Tout ce qu'on ne s'est jamais dit · Celeste Ng

mardi, mai 16, 2017


Dans une petite ville de l'Ohio, en 1977, Lydia Lee, seize ans, est retrouvée noyée dans un lac. S’agit-il d’un suicide? d’un meurtre? d’un accident?

Lydia disparue, sa famille commence à se dissoudre. C’est que Lydia cimentait la vie et les espoirs de ses parents. Ses parents... Oui, parlons-en! James, fils d'immigrés chinois, espérait enseigner à Harvard, où il a fait ses études. Il se contente d’enseigner à l’université de l’Ohio.

Sans comprendre pourquoi, il avait étudié le sujet le plus fondamentalement américain qu’il ait pu trouver – les cow-boys –, mais il ne parlait jamais de ses parents ni de sa famille. Il avait quelques connaissances, mais pas d’amis. Il se sentait toujours mal à l’aise, comme si à tout moment quelqu’un risquait de le remarquer et de lui demander de partir.

Sa rencontre avec Marilyn, belle Américaine blonde aux yeux bleus, le rapproche de son grand rêve américain: la parfaite intégration. Marilyn a fait une croix sur son ambition de devenir médecin. «Tout ce dont elle avait rêvé s’était évanoui, comme une fine brume dans la brise». Femme au foyer, elle a jeté son dévolu sur Lydia, mettant tout en œuvre pour que son ado réalise le rêve auquel elle a renoncé.

James et Marilyn ont eu trois enfants: Nath, Lydia et Hannah. Pourquoi Lydia est-elle la préférée des parents? Pourquoi est-ce sur elle que tous les espoirs reposent? Parce qu’elle est la seule des trois à ressembler à sa mère, ayant hérité de ses yeux bleus? Je n’ai pas trouvé d’autres raisons…

Qui est vraiment Lydia? En apparence: une jeune fille qui «absorbait les rêves de ses parents, faisant taire les réticences qui bouillonnaient en elle.» Mais derrière cette facade apparaît une jeune fille pleine d’ombres et de secrets? Au final, personne, dans cette famille, n’a su la percer à jour.


Tout ce qu’on ne s’est jamais dit distille un réel malaise. Quand le vernis craque, c’est rarement beau en dessous! Les tensions au sein de la famille Lee et la frustration explosive sont palpables tout au long du roman. J’ai aimé que la narration zigzague dans le temps, changeant de voix, chaque chapitre braquant le projecteur sur un personnage.

Le caractère unidimensionnel des personnages m’a fait grincer des dents. Peu de nuances, ici. James n’aspire qu’à se fondre dans la masse, à se sentir à sa place, alors que Marilyn ne rêve qu’à se distinguer; briller en traçant un chemin qu’elle seule aurait tracé. La frustration de ne pas y être parvenue se déverse sur sa fille. Alors que Marilyn désespère que Lydia devienne médecin, James espère que sa fille soit populaire, entourée d'amies, soit une belle petite Américaine bien intégrée. Les deux autres enfants Lee sont totalement ignorés. Nath, récemment accepté à Harvard, ne recueille ni félicitations ni encouragements de la part de ses parents. La jeune Hannah, laissée seule à elle-même, trouve souvent refuge sous une table, d’où elle peut tout observer. Hannah semble n’être qu’un personnage-prétexte pour observer la dissolution de sa famille.

Pour le portrait social, par contre, chapeau. Celeste Ng dépeint avec une grande acuité la difficulté d’être différent (origine ethnique, couple mixte, homosexualité) dans une petite ville américaine de la fin des années 1970. Le racisme, omniprésent, est distillé par des attitudes et petits gestes sournois. L'isolement de la famille en devient d'autant plus palpable.

Le roman fonctionne sur une mécanique bien huilée de révélations au compte-gouttes. Celeste Ng sait faire monter la tension, ménager les effets. L’attention aux détails est remarquable: un regard dénigrant, des non-dits que l’on devine, des mensonges qui blessent. Écrit dans un style clair, sans fantaisie, émaillé de réflexions sur le racisme et le sexisme, le roman file à toute vitesse, sans aucune longueur. 

Ceci dit, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit n’a pas été le coup de cœur attendu. J’espérais être autant emballée qu’Eva et Nelfe, mais de toute évidence, ce n’est pas le cas. Aussi, ne vous arrêtez pas à ma petite déception et allez plutôt lire des billets plus enthousiastes. Ce n'est pas ça qui manque.

Tout ce qu’on ne s’est jamais dit, Celeste NG, trad. Fabrice Pointeau, Pocket, 288 pages, 2017.

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24 commentaires

  1. Oh zut, qu'est-ce qu'il t'a manqué pour l'apprécier davantage? je l'avais beaucoup aimé! le personnage de Lydia m'avait hantée pendant un moment. j'ai aimé la multitude de thèmes explorés par l'auteure, touchant à la famille bien sûr mais aussi aux relations humaines. Le décryptage des failles de cette famille prenait même le pas sur la mort de Lydia. c'est bien ficelé.

