Le palais de la fatigue · Michael Delisle

jeudi, mars 02, 2017


De Michael Delisle, je ne connaissais que le nom. Je savais qu’il était un auteur prolifique, un touche à tout des genres. Jamais je n'avais tendu la main vers l'une de ses oeuvres. Maud, ma gourou libraire, m’a confiée avoir été toute retournée par Le palais de la fatigue. Ma curiosité était piquée.

Le palais de la fatigue se présente comme un recueil de nouvelles. J’y vois plutôt un roman découpé en moments de vie, de sauts dans le temps. Le narrateur revient d’une histoire à l’autre, d’enfant à homme mature. Six nouvelles, de longueur et d’intérêt variables, composent le recueil. «L’ours noir», la première nouvelle, m’a enchantée. Ça partait bien! «Portage», l’une des dernières, m’a aussi beaucoup plu.

Le narrateur, sa mère et son frère vivent en banlieue de Montréal, à Longueuil, dans le prestigieux quartier Bellerive. Ils viennent d’emménager dans un cottage trois fois trop grand pour eux, acquis grâce à l’échange de «bons soins» entre la mère et un promoteur libanais millionnaire. Cette mère, pour qui le standing social n’est pas une marque de commerce, est tout un numéro. Elle confisque la Royal manuelle de son fils pour la prêter à une voisine, dont la fille veut devenir secrétaire. Ce geste rend compte de l’indifférence qu’elle a envers son fils, futur poète. Cassure… Le fils grandit et sort de sa banlieue. Il rentre au cégep à Montréal et le monde s'ouvre à lui. Son amitié avec Johanne Falardeau et son admiration pour son prof de poésie élargissent son horizon.

Ce prof sera son échelle. «Un sherpa tenant une lampe à la sortie de [sa] caverne.» Devenu son amant, il partage sa vie pendant quelques années. À ses côtés, il découvre le milieu intello underground de Montréal (Jean-Paul Daoust et Nicole Brossard au passage), goûte à la poésie d’avant-garde, aux lancements de livres, aux lectures publiques, au mousseux, à Londres. Ils se quittent quand la jeunesse du narrateur passe date – le prof préférant la fraîcheur de la jeunesse. Le narrateur poursuit sa route, écrit, publie et voyage, se laissant porter par la vague.


Le palais de la fatigue porte bien son titre. Fatigués, les personnages de Michael Delisle le sont. Les vies bifurquent, les rêves avortent, les renoncements pleuvent. Certains, comme le frère du narrateur, change de route, las de celle qu'il suivait, se délestant de sa vie d’avant et des gens qui la peuple. D’autres, comme Jogues, l’ami du narrateur et photographe de renom, renonce à créer. D’autres encore, face à un coup dur du destin, mettent une croix sur leur rêve et s’encroûte dans une vie confortable, comme Johanne, l’amie du cégep.

Je l’enviais d’avoir une idée claire de sa mission sur terre: elle travaillerait en médecine douce. Elle ne savait pas encore précisément ce qu’elle ferait (massothérapie, herboristerie, homéopathie…), mais le champ de son œuvre avait commencé à se dessiner.

Quelques années plus tard, Johanne travaille dans une caisse populaire. Fatiguée de se battre, elle baisse les bras et rentre sagement dans le rang, laissant ses rêves mourir de leur belle mort.

Michael Delisle a le don de donner vie à des images fortes, de tracer des personnages d’un trait gras, précis. La mère du narrateur avec ses bigoudis sur la tête, mordillant son fume-cigarette... Dommage que certains personnages ne soient seulement qu'esquissés.

Les mots de Michael Delisle vont à l'essentiel. L’acuité de son regard m’a transportée, tout en me laissant un goût amer. C'est qu'une lourdeur mélancolique surplombe ces bruissements de vies. Ici, les amitiés et les amours sont fragiles ou d’apparat. Les sentiments flottent à la surface. Les émotions se camouflent derrières les gestes. J'ai souvent eu l'impression d'être spectatrice, alors que j'aime côtoyer des vies de plus près... La nuance est mince, mais il y en une.

Un recueil d’une triste beauté, qui donne furieusement envie de se secouer et d'aller au bout de soi.

Le palais de la fatigue, Michael Delisle, éditions du Boréal, 144 pages, 2017. 



J'étais bien curieuse de savoir ce qui avait tant plu à Maud. Voici ses mots.

J’ai lu Le palais de la fatigue il y a déjà plus d’un mois et il y a encore des images, des mots qui me restent en tête. Il fait partie pour moi de ces livres trop courts qu’on aurait voulu qui perdure de par la qualité, l’ambiance, l’impression qui demeurent en moi. Alors que Le feu de mon père m’avait laissée un peu froide (et j’étais un peu la seule à avoir cet avis, par ailleurs), je ne regrette pas une seconde d’avoir donné une deuxième chance à Michael Delisle. Le palais de la fatigue, c’est un recueil de nouvelles, mais c’est aussi un roman, un conte moderne, des lettres à sens unique… En retrouvant plusieurs des personnages au fil des nouvelles, qui nous sont racontées par le même narrateur, un écrivain en devenir, une profondeur et une cohérence se dégagent du livre de Delisle, qui nous enveloppe dans une ambiance à la fois empreinte de noirceur et de lumière, de cynisme et de réalisme, de naïveté et de franchise. C’est à la fois sensible, lorsqu’il décrit sa venue à l’écriture, et cru, lorsqu’il aborde les diverses relations qu’il entretient avec le monde, avec son entourage. C’est tout simplement magnifique.


J'aime tellement sa fraîcheur, son enthousiasme et son honnêteté. Une vraie libraire passionnée, pas une vendeuses de livres! En tout cas, si j'ouvre un jour une librairie, je la voudrais bien comme gérante!

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6 commentaires

  1. D'une triste beauté... C'est beau, j'aime bien. J'aime les romans d'une triste beauté...

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    1. Tu devras te passer de celui-ci, mon cher. Je doute qu'il traverse en France... Mais tu as de quoi faire, n'est-ce pas?!

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    2. peut-être qu'un jour, un éditeur lui fera traverser l'océan... Mais je suis d'accord avec toi, il y a quand même peu de chance, les nouvelles semblent bien trop ancrées montréalaises... N'empêche, j'aime bien, d'une triste beauté...

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    3. Pas évident, les nouvelles... Même au Québec. Le lectorat est si petit.
      Oui, tu aimes d'une triste beauté!
      Bonne fin de week-end.

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    1. C'est tellement le cas, en plus! Une perle, cette fille.

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