Des nouvelles, encore des nouvelles

mardi, août 29, 2017


«La nouvelle coupe le souffle. Le roman l’entretient à petit feu.» Marcel Schneider

Les amoureux de nouvelles sont rares. Vous êtes plusieurs à ne pas en lire, à bouder ce genre mal aimé. J’ai déjà fait partie de ce gang, mais c’était avant… Avant de lire Un membre permanent de la famille de Russell Banks. Avant de lire Incandescences de Ron Rash. Ces deux recueils m’ont donné la piqure. Depuis,il me faut mon recueil quasi mensuellement. Je me suis lâchée lousse cet été. J’en ai enfilé trois, dont deux publiés dans la collection «Terres d’Amérique», gage de qualité incontestable.


Une nouvelle venue originaire du Vermont: Robin Macarthur. Le cœur sauvage renferme onze nouvelles fortes, percutantes de par leur simplicité. Le décor est sublime: les régions sauvages de cet État américain, avec ses imposantes forêts, ses rivières et ses champs à perte de vue.

Il y a ceux qui y vivent, comme ce vieux couple d’amoureux (Les tourtereaux), comme cette mère cabossée et sa fille qui jasent sur la galerie avant d’aller faire une saucette dans l'eau au clair de lune (Silver Creek), comme cet homme qui trahit son meilleur ami pour fuir sa solitude (Maggie dans les arbres). Il y a ces ados qui rêvent de partir, qui refont le monde assises dans une Karmann Ghia abandonnée (Karmann). Il y a celle qui est forcée de rentrer au bercail pour s'occuper de sa mère atteinte d’un cancer (Les femmes d'où je viens). Il y a celui qui revient dans la maison de son enfance pour exorciser les souvenirs d’un frère mort et d’un père suicidé (Là où les prés tentent d'exister). Il y a celle qui attend le retour se son fils parti en Afghanistan (La longue route vers la joie). Il y a celle qui s’inquiète pour son petit-fils (Le pays de Dieu).


La solitude, l’attente et le manque, la nostalgie, les regrets: autant de thèmes disséqués au scalpel par la plume acérée de Robin Macarthur. Elle démontre une tendresse infinie pour ses personnages. Elle évite le piège du mélodrame pour se concentrer sur la réalité sans fard ni dentelle. Les femmes ne s’apitoient jamais sur leur sort, ne baissent jamais les bras. Elles sont fortes, malgré leurs nombreuses cicatrices.

Pour gagner sa vie, elle a fait des ménages, servi dans des restaurants, coupé des arbres, entretenu des jardins, planté des clous, toiletté des chiens, posé de la laine de roche, abattu du bétail. Ça l’a laissée toute de travers, ridée, couverte de callosités, voûtée. Mais c’est une tigresse. Sur la cuisse gauche, elle s’est fait tatouer un cougar qui me rappelle, chaque fois que je le vois, la guerrière assoiffée d’amour qu’elle est intérieurement.

Émouvant et transcendant. Le recueil tout désigné pour apprivoiser (et apprécier) le genre.

Electra, Mr K et Jérôme sont aussi tombés sous le charme.

Le cœur sauvage, Robin Macarthur, trad. France Camus-Pichon, Albin Michel, 220 pages, 2017.



J’ai quitté le Vermont pour me rendre à Vancouver, en Colombie-Britannique. Alors que les personnages des Robin Macarthur vivent les deux pieds dans la nature, ceux de Michael Christie se dépatouillent en plein cœur de la ville. Neuf nouvelles, neuf instantanés de vie qui ont pour cadre le Downtown Eastside.

Ils sont seuls, tentent d’agripper le vent, de s’oublier. Ils quêtent un peu d’amour, comme cette femme tombée amoureuse d’un ambulancier, qui passe son temps à appeler les secours dans l’espoir de le revoir (Numéro d’urgence). La solitude les pousse à agir, tel ce grand-père qui, après avoir reconnu son petit-fils sans-abri dans un documentaire, décide de partir à sa recherche (Rebut); tel cet homme qui, en adoptant un berger andalou, espère faire de nouvelles rencontres (Un compagnon idéal). Ils sont à un tournant de leur vie, doivent choisir quel chemin ils emprunteront. Un homme dépressif, abandonné par sa femme et sa fille, déménage dans le cabanon de son jardin et se lie d’amitié avec un sans-abri (Le jardin du mendiant). J’ai eu un coup de cœur pour cette ramasseuse compulsive, collectionneuse de petites cuillères, qui vient en aide aux pauvres de son quartier, quartier qui ne cesse de s’appauvrir au fil des ans (La reine des bocaux et des boîtes).