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    1. Oui, c'est très bien ficelé et riche en thèmes. C'est le manque de nuances dans les personnages qui m'a agacée, particulièrement les parents. Heureusement, la fin vient mettre un peu tempérer les choses...

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  2. ah dommage! pourtant ton billet est loin d'être négatif! Je me demandais aussi quels étaient tes bémols?

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    1. J'ai tiqué sur les personnages, particulièrement les parents que j'ai trouvé unidimensionnel. Leur manque de nuances m'a agacée...

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  3. j'ai adoré ce livre ;-)) j'ai été très émue par Lydia (sans doute parce que j'ai 2 filles ...ados)

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    1. Lydia est, de fait, un beau personnage. Terrifiant, même! Une ado à la fois si secrète et si poreuse... C'est vrai que quand on est mère d'ado, ce roman ne peut que toucher davantage.

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  4. En découvrant tes posts sur FT et IG, j'ai crû que tu avais eu une vraie grosse déception. Je vois que ton avis est plutôt mitigé et que tu reconnais des qualités à ce roman. Comme je te le disais, trop d'éloges finissent parfois par étouffer l'enthousiasme...

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    1. Mitigée, oui. Bon page-turner (la preuve, même si les personnages (surtout les parents) me décevaient, je tenais à le terminer, par curiosité). Je devrais me méfier davantage des avis dithyrambiques!

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  5. Je me souviens que je n'attendais rien de ce livre simplement que je trouvais la couverture jolie et ensuite je l'ai lu et j'ai tout de suite accrochée, beaucoup de choses m'ont révolté mais j'ai trouvé le livre carrément bien ficelé !

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    1. Pour être bien ficelé, il l'est. La couverture et le titre sont sublimes. Pour moi, le principal agacement vient du caractère unidimensionnel des parents. Sinon, le contexte social est remarquablement bien développé.

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  6. Oui ton avis est plus mitigé ! dommage un vrai coup de dent c'est sympa à lire ! je crois que tu as été déçue car elle assure sur tous les autres plans donc .. mais bon, bizarrement moi qui aime les thrillers, ça ne m'attire pas tant plus que ça .. quoique ! je vais attendre sa sortie en poche ou à la BM ...

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    1. Il vient justement de sortir en poche... Mais tu ne manques rien (quoique Nelfe dit qu'il est absolument à lire). À toi de voir, donc!

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  7. snif. J'aurais tellement aimé que tu adores :).

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    1. Pas adoré, mais pas détesté non plus! On se reprendra pour un coup de coeur partagé! Et je suis certaine qu'il n'en manquera pas...

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  8. Je prends enfin le temps de lire ta chronique !
    Bon, je m'attendais à pire après ton statut IG ;) Je vois que tu es nuancée et c'est vrai que lorsque l'on est mi-figue mi-raisin sur un ouvrage, il est naturel de conseiller aux autres de passer leur chemin. Il y a tant de bons ouvrages à découvrir !
    Tu le sais, de mon côté, j'ai adoré ce roman et pour moi c'est vraiment un titre à découvrir pour pas mal de points positifs que tu mets en avant d'ailleurs mais pas que... Il m'a profondément touchée et je détaille tout cela dans ma chronique (merci d'avoir partagé le lien).
    Un coup de cœur c'est la rencontre d'un livre avec un lecteur au bon moment. J'ai eu peur que tu l'ais trouvé complètement pourri et là j'étais prête à m'insurger ^^

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    1. Je suis tout de même capable de nuancer et de reconnaître les qualités intrinsèques à ce roman. Pas pourri du tout! En fait, c'est le manque de nuances des parents qui m'a à ce point agacée. Ils n'ont qu'une seule face (s'intégrer pour l'un et se démarquer pour l'autre). Et puis j'ai peine à croire comment des parents peuvent à ce point focuser sur un seul enfant au détriment des autres... Mais pour le contexte social et la construction, c'est réussi et... j'ai bien aimé!

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  9. Je garde un excellent souvenir de ce roman que j'ai trouvé extrêmement bien construit !

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    1. Je suis d'accord avec toi pour la construction. J'aime ces romans qui multiplient les voix et naviguent entre le passé et le présent. Mais je n'en garderai pas un souvenir impérissable!

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  10. Il est dans ma pile celui-là. Et plus il y a d'avis divers et variés, puls je suis curieuse, normalement!

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    1. Je suis curieuse de voir de quel côté ta balance va pencher!

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  11. Ce ne fut pas un coup de coeur non plus mais j'en garde plutôt un bon souvenir. Elle est étonnante cette couverture de poche (ou c'est parce que je ne me souviens plus qu'il y a un lien avec la natation?).

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    1. Belle, mais détonnante à la fois. Si l'eau a son importance, je doute que dans la conclusion du roman, la fille ait été en maillot!!!

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  12. J'avais hâte de le lire ! Au moins pour le contexte social, je le lirai après on verra pour les personnages...

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    1. Exact! Y'a rien de mieux que de se faire sa propre idée... Tu m'en donneras des nouvelles.

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