Ce que tient ta main droite t'appartient Pascal Manoukian

lundi, février 13, 2017


Pour qui veut comprendre le monde qui l’entoure, Pascal Manoukian est un auteur incontournable, un éveilleur de conscience. Ses romans confrontent, ébranlent, éclairent l’actualité. C’était le cas avec Les échoués. C’est encore le cas avec Ce que tient ta main droite t’appartient.

Karim est musulman. «Un musulman français, respectueux du prophète sans être un fou de Dieu, un homme à l’aise dans son temps, sans a priori, soucieux d’enseigner à ses enfants la tolérance comme première religion, capable d’aimer indifféremment une musulmane, une juive ou une chrétienne, de boire une bière de temps en temps, de respecter les femmes et leurs libertés, de faire une place dans sa vie aux gays et à tous ceux qui pensent autrement pourvu qu’ils l’expriment respectueusement et sans agressivité.»


Charlotte est chrétienne. Elle aime Karim. Ce soir, elle rejoint des amies pour l’apéro au Zébu blanc.


Chanchal, trente ans, immigrant bangladais, vend des roses aux terrasses des cafés. Iman, immigrante somalienne, partage sa vie.


Rien ne les prédestinait à se trouver et encore moins à se plaire. Lui a survécu aux moussons, elle à la sécheresse. Lui croit en Vishnu, elle encore un peu en Allah. Pourtant, malgré leurs différences, comme deux morceaux de bois flotté, ils s’étaient accrochés l’un à l’autre, une vingtaine d’années plus tôt sur une plage de Houlgate, et depuis se servaient mutuellement de bouée, en s’aidant à surnager dans une Europe où tout le monde cherchait à les renvoyer d’une frontière à l’autre.


Aurélien, trente ans, «s’est débarrassé de sa vie d’avant, comme d’une première peau.» Las de vivre dans une cité, las de sa mère, las de son avenir bouché, le jeune homme s’est converti à l'islam. Il a rejoint Daesh. Ce soir, il se fera exploser au Zébu blanc. Il mourra en martyr.


En route pour aller retrouver Charlotte, Karim fait face à l’inimaginable, à l’insoutenable. Charlotte n’est plus, l’enfant qu’elle porte non plus. Chanchal n’est plus. Aurélien n’est plus. Près de quarante morts, autant de blessés.


Impossible, pour Karim, d’affronter le vide d’un monde sans Charlotte. Il est anéanti. Venger la mort de sa femme et de l’enfant qu’elle porte sera dorénavant sa raison de vivre. Il décide de rejoindre les rangs des djihadistes. Il part en Syrie, dans l’unique but de tuer Abou Ziad, un puissant dirigeant de Daech.


La suite du roman décrit pas à pas l’«embrigadement» de Karim. D’abord le recrutement par Internet, la préparation du départ et la rencontre de d’autres désoeuvrés. Puis, le long et périlleux voyage vers la Syrie. Puis encore l’entraînement, l’horreur brut, la propagande.


Karim doute, vacille, enrage. Il tombe et se relève. Se rapproche du but, s’en éloigne. S’en rapproche encore, encore... Venger Charlotte? Mais à quel prix?



Ce roman coup de poing est un mal nécessaire. Pascal Manoukian ne nous épargne rien de l’horreur et de la barbarie. Les motivations des uns, le mécanisme d'embrigadement, les victimes collatérales, la douleur de ceux qui restent, l’incompréhension, l’effroi. Mais, comme dans Les échoués, la bonté, l’espoir et l’amour poussent sur le terreau de la violence et de la haine.


La construction du roman est impeccable, le style incisif. Chaque mot est à sa place. Pascal Manoukian orchestre la montée de la tension jusqu'à son apogée, d'une rare intensité. La fin, désarçonnante, imprévisible, clôt magistralement bien la boucle. Et cet espoir qui réchauffe le coeur, avec l’amour de Karim et Charlotte, de Chanchal et d’Iman...

Plus qu'une bonne histoire, Ce que tient ta main droite t’appartient soulève des questions incontournables sur un sujet sensible devant lequel personne ne devrait fermer les yeux. Un roman bouleversant, engagé, qui exhorte au réveil des consciences. À lire de toute urgence.

À méditer, encore et encore: «L’inculture est le terreau de tous les fanatismes.»

Ce que tient ta main droite t’appartient, Pascal Manoukian, Don Quichotte, 288 pages, 2017.
© Reuters / Ali Hashisho

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30 commentaires

  1. Je ne connaissais pas l'histoire en lisant ton billet et je me demandais où ça allait Une histoire donc très sérieuse, je vois que tu as été bouleversée (et une note de 5/5) !

