Underground Railroad · Colson Whitehead

jeudi, août 31, 2017


Je tenais à lire Underground Railroad. Non pas à cause de l’engouement qu’il suscite – quoiqu’amplement mérité. J’ai voulu lire ce roman parce que j’aime ce qu’écrit Colson Whitehead. J’aime sa diversité et son audace. Avant de créer le blogue, j’ai lu Sag Harbor et je suis tombée en amour avec Benji. J’ai aussi lu Zone 1 et c’est la première fois qu’un roman post-apocalyptique peuplé de zombies m’a plu (alors que j’ai habituellement horreur de ça). Pas question, donc, que je passe à côté de Underground Railroad. Il débarque en français auréolé du Pulitzer 2017 et du National Book Award 2016. Ce roman, on le voit partout, ce n’est par fini, et c'est tant mieux.

Ça se passe aux États-Unis, avant la guerre de Sécession. Les frères Randall dirigent une plantation de coton en Georgie. Cora a seize ans, ou peut-être dix-sept; elle n'en est pas tout à fait sûr. Elle est née dans la plantation, tout comme sa mère Mabel. Lorsque Cora avait dix-onze ans, sa mère s'est enfuie  elle est la seule esclave à s’être échappée de la plantation. On ne l’a jamais revue. Cora a toujours eu des émotions embrouillées envers sa mère, déchirée entre le ressentiment d'avoir été abandonnée et l’admiration devant son courage et sa détermination. Quand Caesar, un esclave arrivé de Virginie, propose à Cora de s’enfuir, la jeune femme hésite. Caesar l’a choisie, elle, parce qu'il est persuadé qu'elle lui apportera de la chance (sa mère n'a-t-elle pas réussi son évasion?). Cora pèse le pour et le contre: la liberté ou la mort. Les propriétaires d'esclaves sont impitoyables devant des esclaves capturés... Lorsqu’un changement de garde survient à la plantation, Cora et Cesar prennent la fuite.

S’ensuit un fascinant périple à travers les États-Unis. Le parcours de Cora est parsemé de rencontres: tant des âmes secourables que des monstres barbares et sanguinaires. Elle devient nounou, puis mannequin au musée des Merveilles de la Nature en Caroline du Sud, elle vivra un temps cachée dans un grenier et sera témoin de séances de lynchage publiques en Caroline du Nord («En Caroline du Nord, la race noire n’existait pas, sinon au bout d’une corde.»), elle traversera le Tennessee et sera prise dans un guet-apens en Indiana. Une vie à courir, encore et toujours.



L'Underground Railroad était un réseau de routes et de lieux clandestins mis en place par les abolitionnistes et utilisé par les esclaves afro-américains qui fuyaient vers le Nord. L’ingéniosité de Colson Whitehead est d’avoir imaginer un vrai réseau souterrain, avec ses tunnels, ses locomotives et ses wagons, ses chefs de gare et ses conducteurs. Par la fiction, il donne une idée de la manière dont un vrai système de voies ferrées souterraines aurait pu exister.

La construction du roman avait tout pour me transporter. Chaque chapitre marque une nouvelle étape dans le parcours de Cora  les deux Carolines, le Tennessee et l'Indiana , entrecoupé de courts chapitres qui présente un personnage lié, de près ou de loin, à la jeune femme: Ajarry, sa grand-mère; Ridgeway, le chasseur d’esclaves qu'elle aura constamment sur les talons; Stevens, un étudiant en médecine pilleur de tombes; Ethel, une «abolitionniste forcée»; Caesar, son compagnon de misère pour un temps; Mabel, sa mère. La brochette de personnages est pittoresque, malgré le fait qu'il y ait des bons, des méchants, et entre les deux, presque personne.

Dans un style limpide d'une justesse implacable, Colson Whitehead parvient à capter l'essence même d'un système esclavagiste. Il décrit la vie d'esclave – le rêve de liberté, la peur constante, la faim, la violence –, ouvre une porte sur ceux qui les ont aidés, asservis ou chassés. L'entraide, la foi en l'égalité et la générosité font contrepoids à la barbarie et au racisme systémique. N’empêche, vu ce qu'il en ressort, l’humanité est plus que désespérante. Et les Noirs ne sont-ils pas toujours et encore victimes de racisme et de discrimination?

