Pour celle qui est assise dans le noir à m'attendre · Antonio Lobo Antunes

jeudi, août 10, 2017


Antonio Lobo Antunes… Trop souvent, qui se frotte à son œuvre s’y pique. Auteur réputé ardu, hermétique, impénétrable, avec lui, ça passe ou ça casse. On adore ou on déteste. On adhère ou on rejette. Entre les deux: rien. Son œuvre demande qu’on s'abandonne, qu’on fasse taire ses exigences de repères, d'intrigue linéaire. Chez lui, la parole s’emballe, l’intrigue sautille, fait des bonds de côté. C’est vrai, il n’est pas facile à suivre!

C’était il y a longtemps: j’ai mis la main, presque par hasard, sur Mémoire d’éléphant, son premier roman – et l’un des plus accessibles. La magie a opéré instantanément. J’ai enchaîné avec Le cul de Judas et Connaissance de l’enfer. En un été, j’ai tout lu. Après, j’ai attendu ses traductions, une par année en moyenne. J’étais mûre pour m'y remettre. J’ai pris son dernier roman, Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre, je me suis abandonnée et, une fois encore, la magie a opéré.

Une vieille femme raconte. Une ancienne actrice de théâtre, soixante-dix-huit ans au compteur, vit dans son appartement de Lisbonne. Veuve depuis longtemps. Elle arrive au bout de sa vieillesse. La mémoire lui fait défaut, patauge de plus en plus. Le présent lui échappe, les bribes du passé viennent la hanter. Heureusement, elle n'est pas seule. Il y a bien le lévrier imprimé sur le torchon de la cuisine qui prend vie et le chat avec son moteur qui s’emballe.

Il y a aussi «la dame d’un certain âge» qui vit avec elle. Elle est payée pour. Elle la bourrasse de temps en temps, s’impatiente, la traite comme un bébé. Faut la comprendre, elle a ses problèmes, dont un fils malade des reins. Elle est seule, elle aussi. «Le neveu du mari» vient souvent faire son tour, s’assurer que tout roule. Il a promis à son oncle de veiller sur sa tante. Mais elle n’en finit pas de finir, la vieille… La femme du neveu du mari, elle, voudrait bien mettre la main sur l’appartement pour le vendre et faire la belle vie avec tout l'argent. Le médecin vient à l'occasion dire son mot et tenter de prédire le temps qu'il reste. Lui aussi, il vieillit. S'ils plaçaient la vieille dans un foyer pour vieux, tout serait réglé. Mais si elle pouvait enfin mourir, ce serait l'idéal...

Tout au long du roman, ces voix s’entrechoquent, entre en collision avec celle de la vieille femme. 

L’enfance de la vieille dame refait surface – de doux instants passés à Faro, auprès de parents aimants. Ses deux maris reviennent d’entre les morts, pour quelques instants. Le directeur du théâtre où elle travaillait surgit, ici et là. Le présent, lui, et ceux qui l'habite, se dissout de plus en plus. 

J’avais envie de demander du poulet pour le dîner à la dame d’un certain âge mais les mots ne venaient pas, c’est-à-dire je pensais au poulet mais je n’arrivais pas à m’exprimer, une telle distance entre la tête et la voix, je perdais tout en chemin, le neveu de mon mari à la dame d’un certain âge
- Heureusement que mon oncle n’est plus là pour assister à ça
moi sans les mots, indignée
- Pour assister à quoi je me porte à merveille?
et c’était vrai, je me portais à merveille, la seule chose c’est que je n’arrivais pas à me souvenir dans quelle partie de la maison se trouvait ma chambre.


Antonio Lobo Antunes est en très grande forme. Son style halluciné, son flot verbal, sa prose luxuriante explosent à chaque tournant de phrase. Un coup de cœur, une fois encore. Le titre à lui seul est une porte ouverte sur l'imaginaire.

Il est un grand magicien: magicien du verbe, de la construction échevelée, des monologues torrentiels. Je suis médusée devant tant de talent. Comment arrive-t-il à ne pas se perdre dans les filets qu’il tisse? Et sa traductrice! Il doit lui en avoir donné, des cheveux blancs!


Quelle est forte, son histoire. Je ne me souviens pas d’avoir lu un roman où la vieillesse est aussi bien décrite: la détresse devant un corps qui cesse d'obéir, les éclairs de lucidité, la perte de repères, la confusion et les doutes.  

La façon qu’a Antonio Lobo Antunes de voir le monde, de le décrire, me laisse toujours bouche bée. Le temps englobe tout: le passé, le présent et le futur ne font qu’un. Et ces images... Ici le chat ne ronronne pas, il a un moteur (Le moteur du chat s’emballe, se noie...). Ici, le vieux mourant ne maigrit pas, c'est son pyjama qui devient trop grand.

