Les Mandible: une famille, 2029-2047 · Lionel Shriver

jeudi, juin 15, 2017


Entre Lionel Shriver et moi, ça ne date pas d’hier… Il y a eu LA grosse claque: Il faut qu’on parle de Kevin. Il y a eu les moins bons La double vie d’Irina et Tout ça pour quoi. Il y a eu aussi le très déstabilisant Big Brother. Les romans de Lionel Shriver ont le don de me dérouter. Elle fait partie de ces auteures imprévisibles, difficiles à voir venir. Les Mandible, son sixième roman traduit en français, surprend une fois de plus en plongeant dans un univers dystopique. L’Américaine continue d’explorer son terreau de prédilection: la famille, ancrée ici dans un futur proche.

En 2029, les États-Unis ne sont plus ce qu’ils étaient. Le pays a perdu son aura de première puissance mondiale. La donne a complètement changé! Un président latino-américain dirige le pays. Un mur sépare le Mexique des États-Unis pour empêcher les Américains illégaux de traverser la frontière. Le sacro-saint dollar est remplacé par une monnaie: le bancor. L’espagnol est dorénavant la première langue parlée. La Chine est devenue la première puissance économique. Les Américaines fortunées rêvent de ressembler aux Chinoises.

Le coût de la vie explose, le taux de chômage grimpe en flèche, les tensions raciales sont exacerbées. Les assurances disparaissent, les écoles privées aussi. L’eau est rationnée (une douche par semaine, gros maximum). La viande, les fruits et les légumes coûtent la peau des fesses (un choux à 30 $, faut en avoir sacrément envie!). Le papier de toilette et le bon café sont dorénavant des produits de luxe.

C’est dans ce contexte qu’évolue la famille Mandible. Quatre générations  de l’arrière-grand-père, autrefois riche comme Crésus, jusqu’à sa descendance – non épargnées par la crise. Tous attendent la mort du patriarche pour toucher sa part d’héritage. Mais avec la faillite du pays, l’héritage fond comme de la glace au soleil. Toute la famille aboutit à Brooklyn, dans la maison de Florence Mandible. La promiscuité sera difficile à supporter. Si la solidarité est au rendez-vous, elle semble forcée, contrainte. Les tensions couvent. Après avoir eu tout cuit dans le bec, les Mandible doivent maintenant apprendre à vivre avec presque rien. Survie et humilité.


Dans Les Mandible, Lionel Shriver livre une critique féroce et impitoyable du capitalisme américain. Si j’ai aimé la saga familiale mise en place et son atmosphère, les longs et fastidieux passages sur l’économie m’ont ennuyée ferme, au point que j’ai failli sauter des pages. Ces passages sont tellement minutieux que ça en devient trop pointilleux. Heureusement, le ton satirique et caustique allège la lourdeur du propos. Les trouvailles technologiques imaginées par Shriver sont fascinantes (les téléphones intelligents sont passés de mode. Dorénavant, tout le monde utilise un fleXes, pliable, aussi mince qu’un mouchoir), l’évolution de l’argot aussi. Le style est toujours aussi juste, précis, chirurgical. Elle a le don de fouiller les bas-fonds de l’âme humaine, ses moindres recoins. La vraie nature de chacun ressort: aigreur, envie, jalousie. Un portrait peu reluisant...

Certains auteurs éprouvent une compassion sans borne pour leurs personnages. Pas Lionel Shriver. Ses personnages, elle les malmène, les éprouve, les pousse à bout. Ici, elle semble prendre un malin plaisir à mettre à l'épreuve leur capacité d’adaptation. Et franchement, ça en devient jouissif!

La vraisemblance de ce roman donne froid dans le dos. Et dire que 2029, c’est presque demain… Une lecture inconfortable, corrosive. Sur ce, je vais aller faire une petite provision de café et de papier de toilette.

Les Mandible: une famille 2029-2047, Lionel Shriver, trad. Laurence Richard, Belfond, 528 pages, 2017.

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33 commentaires

  1. J'attendais les avis sur ce roman, car l'auteur a pu me bluffer (Kevin) ou m'ennuyer (je ne sais plus lequel)

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    1. Celui-ci se situe entre le bluff et l'ennui! Si ce n'était des longs passages qui traitent d'économie, j'aurais été conquise.

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  2. Je n'ai jamais relu de titres de cette auteure depuis LA claque de Il faut qu'on parle de Kévin (faut dire que j'avais mis un certain temps à m'en remettre de celui-là !). Je me disais que je serais forcément décue, mais une amie m'a dit beaucoup de bien de ce titre, cynique à souhait ... Tu confirmes.

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    1. Je confirme!
      N'empêche que, pour moi, "Il faut qu'on parle de Kevin" demeure son meilleur titre. Insurpassable jusqu'à maintenant!

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  3. Ça partait bien, mais en lisant le billet, j'ai un doute...

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    1. Si l'économie n'est pas ta tasse de thé (ce que je pense), tu peux passer ton tour!

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  4. glaçant, un peu trop tôt non 2029 ? j'aurais dit 2049... car en 2050, la population latine aura effectivement dépassé la population blanche. Bon, tes bémols me disent que je peux passer mon chemin pour celui-ci. Je suis débordée ces temps-ci, donc je privilégie ma pàl !

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    1. Entre Lionel Shriver et toi, pas certaine que la sauce prenne! Passe!

