Aveu de faiblesses · Frédéric Viguier

dimanche, mars 19, 2017


Gros, roux, boutonneux, mal habillé, Yvan Gourlet est laid. À seize ans, bientôt dix-sept, il n'a pas grand atout. Il n’a pas d’amis. Une petite copine? N’en parlons même pas. Les injures, les crocs-en-jambe, les roches par la tête, il en a l’habitude. Heureusement que sa maman est là pour le couver. Près d’elle, il se sent aimé, en sécurité. Son sort, il l’accepte.

Yvan reste auprès de sa mère, la regarde sculpter des animaux dans des briques de beurre. Ensemble, ils collectionnent les couvercles de boîtes de camembert, pour la beauté des étiquettes. Le grand frère, lui, a fui ce petit patelin étouffoir du nord de la France. Il a compris tôt que rien de bon ni de bien ne pouvait lui arriver là. Le père, lui, se traîne à l'usine et va jeter son fiel au bar, avec les copains.

Lorsque le petit Romain Barrel est retrouvé sauvagement assassiné à coups de hachette, il ne faut pas aller chercher le coupable bien loin. Yvan fait l'affaire comme coupable idéal. L’enquête est bâclée. Yvan est gardé à vue. Il se fait cuisiner par les policiers, qui s’arrangent pour lui faire cracher des aveux. On le sait, un aveu vaut mieux que des preuves… Ils ont tout ce qu’il faut pour le boucler. L’honneur est sauf. Suivra le procès, la prison. Yvan est peureux, lâche, pas méchant pour deux sous. Sa culpabilité est difficile à croire.

En prison, Yvan fabrique des meubles en bois pour les directeurs de la prison. Il se fait un peu d'argent et, ma foi, il s’épanouit. Il se fait même des amis. Comme quoi, la prison, ça lui réussit. Sorti du nid maternel, il devient un homme. Lorsqu’une avocate s’intéresse à son cas, la donne change… Yvan leur montrera, à tous, de quel bois il se chauffe. 


Machiavélique. C'est le mot qui m'est venu à l’esprit en tournant la dernière page. Avec une efficacité redoutable, Frédéric Viguier enroule le fil de l’injustice sociale autour d’Yvan, son personnage principal: les détournements de la loi, les mauvaises herbes du système de justice, la dureté du monde carcéral. Policiers, avocats, juge, psychologues en prennent pour leur grade. L’incompétence des uns et la désinvolture des autres sont révoltantes.

Je l’imagine bien, ce petit village à usines, avec ses vieilles maisons aux toits d’ardoises noires et, un peu plus loin, son lotissement de maisons neuves, où vivent les patrons et leurs familles.

Personne ne le connaît en dehors de son statut de patron d’usine. Il est grand, il participe à rendre les gens comme mon père encore plus arrogants dans un bar et toujours muets à l’intérieur des usines. Ralf de Fambrose n’a pas choisi de vivre à Montespieux par passion des anciens marécages, des mines abandonnées, des rivières polluées, des champs sans cultures ou des brumes quotidiennes; il a choisi Montespieux pour prouver qu’il y a deux catégories de gens: celle que je regarde, et celle dont je fais partie; celle dont je supporte les injures, et celle qui m’a fait. Et il va avoir raison, le patron d’usine, parce que lui est beau, et que je suis laid; il va avoir raison parce que lui sait parler, et que l’on m’a demandé de me taire; il va avoir raison, parce qu’il va tous les convaincre, et moi avec, que je suis le coupable.

La morosité et le désarroi pèsent sur ces pages. On voit bien que ça ne roule par droit dans ce petit village. Une classe sociale avilie par celle du dessus. Une famille dysfonctionnelle broyée. Un climat de méfiance s’installe... On se prend à douter de tout, même des mots gentils et des mains tendues. 

Et si la victime avait plus d’un tour dans son sac? Et si cet idiot du village se révélait un être diaboliquement intelligent? La tension monte, accélère à cent à l’heure. Ça se met à freiner et ça repart de plus belle. Jusqu’à la chute, stupéfiante.

Un roman dérangeant, terriblement efficace, porté par une écriture envahissante et glaçante. Un beau tour de force, à mi-chemin entre le roman noir et le roman social.

J’étais passée trop vite devant Ressources inhumaines, le premier roman de Frédéric Viguier. Je compte maintenant y revenir.

Aveu de faiblesses, Frédéric Viguier, Albin Michel, 224 pages, 2017.

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16 commentaires

  1. Etonnant roman en effet ! J'ai beaucoup aimé le style et cette fin !!

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    1. Pareillement! Une grosse claque que ce roman. J'ai presque eu envie de le relire une fois tournée la dernière page... (à cause de cette fameuse fin!)

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  2. Outch, il doit faire mal celui-là.

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    1. Disons qu'il ne nous réconcilie pas avec le système, souvent défaillant...
      Ce roman donne toute une leçon.

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  3. Ton billet est extrêmement intriguant!
    (d'autant plus que je serais passée complètement à côté de ce roman...)
    Je note! (arghhh ma LAL va exploser!!)

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    1. Je n'avais jamais lu Frédéric Viguier. Maintenant, je tiens absolument à lire son premier roman. Son regard social est impitoyable et ça me plait plutôt bien. Pas de gants blancs, ici!
      Tu fais bien de le noter!

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  4. j'ai du voir l'auteur ou lire un billet (dans le magazine Lire?) sur ce livre, je sais que ça te correspond totalement - ton univers, un peu moins le mien mais tu le vends très bien !!!

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    1. Il saurait te rejoindre, celui-là. Plus que tu ne le penses. Rien de misérabiliste, ici.

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  5. Hou, il m'intrigue drôlement celui-ci. Si d'aventure je tombe dessus, tu devines ce qui va se passer...

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    1. Je devine bien, oui. Et j'espère que tu tomberas dessus!

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  6. Oh là là, comme je te disais sur IG, il faut que je le découvre, cet auteur ! Et ton billet est diablement tentateur !

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    1. Tant mieux, tant mieux! C'est une belle découverte, comme je les aime: un style fort, une intrigue étonnante et un côté social ancré dans le réel. Très fort.

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    2. Exactement ce que j'aime, donc !

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    3. Je resterai à l'affût, curieuse de savoir ce que tu en penseras.

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  7. Voilà qui titille drôlement ma curiosité !

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    1. Tant mieux! Il vaut vraiment le détour. J'ai tellement aimé que je viens de commandé son premier roman!

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