Et toujours, ce style unique, incomparable:

- Ce garçon ira loin
mais, virgule, avec un père sans argent impossible d’envisager de longues études, il a trouvé à s’embaucher dans une petite entreprise d’abord en sous-sol dans une venelle, ensuite en sous-sol dans une rue, ensuite dans un ancien garage dans de l’avenue, ensuite l’invitation de la firme dans laquelle il travaillait toujours, ensuite le diabète de sa mère veuve, des évanouissements, des sueurs, ensuite le plat spécial qu’il mangeait lui aussi et qui avait un goût de papier d’emballage nom d’un chien, l’argent qui filait à la pharmacie, l’argent qui filait chez les médecins, ensuite la mort de sa mère, ensuite le mariage, ensuite les gosses, ensuite le caractère de sa femme, ensuite encore et toujours la même question
- Au bout du compte c’est ça la vie?
et en effet c’est ça la vie, en effet ce n’est que ça la vie, par chance il a conservé son écriture parfaite et la maîtresse, fière
- Ce garçon aurait pu aller loin

Chez Antonio Lobo Antunes, la ponctuation se rebelle, les répétitions enfoncent le clou, les dialogues tombent comme un cheveu dans la soupe. Ici, tout est parfaitement construite, au mot près. La perfection littéraire n’est peut-être pas de ce monde, mais les romans d’Antonio Lobo Antunes s’en approche dangereusement! J'espère que les prochains à se frotter à ses romans ne s'y piqueront pas et les adopteront, comme moi!

Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre, Antonio Lobo Antunes, trad. Dominique Nédellec, Christian Bourgois, 452 pages, 2017.

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18 commentaires

  1. Impossible de résister à un billet pareil ! Qu'est-ce que tu en parles bien ! Je n'ai jamais lu Antonio Lobo Antunes mais tu m'y as décidée (je commencerai par le premier).

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    1. Tu trouves? Je suis heureuse d'avoir pu piquer ta curiosité. Maintenant, j'espère que ça passera et que tu deviendras fan, toi aussi! (En passant, tu peux trouver 95% de son oeuvre en Points Seuil.)

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  2. si cela ne donne pas envie de découvrir cet auteur, c'est que je ne m'y connais pas ! on sent que tu aimes cet auteur et ta chronique est très belle. je vais jeter un œil sur Mémoire d'éléphant pour commencer.

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    1. Je suis arrivée à mes fins, mon objectif est atteint: donner envie d'aller à sa rencontre! Reste à voir si tu t'y piqueras ou t'y colleras! Pour info, "Mémoire d'éléphant" est paru chez Points Seuil. Bonne et belle découverte.

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  3. Ton billet est magnifique, je trouve toujours très difficile d'écrire sur les auteurs qu'on aime et tu lui rends un hommage magnifique ! J'avais lu la première page de ce roman quand tu étais chez moi et j'ai bien aimé donc je pense que je vais me lancer !
    J'ignore s'il y en a plus "aisé" ou court ou alors le premier que tu cites - je suis sûre de le trouver à la BM !

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    1. Merci! En passant, j'attends toujours ton billet sur Salinger!
      Si j'étais toi, je commencerais par ses premiers romans. Ils sont plus accessibles. Si tu aimes, tu pourras poursuivre avec les autres. Ce qui te permettra de voir son cheminement et son évolution (qui sont fascinantes).

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  4. Oh le beau billet, j'avais hâte de le lire! Il m'apparaît moins intimidant, Antonio. Je note "Mémoire d'éléphant", pour commencer. Mais celui-ci a l'air très beau. Du grand art !

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    1. Il y a de ces auteurs qui intimident ou font peur. C'est malheureusement le cas avec Antonio et je dirais que c'est à juste titre. Mais une fois apprivoisé, son oeuvre est inoubliable. Soit on aime, soit on déteste. J'ai hâte de voir dans quel camp tu iras!

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  5. Comment résister ? Tu as écrit un très beau portrait de cet auteur que je ne connaissais pas encore! Si je le trouve en bibliothèque,je saute dessus!et j'espère que ça passera avec moi;-)

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    1. J'espère aussi que ça passera, un chapitre à la fois! On aime ou non. Mais si on aime, cet amour fait des étoiles et des feux d'artifice!

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  6. Tu as raison, c'est un magicien. Parfois, je suis obligée de poser ses romans et de les reprendre mais c'est toujours un voyage incroyable.

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    1. Est-ce à dire que tu en as lu plus qu'un?
      Tu serais bien la première, ici, à avouer son attachement à Antunes!

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  7. Bonsoir et merci pour votre avis qui me donne envie de lire très prochainement ce roman.
    Vos mots sont très agréables à lire.
    Merci beaucoup.

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    1. Merci à vous pour ces mots réconfortants! Je vous souhaite une bonne immersion dans cet univers si particulier. Et j'espère que vous reviendrez me donner votre verdict...

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  8. Rien que le titre me bouleverse et ton article enfonce le clou!
    J'ai récemment acheté Le Cul de Judas qu'il me tarde de découvrir...

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    1. Tu reviendras m'en toucher un mot. J'ai adoré "Le Cul de Judas", que je compte évidemment relire un jour. Pas facile d'approche, mais quel souffle, et quel univers tentaculaire. Bonne découverte! (J'espère que ça cliquera!)

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  9. C'est vrai que le style de Lobo Antunes est très personnel. Ayant découvert cet auteur avec le film Lettres de la guerre j'ai ensuite apprécié ses chroniques (Livre de chronique, Dormir accompagné).

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    1. Et dire que je n'ai pas encore lu ses chroniques, que ses romans. Pour ce qui est du film, tu m'apprends son existence et je t'en remercie. Je vais tenter de le trouver.

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