Au fil des ans, par la vitrine de sa boutique, elle avait vu défiler ouvriers estropiés des scieries, vagabonds et poivrots – vestiges cabossés de l’héritage industriel de la ville –, auxquels étaient bientôt venus se joindre les héroïnomanes, puis les fumeurs de crack et autres représentants de toutes les formes de misère. Le quartier était de ceux que les automobilistes traversaient désormais bouche bée comme en safari.

Face à une vie sans grande perspective, les personnages sont englués dans une solitude étouffante. Le style est empreint d’images saisissantes de désespoir, mais également de tendresse, de ces images qui fendent le coeur. Michael Christie aime ses personnages, les comprend. Son regard lucide dévoile leurs fêlures et cicatrices sans voyeurisme. Son empathie est contagieuse. J'ai juste un petit bémol pour le manque d'unité et de liant entre les nouvelles.

Le jardin du mendiant, Michael Christie, trad. Nathalie Bru, Albin Michel, 320 pages, 2012.



De l’Amérique du Nord, je passe en Amérique du Sud. Cap sur l'Argentine. C’est sur le bon conseil d’Electra que j’ai mis la main sur le recueil de nouvelles de Mariana Enriquez à la librairie nantaise Les nuits blanches. Déjà, sa couverture retient l’œil.

Elle est toute jeune. Elle est Argentine. Et son univers est… étrange. Les douze nouvelles qui composent ce recueil sont à la fois effrayantes et addictives.

Dans un climat glaçant, le malaise est omniprésent et la folie jamais loin. L’étrangeté surgit du quotidien le plus banal. Pour chacune de ces nouvelles, j’étais à l’affût de ce moment où le banal glisserait dans l’étrange.

L’étrangeté est à l’honneur dans Un enfant sale, où une jeune femme s’inquiète pour un enfant de la rue délaissé par sa mère junkie. Toute aussi étrange, cette nouvelle où une gamine et son amie décident de glisser des chorizos dans les matelas de l’hôtel où son père travaillait, pour se venger de son licenciement (L’hôtel). Sans parler de cette jeune anorexique obsédée par un crâne trouvé dans la rue (Pas de chair sur nous). L’horreur monte d’un cran avec Patio du voisin. Une femme est convaincue que son voisin garde un enfant enchaîné dans son appartement. L’enfant se révèle une créature sauvage sanguinaire et affamée de chat. Réalité ou hallucination?

Deux nouvelles m’ont particulièrement chamboulée. La maison d’Adela, dans laquelle une gamine amputée d’un bras partage sa fascination pour les films d’horreur et est avalée par le mur d’une maison abandonnée. Et Fin des classes, dans laquelle une adolescente s’arrache les ongles et les cheveux devant ses camarades de classe.

Le Buenos Aires de Mariana Enriquez est un labyrinthe terrifiant: des quartiers sombres, des rues tortueuses peuplées de toxicomanes, d’enfants des rues, d’adolescentes en quête d’aventures fortes. Les fantômes de la dictature rôdent, la pauvreté se fait sentir. Ici, les femmes occupent le premier-plan. Des adolescentes torturées aux femmes de carrière, les personnages féminins de Mariana Enriquez sont complexes et… troublants. Les enfants passent un mauvais quart d’heure. Les hommes ont tous le mauvais rôle: violents, contrôlants, fainéants. Ils ne font pas long feu et sont rapidement expulsés. Les mots de Mariana Enriquez sont pesés, adroitement enfilés les uns à la suite des autres pour emprisonner son lecteur.

Un univers singulier, glauque, puissant. Un recueil déroutant et hautement original.

Electra en parle mieux que moi!

Ce que nous avons perdu dans le feu, Mariana Enriquez, trad. Anne Plantagenet,  Éditions du Sous-Sol, 240 pages, 2017.

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24 commentaires

  1. Et si à cause de toi je me mettais à lire des nouvelles ? On aura tout vu ! Mais c'est vrai que j'avais déjà très envie de lire Le cœur sauvage et maintenant encore plus. Je crois que je vais tenter l'aventure...

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    1. On en reparlera lorsque tu auras un premier recueil derrière la cravate! "Le coeur sauvage" est un excellent choix pour se mettre en bouche!

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  2. J'adore les nouvelles! Et surtout les anthologies qui sont un plaisir garanti car je peux toujours sauter au prochain auteur.

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    1. Ah! Heureuse d'avoir une nouvelle adoratrice de nouvelles par chez moi! C'est vrai que les anthologies, c'est génial, surtout lorsqu'un thème ou une nationalités les rassemble.

