentaine d’années se souvient...

Plongée dans le Burundi du début des années 1990. Pour Gabriel, dix ans, la vie suit son petit bonhomme de chemin, paisible et joyeuse. Il vit dans un quartier ouaté d’expatriés, aux côtés de son père français, de sa mère rwandaise et de sa petite sœur Ana. Avec sa gang d’amis, il refait le monde à l’arrière d’un combi abandonné, fume des cigarettes, dévore des mangues. Et il aime Laure, la petite Française d’Orléans avec qui il entretient une correspondance.

Le quotidien de Gabriel commence à se fissurer lorsque ses parents se séparent. Puis, les premiers échos de la guerre civile se font entendre. L’incompréhension, la méfiance, l’angoisse, la peur permanente vont dorénavant imprégner son quotidien.

Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays. J’ai découvert l’antagoniste hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d’un camp ou d’un autre. Ce camp, tel un prénom qu’on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais. Hutu ou tutsi. C’était soit l’un soit l’autre. Pile ou face. Comme un aveugle qui recouvre la vue, j’ai alors commencé à comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les manières qui m’échappaient depuis toujours. La guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n’ai pas pu. J’étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais.

Le génocide rwandais éclate. Gabriel est brutalement expulsé du royaume de l’enfance. L’insouciance des jours est terminée. La violence se propage comme une traînée de poudre. Grâce aux livres que lui prête la vieille Grecque aux teckels, Gabriel trouve refuge dans la littérature. «Dans mon lit, au fond de mes histoires, je cherchais d’autres réels plus supportables, et les livres, mes amis, repeignaient mes journées de lumière.» Le jour vient où Gabriel est contraint à l’exil, poussé vers l’avant pour échapper à la mort.

Vingt ans plus tard, il remet les pieds au Burundi, sur les traces de son passé. Si le Burundi de son enfance n’est plus, les souvenirs, eux, sont omniprésents. Et lorsque Gabriel entend cette petite voix qui murmure dans l’ombre d’un bar, le passé vient subitement s’entremêler au présent.


Ce Petit pays vu à travers les yeux d’un enfant m’a agréablement surprise. Avant d'être un roman sur le conflit ethnique au Burundi et le génocide rwandais, le premier roman de Gaël Faye m’apparaît comme un roman d’apprentissage: l’histoire d’un enfant forcé de devenir trop rapidement un homme.

L’intrigue progresse en douceur, la légèreté du début cédant progressivement la place à l’angoisse insoutenable. C’est par le personnage de la mère de Gabriel que toute l’horreur de cette tragédie devient tangible. Partie au Rwanda à la recherche des membres de sa famille, elle se bute aux cadavres qu’elle découvre. Jamais elle ne s’en remettra.

Les échanges sur la lecture, entre Gaby et Mme Economopoulos, la vieille expatriée grecque qui vit au milieu de ses livres et de ses teckels, sont savoureux.

- Vous avez lu tous ces livres? J’ai demandé. - Oui. Certains plusieurs fois, même. Ce sont les grands amours de ma vie. Ils me font rire, pleurer, douter, réfléchir. Ils me permettent de m’échapper. Ils m’ont changée, ont fait de moi une autre personne. - Un livre peut nous changer? - Bien sûr, un livre peut te changer! Et même changer ta vie. Comme un coup de foudre. Et on ne peut pas savoir quand la rencontre aura lieu. Il faut se méfier des livres, ce sont des génies endormis.

Rien à redire sur le style imagé de Gaël Faye. Les jolies tournures de phrases foisonnent et plusieurs images frappent l'esprit, comme celle-ci: «Il semblait toujours que quelques larmes s’apprêtaient à trébucher sur une de ses joues.» Habituellement, les fins ouvertes m'agacent. Ici, j’ai trouvé qu’elle était parfaitement appropriée.

Le premier roman de Gaël Faye aurait pu passer inaperçu, comme plusieurs autres premiers romans d'une aussi grande qualité. Cela aurait été dommage. Mais crier au chef-d'oeuvre? Wô les moteurs! Petit pays est certes un beau et bon roman, sans failles ni faiblesses. Seulement, je ne lui ai pas trouvé toutes les qualités qu'on lui prête. N'empêche, je l'ai beaucoup aimé ce roman. La preuve? Quatre étoiles sur cinq, ça fait déjà beaucoup de qualités, non?!  

Petit pays, Gaël Faye, Grasset, 224 pages, 2016.
© Goran Tomasevic.

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28 commentaires

  1. Je l'ai beaucoup aimé aussi : jolie écriture très poétique mais réaliste :o)

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    1. Totalement d'accord: le style de Gaël Faye contribue pour beaucoup dans le charme et la force de son roman. Un auteur que je suivrai.

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  2. Hier soir l'émission Le masque et la plume n'en a dit que du bien.

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    1. Cette fichue émission... J'aimerais beaucoup pouvoir l'écouter.

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    2. Tu peux l'ecouter en podcast.

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    3. Un gros merci pour l'info. J'ai passé un très agréable moment à l'écouter. Et dorénavant, je ne manquerai pas une seule émission!

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  3. J'ai rencontré Gaël Faye au "Livre sur la place" à Nancy. C'est une très belle personne. Savais-tu qu'il chantait ? Son album: "Pili pili sur un croissant au beurre" ! Du rap...
    N'empêche que je n'ai toujours pas lu Petit Pays et qu'il faut que je le fasse...

