Heimska · Erikur Örn Norddahl

dimanche, février 19, 2017


Dans un avenir proche, en Islande, les drones et les webcams sont partout. Tant dans les lieux publics que dans le creux de l’intimité. Le concept de vie privée est devenu obsolète. Les réseaux sociaux cannibalisent la vie des gens. Être connecté en permanence, voir et être vu, voilà le sens de l’existence.

Les gens d’Isafjördur étaient méfiants, pas parce qu’on les épiait, mais parce qu’ils étaient conscients d’être vus. Ils avaient conscience de la place qu’ils occupaient dans le monde, de l’image qu’ils donnaient aux autres et de ce qu’on attendait d’eux. Certains se tenaient constamment droit, qu’ils soient occupés à marcher en ville ou à faire le ménage chez eux. D’autres étaient absolument incapables d’arrêter de se gratter le nez, comme s’ils devaient à tout instant provoquer l’œil omniscient – ou disons plutôt tous ces yeux invisibles. N’importe qui pouvait se trouver de l’autre côté de la caméra: la cousine qui habitait la maison voisine ou un taliban vivant sur un autre continent, la police ou le président, une vieille copine du collège qu’on n’avait pas revue depuis des années ou le garçon pour qui on avait le béguin, une classe entière d’élèves thaïlandais en primaire occupée à méditer sur le monde ou simplement personne. C’était peut-être ça, le plus terrifiant, l’idée d’être seul sans que personne vous voie, l’idée que tous pouvaient vous observer, mais que personne ne s’y intéressait.
Entre Lenita et Aki, rien ne va plus. Le couple d’écrivains fraîchement séparé est à couteau tiré. Ils s’adonnent à des revenge porn avec des inconnus, par webcams interposées. De fréquentes pannes d’électricité viennent interrompre ces instants de voyeurisme. Entre lassitude et jalousie, ils sont constamment tourmentés.
Lenita et Aki sont connus et reconnus comme de grands auteurs islandais. Leurs nouveaux romans présentent plusieurs ressemblances. Le titre est le même, les intrigues ont de nombreuses similitudes. Qui, de Lenita ou d’Aki, a plagié l’autre? Qui vendra le plus de romans? Qui gagnera un prix littéraire? Les coups bas pleuvent…
Aki loue un petit bureau dans une ancienne conserverie de crevettes. Dans ce même lieu, un groupe d’artistes manigance un plan pour mettre un frein à cette transparence absolue. Et si ce groupe était à l’origine des pannes d’électricité? Les forces de l’ordre sont aux abois. Pas besoin de préciser que ça se terminera mal...


Le nouveau roman de Eirikur Örn Norddahl m’a bien fait rire, mais rire jaune. Il déboulonne avec un plaisir féroce les dérives causées par l’obsession du voyeurisme, de la transparence, de la vanité et du narcissisme. Un vrai poison, une drogue très addictive. Un long extrait qui en dit long…
Alors qu’ils étaient tout jeunes mariés, Aki et Lenita avaient tenté l’expérience de débrancher toutes les webcams de leur domicile, ils s’étaient tenus à l’écart de tous les réseaux sociaux et avaient essayé de passer du temps ensemble, ou avec d’autres, pour de vrai. Attablés devant un café ou un jeu de société, ou à faire une promenade. Pendant presque trois mois, ils avaient volé hors de portée des radars, main dans la main. Lenita avait déclaré qu’enfin le monde semblait avoir adopté le tempo adéquat. Au bout d’un certain temps, ils n’avaient cependant plus supporté d’être aussi heureux sans que personne ne puisse les voir ou être au courant à moins qu’ils ne le racontent eux-mêmes. La plupart des couples étaient constamment témoins de la vie des autres couples. En toute sincérité. En toute intimité. Sans filtre. Ils partageaient une réalité à laquelle Aki et Lenita n’avaient plus accès. Or un peu plus de proximité ne pouvait pas nuire.
Aki et Lenita se sentaient bien seuls chez eux. Mais voilà, ils avaient quand même l’impression de ne plus exister et d’être vidés de leur substance. C’est alors qu’ils avaient commencé à rallumer leurs machines – d’abord une, juste histoire de bloguer un peu, puis une autre afin de compter le «j’aime», et après quelques manœuvres de mise au point, leur domicile avait à nouveau grouillé de matériel de surveillance et tout était redevenu transparence. Hourra!
Camouflée derrière l’humour et la satire, la critique d’une société hyperconnectée est impitoyable. Le portrait est sombre. Eirikur Örn Norddahl dénonce l’insatiable quête de reconnaissance par écrans interposés, la tyrannie du j’aime, le divertissement outrancier et le besoin de reconnaissance. La réflexion qu’entraîne ce cauchemar numérique est sans équivoque. L’envahissement de l’espace public dans l’espace privé crée angoisse, jalousie... De toute évidence, rien de sain n’en sort.
Malgré ses quelques longueurs et égarements, HeimskaLa stupidité m’a complètement happée. Les questions soulevées par ce court roman n’ont pas fini de me tarauder. Après Illska Le mal, l’Islandais poursuit son exploration du réel portée par sa vision toujours aussi mordante. Un auteur étonnant, une bibitte rare qu’on serait bête d’ignorer.
HeimskaLa stupidité, Eirikur Örn Norddahl, trad. Éric Boury, Métailié, 160 pages, 2017.
J’ai récemment écouté quelques épisodes de la troisième saison de Black Mirror sur Netflix. «Nosedive», le premier épisode, m’a particulièrement remuée, rejoignant le propos d’Heimska. Si vous avez la chance...