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  3. J'aime énormément les nouvelles. C'est dur d'écrire des nouvelles et je trouve que ceux qui y réussissent sont d'excellents écrivains. De bonnes nouvelles sont souvent les lectures les plus marquantes. C'est tellement dommage que ce soit autant boudé! Il se cache des pépites dans les nouvelles.

    Les deux premiers livres de ta chronique sont déjà dans ma liste à lire. Le troisième ne m'attire pas. J'ai très peu d'affinités pour l'Amérique du Sud. Ça ne me parle pas... Mais bon, 2 sur 3 c'est pas mal ;)

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    1. 2 sur 3, c'est excellent.
      J'imagine que pour avoir la piqure, il faut faire une découverte forte, marquante. Après quoi, on découvre toute la richesse et la profondeur contenues en si peu de mots et on devient accro.

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  4. J'adore de plus en plus les nouvelles, le premier recueil m'attend et je m'en réjouis !

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    1. Heureuse de voir une convertie par ici! Ça tombe bien qu'il t'attende, c'est le plus à mon goût des trois.

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  5. Je ne suis pas très nouvelles de mon côté mais je me souviens que Mr K avait particulièrement aimé "Le Cœur sauvage". Il faudrait que je me penche dessus à l'occasion. D'autant plus qu'on l'a dans notre bibliothèque donc pas d'excuses !

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    1. Aucune excuse. Tu devrais suivre davantage les bonnes recommandations de Mr K!!!
      Ce recueil est, quant à moi, un excellent moyen pour découvrir toute la richesse du genre.

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  6. Excellent ! J'ai lu rapidement ta deuxième chronique car je dois encore le lire. J'ai adoré Le Coeur Sauvage et l'auteure est si gentille et pour l'Argentine, j'adore ton billet - c'est amusant car je n'ai pas eu peur en le lisant mais maintenant en te lisant, je me dis qu'elles sont vraiment effrayantes - oui Adela aussi m'a fortement marquée ! et le gamin enchainé ..
    Je pense à notre projet, mais je cours (ce week-end, je bosse dessus non stop)

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    1. J'attends de tes nouvelles pour tu sais quoi!

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  7. "le coeur sauvage" me tente depuis des mois....tu enfonces le clou, merci ;-)

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    1. Tant mieux! Le recueil de Robin Macarthur est génial pour apprivoiser le genre ou continuer de s'en délecter. Elle le maîtrise à merveille.

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  8. ah les nouvelles, comme tu dis genre mal-aimé, boudé. C'est marrant, j'avais failli acheter le Russel Banks dont tu parles et je l'avais reposé quand j'avais compris qu'il s'agissait de nouvelles. Peut-être bien que je vais le lire finalement :)

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    1. D'autant plus qu'il est paru en poche! Le recueil de Banks donne un excellent aperçu du genre: une variété de tons dans un univers homogène, avec une belle diversité de personnages. J'te vois bien le lire, celui-là!

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  9. Magnifique "Cœur sauvage", je suis d'accord avec toi c'est le recueil parfait pour convaincre un lecteur n'appréciant pas spécialement les nouvelles.

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    1. Si on peut mettre l'épaule à la roue pour faire de nouveau converti...

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  10. J'ai adoré "Le coeur sauvage" !! et repéré "Le jardin du mendiant" ! J'aime bien les nouvelles de temps en temps, il me manque parfois, pour certaines d'entre elles...le fait qu'elles ne soient pas des romans !

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    1. C'est vrai qu'il arrive qu'on reste sur notre faim. Quand on s'attache à un univers et à ses personnages et qu'au bout de 25 pages, c'est terminé: ça fait mal!

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  11. Tu sais bien que je suis du clan des réticents aux nouvelles ! ( Sauf celle de J.C Oates!) Mais "Coeur sauvage"...:voilà quoi ! Je regarderai s'il est à la bibliothèque !

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    1. Je sais... Electra et moi on travaille là-dessus pour faire plus de converti(e)s, dont toi!
      Pour ce qui est du "Coeur sauvage", regarde à la bibli. Tu ne peux pas le regretter, j't'en passe un papier!

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  12. Il y a eu une période où je lisais énormément de nouvelles! Surtout des belges. ça fait longtemps que j'ai lu ce format. Je retiens "Le coeur sauvage"!

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    1. S'il n'y en a qu'un à retenir parmi les trois, je dirais que tu fais le bon choix!
      J'ai été une grande lectrice de nouvelles, il y a une vingtaine d'années, principalement des classiques (Poe, Maupassant, Tchekhov et cie). J'avais délaissé le genre et j'y suis revenue avec emballement, grâce aux nouvellistes américains. En fin de compte, ça m'avait manquée!

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