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    1. Charmée, envoûtée, bouleversée... Pascal Manoukian a le don d'extraire de la bonté là où, en apparence, il ne saurait y en avoir.
      Un auteur à lire d'urgence!

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  2. J'en ai encore froid dans le dos rien que d'y repenser... Outch...

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    1. Oui, outch... Humain, si humain! Quel auteur...

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  3. J'avais beaucoup aimé "Les échoués", pourquoi pas celui-là ? Je me laisserais volontiers tenter :o)

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    1. Pareil pour moi: j'avais été très touché par "Les échoués". Et celui-ci est tout aussi marquant, sinon un peu plus... Laisse-toi tenter les yeux fermés.

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  4. Déjà le titre ne laisse pas indifférent...Roman coup de poing engagé à découvrir indéniablement.

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    1. Ce titre, marquant, revient tel un leitmotiv à quelques reprises dans le roman... Oh oui, à découvrir «incontournablement»!

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  5. Je compte me l'offrir. Sans hésitation.

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    1. SANS hésitation. Même pas un must, une nécessité!

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  6. Beau billet, dont je partage chacun des mots.

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    1. Quel roman, hein! Les romans de Pascal Manoukian devraient être lus par le plus grand nombre, histoire d'ouvrir les esprits parfois trop fermés...

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  7. whaouh, quelle chronique ! Rien qu'en lisant ta chronique j'en suis chamboulée. Je vais aller acheter Les échoués pour me familiariser avec l'auteur et enchaîner sur celui-ci.

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    1. Je te dirais que les deux romans sont à lire, chacun pour des raisons différentes. Tu fais un très bon choix! Je te rembourse si tu n'aimes pas!!!

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    2. Sur certains romans, je peux dire de foncer en tremblant un peu (comme pour "Chanson douce", par exemple), mais sur celui-ci, je n'ai aucun doute. On ne peut pas ne pas apprécier ce roman!

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  8. Merci de parler si bien de "Ce que tient ta main droite t'appartient". Merci pour vos mots. Ils me touchent et m'encouragent. Pascal Manoukian

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    1. Merci à vous d'écrire des romans aussi forts et percutants. Merci aussi de prendre la peine de visiter les blogues et d'y laisser un petit mot. C'est très apprécié.

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  9. J'avais lu le précédent mais je n'arrive pas à avoir envie de lire celui-ci. Par contre, un bon point à celui qui a trouvé le titre.

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    1. Quel dommage que celui-ci ne t'intéresse pas. Oui, le sujet est grave, mais ce qu'il y a d'exceptionnel, c'est qu'il y a toujours cette bonté inhérente qui transcende tout. Humain, si humain...

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    1. Je te le recommande fortement. Ce roman est une claque nécessaire!

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  11. Bon. Tu me renforces dans mon idée qu'il faut que je le lise!

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    1. Un incontournable à ne pas manquer, tout comme "Les échoués", son précédent roman.

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  12. Difficile de passer à côté de ce roman, je n'en entends que du bien et ta chronique ne déroge pas. Néanmoins c'est une lecture qui me fait peur, j'ai peur qu'il me soit insoutenable. Assurément je le lirai, mais je ne sais pas quand.

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    1. Difficile, en effet, de passer à côté. Pascal Manoukian écrit des romans qui, à mon sens, sont nécessaires, aidant à y voir plus clair et à ouvrir les consciences. Certes, il ne fait pas dans la dentelle, mais le sujet ne s'y prête pas! Insoutenable un peu beaucoup, mais tenté d'humanité et de bonté qui adouci le tout.

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  13. Je vais prochainement l'acheter je crois, mais il y a aussi son premier roman qui m'attend encore à la maison! Quelle chance de pouvoir seulement le découvrir ^^

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    1. Oh oui, tu as beaucoup de chance de ne pas encore avoir lu ses deux romans. Autant "Les échoués" que celui-ci sont des lectures intelligentes qui font grandir et tomber les oeillères. Après deux coups de coeur en deux lectures, je me procurerai les prochains roman de Manoukian les yeux fermés. J'ai hâte de savoir ce que tu en penseras...

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    2. Il faut vraiment que j'arrête de lire d'autres livres et enfin de m'arrêter sur celui-là :-)

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    3. Pas toujours facile de s'arrêter, hein! Mais pour celui-là, je mettrais ma main au feu que tu ne le regretteras pas!

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