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    1. La chance que tu as! Cela devait être une super rencontre.
      Oui, je savais qu'il chantait. J'ai d'ailleurs écouté son album depuis que j'ai lu son roman. Très agréable. En voiture, entre Montréal et Québec (3 heures de route), ça se prend bien!
      Il va sans dire que je te conseille vivement de lire ce "Petit pays". Quoique je pense que tu es déjà convaincue!

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  4. C'est vrai qu'ici, il ne passe pas inaperçu. On le salue dans toutes les librairies avec des bandeaux aguicheurs, mais pour l'instant, je suis plongée dans Confiteor de Jaume Cabré, un roman de 900 pages, alors difficile de céder aux bandeaux, si beaux soient-ils... (Et Confiteor, ce n'est pas comme La maison dans laquelle: je persiste et signe, j'irai jusqu'au bout, tellement c'est prenant!)

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    1. J'espère seulement qu'il ne sera pas seulement la «vedette de l'heure» et qu'il continuera sur sa lancée. Note-le, hein!
      Ah, courageuse que tu es, toujours plongée dans "Confiteor". Ça me rassure de savoir qu'il est plus prenant que "La maison dans laquelle". Je me risquerai peut-être pendant mes prochaines vacances d'été. Mais j'attendrai tout de même de voir le nombre d'étoiles que tu lui mettras!

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  5. pareil que toi : non, ce n'est pas un chef d'oeuvre, mais c'est un roman qui arrive à nous expliquer la guerre au Rwanda et au Burundi (ce qui n'était pas facile) et que j'ai trouvé très bien écrit, tant au niveau de la qualité de la langue que dans les descriptions - un très bon premier roman !

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    1. Un excellent premier roman, oui. Et le style est très très bien tourné. Ça a beaucoup joué dans mon appréciation. Contrairement à d'autres romans sur la guerre civile et le génocide (je pense notamment aux romans de Jean Hatzfeld), on ne prend pas ici la ligne sanglante-ulta violente. On sent monter la tension et l'angoisse, passant de l'insouciance à l'effroyable. Un beau tour de force...

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  6. Pas le chef d'oeuvre que tout le monde annonce mais tu as sacrément aimé quand même ;)
    Je vais sagement attendre sa sortie en poche.

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    1. Oh oui, quand même, j'ai beaucoup aimé. Surtout cause du style de Faye.
      Ta sagesse m'étonne!

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  7. Pareil ..ou alors je l'ai réservé ? mais non il attendra. J'ai lu des critiques plus virulentes (sur le style) - disons qu'ici ce conflit a une résonance particulière par rapport aux actions des troupes françaises à l'époque.

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    1. Je ne doute pas que ce conflit ait des résonances plus importantes en France qu'au Québec. Penses-tu que cela joue dans le fait que son roman soit à ce point encensé?

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  8. Comme The girls, d'Emma Cline, ce roman vaut certainement la peine d'être lu. Comme The girls, j'ai d'abord eu envie de le lire et, comme The girls, à force de le voir partout, je finis par me lasser. Mais comme The girls, je me dis que je rate quelque chose et qu'il va bien falloir que je les lise. D'autant que tu as prononcé le terme magique, en ce qui me concerne : roman d'apprentissage (qui s'applique aussi à The girls, je crois ;-) )

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    1. Bien tourné, ton commentaire. Il me rappelle que je devrais aussi me pencher sur ce fameux "The Girls", que je vois aussi partout (et dans toutes les langues sur IG!). J'ai succombé pour "Petit pays" (histoire de sortir un peu du Québec et des États-Unis), reste à voir si je succomberai aussi au roman d'Emma Cline. Une fois qu'il paraîtra en poche, sans doute...

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  9. Il me tente toujours autant celui ci !

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    1. Ne résiste plus, Noukette! Très bon moment de lecture en perspective.

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  10. Wô les moteurs! :P Tu as raison, il est excellent, mais un chef d'œuvre... pas tout à fait!

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    1. N'empêche que pour un premier roman, c'est assez exceptionnel. Transmettre une histoire si puissante avec un style si maîtrisé... On sent le vécu. Aucun regret de l'avoir lu.

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  11. Chef d'oeuvre ou pas, il me tente quand même beaucoup. Mais j'ai lu tellement de citations sur ce premier roman, que par moment, je me dis que je l'ai déjà presque lu entièrement. Remarque, cela sera l'occasion de remettre toutes ces citations dans le bon ordre :D

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    1. C'est vrai qu'avec une citation ici et là, ça commence à faire beaucoup. D'autant plus que le roman ne compte qu'un petit 200 pages! Amuse-toi bien en recollant les bouts. Sérieux, ce roman devrait bien te plaire.

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  12. Moi aussi la critique et ton article me donne le goût de le lire. Je l'ai réservé à la bibliothèque et j'ai bien hâte de le découvrir.

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  13. Je vois ce livre tellement partout que je n'avais jamais pris la peine d'aller voir de quoi il en retournait. Tu en dis tellement de bien que j'ai presque envie de me laisser tenter.

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    1. Pour celui-ci, tu peux te laisser tantôt sans hésitation (contrairement à "Chanson douce"!), même si on le voit partout. Pour la profondeur de l'histoire et la beauté de la langue.

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