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  5. Ce roman m'intrigue beaucoup, peut-être que je vais finir par me lancer malgré quelques doutes !

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    1. Pour l'aspect sociologique, pour les personnages et pour la dimension dystopique, ce roman est génial. Mais les propos sur l'économie m'ont achevée, au point que j'ai failli abandonner à plusieurs reprises. Dommage que tu habites si loin, je te donnerais mon exemplaire!

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  6. J'avoue que le côté roman d'anticipation ne me tentait pas, mais maintenant, vu sous ton angle, je pourrais être tentée ;)

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    1. Il est présenté comme un roman dystopique, mais en même temps, tout pourrait être vrai dans ce roman. Aucune invraisemblance, juste un peu de futur (qui fait froid dans le dos). Mais si tu n'es pas friande d'économie, passe ton chemin. Cette dimension plombe la lecture; une lourdeur étouffante...

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  7. j'ai tenté à 3 reprises de lire Il faut qu"on parle de Kevin. Impossible d'aller au delà des 100 pages. En revanche j'ai adore le film avec ma magnifique Tilda Swinton

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    1. Ah! Dommage... J'ai vu le film après avoir lu le roman. C'est rare que ça m'arrive, mais j'ai trouvé le film aussi bon que le roman. Après trois tentatives, pas la peine d'aller plus loin. Ce roman n'est juste pas pour toi et c'est bien ainsi!

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  8. Je lui ai donné trop de chances pour avoir envie de poursuivre l'aventure avec elle. Mais tu as raison, Il faut qu'on parle de Kevin fut une vraie claque. Je me souviens l'avoir fini en pleine nuit, puis m'être relevée pour chercher des explications sur mon ordi.

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    1. Je me faisait justement la réflexion que c'était sans doute le dernier roman d'elle que je lisais! J'abandonne... Pour moi, "Il faut qu'on parle de Kevin" reste et restera son «chef-d'oeuvre».

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  9. Zut, j'ai pas réussi à rentrer dedans ! Mais bon, j'ai laissé le marque-page à l'intérieur. Il n'est pas exclu que j'y revienne...

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    1. Je parie que tu n'y reviendras pas! Avec cette foisonnante rentrée qui s'en vient...

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  10. Je ne connais pas cet auteur mais l'intrigue de celui-ci ne m'attire pas. Peut-être à découvrir avec un autre de ses romans (je note il faut qu'on parle de Kévin)

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    1. LE roman à lire de Shriver: "Il faut qu'on parle de Kevin". Troublant, dérangeant. Une relation mère-fils comme je n'en ai jamais lue. Et la fin... Horrifiante!

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  11. J'ai bien envie de le lire, je ne connaissais pas du tout ce livre mais vu comment tu en parles ça m'intéresse beaucoup. J'aime les dystopies et si la famille est exploitée c'est encore mieux !

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    1. Il est très bien en soi. Le portrait familial est cinglant à souhait et l'univers dystopique éblouit par son originalité terre à terre. Si ce n'était de ses longues théories économiques, je me serais régalée. Une chose est sûr, ce roman porte à réfléchir.

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  12. Je suis resté à Kevin. Difficile effectivement de faire mieux. Impossible, même. Peut-être. Toujours est-il que je n'ai encore rien lu d'autres. Je ne suis pas très futuriste dans l'esprit, alors si l'occasion se présente pourquoi pas, mais je ne vais pas chercher non plus cette occasion...

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    1. C'est crissement dommage à dire, mais pour moi, Lionel Shriver = Kevin. Chaque roman lu d'elle par la suite ne lui arrivait pas à la cheville. Sur ce coup, tu peux passer ton chemin sans culpabiliser!

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    2. cool. ça fait deux romans de suite que je peux passer à côté, sans regarder... et sans même avoir ce sentiment de culpabilité de louper un truc...

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    3. Et j'te jure que tu passeras aussi ton chemin pour le prochain!

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  13. Bon je n'ai jamais lu Lionel Shriver. Et je pensais que c'était un homme ;)
    Je suis souvent tombée sur ses livres, à la biblio mais je n'ai jamais franchis le pas de les lire. Il y a quelque chose qui me retiens, je ne suis pas sûre... Mais là celui-ci je note. Et je pense que ce qui t'a plu, la saga familiale, risque de moins me plaire au profit des passages sur l'économie, qui eux m'intéressent. Je vais peut-être essayer de la lire avec Les Mandible... Je te dirai si je me lance ;)

    (La photo de Ronald est très parlante je trouve ;) Bon choix!)

    (Je suis ravie de voir ce que tu lis en ce moment, dans ta colonne de droite ;) )

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    1. Ah! Je suis très curieuse d'avoir ton avis, de voir si ces passages sur l'économie sauront te convaincre. En tout cas, dis-le moi si tu te lances.
      J'ai termine "Gravesend" à regret... Billet à suivre au retour de mon mois dans les Europes!

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    2. Je te dirai!
      À regret... donc tu as aimé?

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    3. Que oui! J'ai beaucoup, beaucoup aimé. À suivre...

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    4. Ahhhh! Je le savais que ça te plairait! :D

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  14. Je l'ai feuilleté en librairie. Un tel pavé, s'il y a des longueurs et des passages barbants sur l'économie, ce sera sans moi.

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    1. Tu vois, je t'imagine mal le lisant, celui-là. Pas le genre de pavé qui te plairait,

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