Je me suis tue · Mathieu Menegaux

dimanche, juin 04, 2017

Qui pour me comprendre? Personne. Qui pour me pardonner? Personne. Qui pour me juger? Toutes et tous.

Claire, quarante ans, croupit en prison depuis deux ans.

De longues périodes d’attente, ponctuées qu’il pleuve ou qu’il vente de mornes promenades, quelques pas quotidiens dans une cour exiguë ou il faut se forcer à ne pas tourner dans le même sens. De fouilles impromptues en douches communes, apprendre à oublier sa pudeur, son intimité et sa féminité. Conjuguer le verbe attendre, à tous les temps. J’ai passé deux années à attendre. À attendre que la justice accélère enfin pour que démarre mon procès, à attendre que tombe le couperet, la sanction que j’appelle de mes vœux, histoire d’expier enfin en paix et de tenter de redonner un sens à ma vie.

En attente de son procès, Claire a décidé de raconter son histoire, sa vérité.

Cette femme tourmentée tournait en rond dans sa vie, malgré un mari aimant, un boulot passionnant et un bel appartement. Sa vie, elle l’a supportait. «Une demi-vie, une vie de flamant rose, une vie sur une patte, à essayer tant bien que mal de conserver l’équilibre, mais une vie.» En couple depuis quatorze ans avec Antoine, l’absence d’enfant leur pesait, les minait tous les deux. «Nous nous écroulions. Nous nous décomposions. Une vie sans enfants, c’est n’était pas formidable. Ce n’était pas une vie.»

Lorsqu’un événement tragique survient, Claire choisit de garder le silence, d’étouffer l’affaire. Cette décision aura maintes conséquences dans sa vie. Elle a fait un choix, croyant pouvoir l’assumer. Illusion… Claire entre dans une spirale infernale.


Impossible d’en dire plus. Ce roman ne peut se raconter sous peine de trop en révéler. Je me suis tue se lit en apnée. Mathieu Menegaux ne ménage pas son lecteur, ne lui laissant pas le temps de reprendre son souffle. Aucun répit, ici. Cette histoire est d'une dureté sans fond, éprouvante, ébranlante, même pour moi qui a la peau sacrément dure! Qu’un homme soit parvenu à se glisser à ce point dans la peau d’une femme m’épate.

Quelques irritants sont tout de même venus jeter une ombre sur le tableau.

Antoine, le mari de Claire…

Quelle raison aurais-je pu avoir de me refuser à mon cher et tendre? Si seulement j’avais dit non, Antoine, je suis trop fatiguée, je n’ai pas envie. Bien sûr, cela m’aurait valu une scène, des cris, des phrases définitives qu’on regrette aussitôt prononcées mais souvent c’est trop tard, les mots ont marqué. Il serait parti nager, courir, se démener. Il aurait appelé son pote Christophe pour lui dire qu’il en avait marre de sa femme qui se refuse à lui. Il a toujours été un peu excessif. C’est pour cela que je l’aimais, aussi.

Qu’est-cé ça? Non, mais quel con! Ce comportement de gamin qui pique une crise parce qu’il n’obtient pas ce qu’il veut me fait monter dans les rideaux. La soumission de Claire m’est tout aussi insupportable. Ma réaction est-elle dûe à mon regard de Québécoise? Mon agacement découle-t-il d’une différence culturelle? Jamais je n’aurais pu passer ne serait-ce qu’une année avec un tel homme, aussi beau et brillant soit-il! Copines et copains européens, je vous prie d’éclairer ma lanterne. Vous reconnaissez-vous dans ces mots?

Autre irritant: tout le long du roman, des titres ou des extraits de chansons se glissent ici et là, en italique. Pour moi, c’était de trop, complètement vain. Allant même jusqu’à briser mon rythme lecture (C’est de qui déjà, cette chanson? Ces mots me disent quelques choses… Ah oui, cet air!). Claire aime la musique… Je veux bien, mais ce n’était pas nécessaire d’en rajouter une couche. Mathieu Menegaux a peut-être trouvé cette diversion pour permettre au lecteur de reprendre son souffle? N’empêche…

Enfin, la fin m’a semblée tirée par les cheveux, invraisemblable. Un peu facile, aussi. Si j'ai aimé la fin, je n'ai pas cru au moyen d'y mettre un terme... C'est nébuleux, dis comme ça, mais je suis tenue au silence sous peine de trop en révéler!

Je me suis tue est définitivement un roman à lire, malgré mes quelques irritants. Tant pour son intrigue captivante que pour les questions qu’il soulève.  

Et pis là, je suis tentée de lire son second roman, Un fils parfait. Qui l'a lu?

Je me suis tue, Mathieu Menegaux, Points Seuil, 144 pages, 2017.

laissez-vous tenter

20 commentaires

  1. Justement, moi je l'ai lu. Et quand je te disais sur IG que j'avais été un peu déçue par la fin, je pensais à celui-ci !
    En ce qui concerne les chansons, je suis entièrement d'accord avec toi, j'ai trouvé ça inutile.
    Quant à l'homme, c'est vrai qu'il est irritant et terriblement égoïste.
    Quand tu verras qua celui du deuxième roman...