Colson Whitehead entremêle la fiction, dans ce qu'elle a de plus vibrant, avec la réalité historique, dans ce qu'elle a de plus effroyable. Ce que j’ai appris m’a sidérée – le prix moyen d’un esclave (250 $), les études de Tuskegee sur la syphilis, le contrôle des naissances et la stérilisation stratégique de femmes noires. Derrière un rideau d'apparences, les États-Unis camoufle une histoire teintée de sauvagerie barbare et sanglante.

J'ai eu un immense coup de cœur pour cet Underground Railroad. Je l'ai lu la bouche ouverte et les poings crispés. Et que dire de la fin... Je me suis prise une de ces claques, j'vous raconte pas! Si ce n'est déjà fait, précipitez-vous sans attendre.

À lire, le passionnant billet d'Electra, ainsi que ceux de Nelfe, de Raccoon et de Moka.

Underground Railroad, Colson Whitehead, trad. Serge Chauvin, 416 pages, Albin Michel, 2017.

Vous pourriez aussi aimer

39 commentaires

  1. Il est là, il me nargue depuis ma bibliothèque, il sait que je ne lui résisterai pas longtemps.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce sera l'un des titres forts de ma rentrée. J'espère qu'il en sera de même pour toi!

      Supprimer
  2. Enfin ! merci de citer mon billet, j'avais tellement aimé à l'époque et je suis heureuse de voir que toi aussi tu as succombé ! oui limpide et si instructif ;-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ton billet est incroyablement éloquent. Impossible de ne pas y référer!

      Supprimer
  3. oulalalala !! Quelle chronique ! J'avais des a-priori mais là tu m'as convaincue de l'acheter !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Aucun a-priori à y avoir, j'te jure (ou je te rembourse!)

      Supprimer
  4. Une de mes lectures incontournables de Septembre! Je ne connaissais pas du tout cet auteur avant la parution de ce roman, je vais donc également m'intéresser à ce qu'il a publié avant!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tant mieux, tant mieux. J'ai très hâte de lire ton billet.
      J'ai rarement vu un auteur qui parvient à aller dans autant de directions différentes et à faire aussi fort à chaque fois (trois romans lus et trois coups de coeur): du post-apocalyptique à la fiction historique, en passant par le roman d'apprentissage.

      Supprimer
  5. Un roman magnifique, on est d'accord. Je vais m'empresser de découvrir les autres titres de Colson Whitehead maintenant, même si j'ai bien compris qu'ils étaient très différents de celui-ci ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu as bien compris, les trois lus sont TRÈS différents. Comme je l'écrivais à Eva, on passe de la fiction historique au roman post-apocalyptique ("Zone 1"), en passant par le roman d'apprentissage ("Sag Harbor").
      À chaque fois, il fait très très fort. Un caméléon étonnant, ce Colson!

      Supprimer
  6. Bon c'est malin, j'avais déjà envie de le lire et maintenant c'est pas mieux parce qu'en plus j'ai envie de lire Zone 1 (parce que moi, j'aime les zombies d'amour ^^)

    RépondreSupprimer
  7. Attend, il a écrit un livre de zombies apocalyptique? Ça m'intéresserait! Pour Underground railroad, je le vois trop partout pour le moment. Je vais laisser descendre la poussière pour m'y intéresser, par contre je note Zone 1. Je le lirais bien en premier!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pareil. Je n'aime pas lire les livres qui sont dans l'agitation. Et puis de toutes manières, zombie first ^^

      Supprimer
    2. Là je suis bien d'accord! ;)

      Supprimer
    3. Bon, à ce que je vois, vous avez une prédilection commune pour les zombies? Eh bien, vous serez servies! Qu'il soit parvenu à me faire aimer les zombies... Il est très fort!
      Pour ce qui est de l'agitation, je vous suis à 100%. Mais celui-là, je ne pouvais pas attendre, comme je l'explique dans mon intro.

      Supprimer
  8. Du coup, il me le faut, celui-là! J'en avais entendu parler, le thème me parle... il n'y a plus qu'à!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, il n'y a plus qu'à! Une fiction historique passionnante, dont on ressort ébranlé. Que demander de mieux!