laissez-vous tenter

19 commentaires

  1. Ce roman m'intrigue. Je pourrais bien me laisser tenter, surtout après ton billet... Je le garde dans un coin de ma tête. Le sujet m'intéresse évidemment beaucoup !

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    1. Je ne suis pas certaine, Delphine, qu'il te plairait... Je suis bien embêtée sur ce coup-là!
      Mais pour toutes les questions qu'il soulève, ce roman est une bonne source de réflexion...

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  2. Bizarrement, ce romancier me fait peur .. et même si je trouve tout ce qu'il dit très juste, je n'ai pas spécialement envie de le lire. Tu comprends ? Mais sinon, ton billet est excellent car sans connaître rien du livre, je sais de quoi ça retourne. Je vais voir ce qu'il retourne de Black Mirror (je ne connais que de nom). Sinon presque fini mon gros pavé, ah....

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    1. Je comprends très bien! J'avoue que cet auteur n'est pas des plus accessibles. On plonge ou non, avec le risque de rester sur le côté du ruisseau. Pas certaine qu'au final, je te le recommanderais...

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  3. Eh bien tu as aimé finalement. �� Avec le temps je l'apprécie encore plus. J'aime ce genre de roman où même refermé il me fait encore me poser pas mal de questions.
    Bonne nuit

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    1. Oui, au final, il m'a beaucoup plus, surtout pour tout le questionnement qu'il soulève sur nos vies échevelées!

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  4. je n'ai pas du tout aimé Illska donc je ne pense pas lire celui-là...malgré ton billet très positif, le thème ne m'attire pas du tout...(il faudrait quand même que je regarde Black Mirror dont on parle beaucoup, mais il y a un côté dérangeant qui ne me donne pas vraiment envie...)

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    1. Pour toutes ces raisons et plus, je te dirais de passer ton chemin, sur le roman et sur la série! Ce n'est pas comme si tu manquais de lecture, hein?!

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  5. J'avais été très partagée avec la lecture d'Illska dont le sujet pourtant me passionne. Là, j'avoue ne pas avoir accroché du tout. Le style m'a fortement déplu: trop cru pour moi. Je passe, même si le sujet, encore une fois, reste intéressant.

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    1. J'avoue que cet auteur est très très particulier. Un phénomène!
      Pour ma part, j'ai préféré ce roman à "Illska", surtout pour le questionnement qu'il soulève. J'ai commencé à décrocher sur la fin. C'était donc le temps que ça finisse.

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  6. J'aime que mes lectures me questionnent, me fassent réfléchir et je crois bien que celle-ci va faire partie de ma pile bientôt.

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    1. Ce roman déstabilise et questionne... Une expérience de lecture étonnante!

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  7. Pas un auteur ni des thèmes qui m'attirent. Je ne dis pas qu'il enfonce des portes ouvertes mais je doute fortement que son propos me passionne.
    (par contre tu en parles très bien !)

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    1. Je plussoie, Jérôme. Je serais vraiment étonnée que cet auteur récolte ton adhésion. Non, celui-là, il n'est pas pour toi!

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  8. Le genre de roman qui va forcément me plaire. J'aime ces romans qui poussent à réfléchir sur notre monde. Je note merci :-)
    Illiska est dans mes prochaines lectures d'ailleurs

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    1. Tu verras que ces deux romans sont très différents l'un de l'autre, mais qu'une douce folie échevelée est omniprésente. Perso, j'ai préféré "Heimska – La stupidité" pour tout le questionnement qu'il soulève sur nos vie connectées.

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  9. C'est une suite en fait? Le sujet ne me tente pas trop... Par contre, la série Black Mirror, bien! Ses autres titres sont intéressants?

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    1. Non, pas une suite du tout. On nage dans des eaux très différentes (le passé pour son premier roman et le futur pour celui-ci). Pas certaine du tout qu'il te plairait, cet auteur! Suivant tes lectures depuis un bout, j'ai de gros doutes...

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