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    1. Contente que tu trouves aussi la fin décevante et les chansons superflues. Pour le reste, hormis Antoine, c'est tout bon.

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  2. Je suis européenne (France) et c'est clair que non, ce passage entre Antoine et Claire ne m'a pas du tout laissée de marbre. La majorité des viols se déroulent dans le cadre familial, commis par des proches, c'est dès lors difficile de ne pas faire un rapprochement. Peut-être l'auteur voulait souligner avec quel malheur, l'idée de consentement et du (eurk ce mot me repugne) Devoir Conjugal, était encore très mal maniée aujourd'hui. Honnetement, je suis persuadée qu'en france au moins, ce genre de situations sont bien plus fréquentes qu'on ne le pense...

    Ps : très bonne chronique qui dit assez, mais jamais trop !

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    1. Merci des précisions. Si on parle de «Devoir Conjugal», je suis désolée de penser que c'est plus fréquent qu'on ne le dit. Le nombre de femme qui achète la paix est sûrement plus élevé qu'on ne le pense...

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  3. Bonjour, pour le comportement d'Antoine n'as qu'un nom c'est le viol conjugal. Voici la définition du viol Ce que dit la loi de 1980
    « Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’elle soit, commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte ou surprise est un viol ».En france
    1990 : le viol entre époux est reconnu par un arrêt de la Cour de cassation.
    1992 : selon la décision du 11 juin de la même Cour, « la présomption de consentement des époux aux actes sexuels ne vaut que jusqu’à preuve du contraire ».
    1994 : le Code pénal reconnaît comme circonstances aggravantes les violences commises par un conjoint ou un concubin.

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    1. Voilà qui me rassure et m'apaise. Fiou! Merci pour ces précisions.

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  4. oh elle a tué son mari ? bon je n'en sais rien .. mais un viol conjugal ! c'est étrange, car hier le journal a parlé d'un juge qui va être jugé - il statuait une affaire de violences conjugales, et l'homme a dit que son épouse dormait ailleurs et se "refusait à lui" (normal, il la battait, le con!) et bien le juge a reproché à la femme de ne pas avoir "fait son devoir conjugal" !! Oui - outrage total dans la salle, et l'avocate de la défense a du lui rappeler que ce devoir a été retiré du code civil il y a plus de quarante, voir cinquante ans ! et elle l'a dénoncée à la haute magistrature. Donc oui, certains croient encore que ça existe, et une femme violentée par son mari, subit souvent cela au lit également. Mais si elle refuse, que lui fera-t-il ? pour le coup des titres de chanson, je te rejoins- ça va me couper mon plaisir, surtout que moi je vais aller chercher sur Internet chaque chanson ! dommage - son éditeur aurait du lui demander de les retirer. Bon sinon, ça va ? j'arrive pas à croire que dans quelques semaines, tu seras là !

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    1. Non, elle n'a pas tué son mari, mais pire, si on peut dire!
      Ça me soulage de savoir que la salle était outragée. Ostie, on n'est plus dans les années 50. Aucune femme ne devrait tolérer ce genre de situation...
      Pour les titres, il a eu la brillante idée d'ajouter une page à la fin, notant ses références. N'empêche, ça casse le beat!
      Oui, dans quelques semaines! Ça arrive vitesse grand V. Et j'ai trop trop hâte.

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  5. un roman qui m'avait happée de la première à la dernière page!
    il est autant dérangeant qu'il est accrocheur...(moi aussi j'ai tiqué avec ces histoires de chansons, ça fait un peu collégien, je n'ai pas compris l'intérêt...)

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    1. On s'entend là-dessus! D'aucune utilité, ces chansons...
      Une claque, vraiment. On est assommé, puis il en rajoute une couche, puis une autre, ne nous laissant aucun répit. Bien joué!

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  6. Il paraît dans la même ligne émotionnelle qu'un fils parfait, son dernier roman. Celui-ci, je ne le connais pas, mais bien que glaçant, j'ai ADORE un fils parfait.

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    1. Glaçant pour glaçant, j'ai noté "Un fils parfait".

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  7. j'ai lu ce roman d'une traite, en apnée. Mais je reconnais le côté chiant de cette femme un peu trop soumise (je te rassure, tout comme toi, j'aurais déjà largué le bellâtre :)) qui irrite tant on aurait envie de la secouer

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    1. Grand soulagement! Finalement, c'est un con et sa femme, à ses genoux, l'est un peu - conne -, de rester avec lui. N'empêche qu'il se dévore dans le temps de le dire, ce roman.

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  8. Mouais... tes bémols me laissent à penser qu'il n'est pas pour moi ce roman.

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    1. Tu n'es pas comme cet homme, dis-moi (rassure-moi, plutôt)!!!

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  9. Bon ben malgré la fin qui ne t'a pas convaincue, il m'a l'air pas mal ce roman. Je le note :)

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    1. En fait, c'est une très bonne fin, logique même, mais c'est le moyen d'y parvenir que j'ai trouvé peu crédible. Tu comprendras ce que je veux dire si tu le lis.

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  10. Je l'ai sur ma liste mais je me demande si j'ai vraiment envie de le lire au final... Il va attendre un peu je crois ;)

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    1. Ce n'est pas comme si tu manquais de lectures, hein?!

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