      Supprimer
  9. Il est sur ma liste, j'ai lu ton billet en diagonale pour ne pas trop en savoir ! je repasserai même si de voir ton comm' sur les zombies m'inquiète un peu ;o)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il n'y a pas lieu d'être inquiète! Pas de zombies dans Underground. Ça ne fait que démontrer à quel point Colson est un auteur à la palette étendue!

      Supprimer
  10. Jolie chronique! Il est en haut de ma wishlist pour septembre avec Bakhita ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mmmm! Maintenant que tu me le rappelles, j'ai vraiment envie de découvrir le dernier Olmi.

      Supprimer
  11. Le temps va être long avant sa sortie en poche, j'ai très très envie de le lire, je le vois tout le temps et je suis encore plus tentée, surtout avec ton avis qui m'éclaire et j'aimerais beaucoup rencontré tous ces personnages !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Une aventure dont on ressort ébranlé. Ne te prive surtout pas et fonce.

      Supprimer
  12. Ce n'est pas que tu ne sois pas convaincante, je suis convaincue, mais je passe mon tour pour ce dernier titre, ma carte bleue a déjà un peu souffert de la rentrée littéraire ... (enfin, je dis ça, je me connais, il ne faudrait pas qu'une librairie passe trop près de moi ...) Par contre, je note son roman d'apprentissage. Les zombis, c'est vraiment pas mon truc !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Excellente idée de découvrir Colson Whitehead par "Sag Harbor". Maintenant, ne reste plus qu'à le trouver!
      La carte bleue... elle en voit de toutes les couleurs, celle-là. Et je comprends qu'il faut la ménager. Je suis dans le même cas!

      Supprimer
  13. Réponses
    1. Bonne nouvelle! J'espère qu'il te plaira autant qu'il m'a plu!

      Supprimer
  14. Je n'avais jamais lu de roman de cet auteur mais il va falloir que j'y remédie !
    J'ai adoré, tu le sais. Comment peut-il en être autrement ? C'est poignant et si bien écrit. Je l'avais repéré très vite et je n'ai pas non plus été influencée par la blogo et les journalistes littéraires. Toutefois, ces louanges sont tout à fait méritées !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Selon moi, ce roman est justement l'occasion d'aller fouiller dans son oeuvre et de découvrir quel auteur génial il est (même si on le découvre avec ce roman).
      Tu as adoré, je sais. De fait, difficile qu'il en soit autrement. Je serais bien curieuse de lire un avis mitigé!

      Supprimer
  15. je lis en diagonale car comme je te l'ai dit, c'est mon premier choix pour les matchs de la rentrée littéraire ^^ c'est un auteur que je ne connais absolument pas mais on le voit partout en ce moment avec ce roman!

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Excellent choix! Une bonne occasion de le découvrir et d'aller voir plus loin par la suite. Cet auteur est un caméléon! On le découvre dans des zones où on ne l'attend pas. C'est fort!

      Supprimer
  16. Je pense que c'est le roman de la rentrée littéraire qui me tente le plus. Le thème n'intéresse énormément, je pense que je vais pas tarder à craquer lol Merci d'être passée sur mon blog. Quant au tien, il est très sympa, j'aime beaucoup son style épuré, c'est apaisant. Bonnes lectures.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonne(s) lecture(s) à toi aussi. Je ne peux que t'encourager à craquer! C'est une valeur sûre de la rentrée, mais pas que. Je pense que ce roman est appelé à devenir un classique. Ouais, rien de moins!

      Supprimer
  17. Je le lirai celui-ci, c'est une évidence.

    RépondreSupprimer
  18. Contrairement à toi, j'ai découvert l'auteur avec ce titre. Et j'ai désormais envie de lire ses autres livres.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Sois prévenue, toutefois! Il va complètement ailleurs. J'ai été très agréablement surprise par "Sag Harbor" et "Zone 1". Trois autres romans ont déjà été traduits, sur lesquels je compte bien me pencher, ainsi qu'un recueil sur New York. On peut dire que le monsieur a beaucoup d'expérience derrière la cravate! C'était le temps qu'il soit enfin reconnu à sa juste valeur...

      Supprimer

· J'aime m'y promener ·

· visites ·