Les jeunes mortes · Selva Almada

mardi, septembre 26, 2017


J'avais treize ans et, ce matin-là, la nouvelle de la jeune morte a été pour moi comme une révélation. Ma maison, la maison de n’importe quel adolescent, n'était pas l'endroit le plus sûr au monde. Chez toi, on pouvait te tuer. L'horreur pourrait vivre sous ton toit.

Je ne savais pas qu’on pouvait tuer une femme seulement parce qu’elle est une femme.

La prise de conscience de la jeune Selva Almada l’a poussée à donner une voix à trois jeunes filles. 

Maria Luisa, 15 ans. Femme de ménage. Disparue le 8 décembre 1983. Retrouvée quelques jours plus tard dans un terrain vague. Violée et étranglée.

Andrea Danne, 19 ans.  Retrouvée le 16 novembre 1986, assassinée dans son lit, retrouvée avec un poignard planté en plein cœur.

Sarita Mundin, 20 ans. Disparue le 12 mars 1988. Un an après sa disparition, on a remis un paquet d'os à sa mère (des os qui se sont avérés être ceux d'une autre fille). Sarita avait un petit garçon de 4 ans. Elle se prostituait pour gagner sa vie.

Ces trois crimes, restés impunis, ont été perpétrés en Argentine dans les années 1980.

Selva Almada entremêle des épisodes de sa vie avec l’histoire de ces trois filles. Le portrait social qui s'en dégage est glaçant: de jeunes ados qui ne vont plus à l'école et travaillent pour amener du beurre sur la table; des mères célibataires qui sortent avec des hommes pour l'argent; des familles qui trouvent légitime que leur fille couche avec le patron pour garder leur emploi (ou en obtenir un); des hommes possessifs et jalouxLa misogynie, le machisme et l’impunité, l’aveuglement volontaire sont la norme. Le constat fait dresser le poils des bras.

Selva Almada adopte le docu-fiction pour aborder le féminicide. Le propos est percutant, le style bien tourné, mais la construction du roman m'a dérangée. Aucun dialogue, ici. Mais un jeu de voix dans lequel les souvenirs de la narratrice s'unissent pêle-mêle avec les témoignages de parents et les notes de dossier judiciaire. Au final, l'intrigue devient passablement difficile à suivre. N'empêche, ce roman fait partie de ceux qui sont nécessaires de lire afin d'ouvrir les yeux sur l'inacceptable.

Les jeunes mortes, Selva Almada, trad. Laura Alcoba, Métailié, 144 pages, 2015.

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25 commentaires

  1. La situation des femmes n'a pas l'air reluisante dans certains pays d'Amérique latine, comme l 'Argentine. D'où l'importance de ce type de témoignage...

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    1. Et je t'avoue que ce n'est guère plus reluisant chez les femmes autochtones du Québec...
      Mitigée ou pas, je suis contente d'avoir lu ce docu-fiction.

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  2. J'ai été un plus enthousiaste que toi à la lecture de ce roman.

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  3. Je l'avais noté dans un coin de ma tête mais plus je lis de chroniques, moins j'ai envie. Les avis sont loin d'être unanimes.

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    1. Justement, il faut te faire ton propre avis. Le sujet en vaut grandement la peine.
      Aussi, garde l'idée de mettre la main sur ce roman dans un coin de ta tête!

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  4. je note ce témoignage, on verra si la forme me contrarie autant que toi mais le sujet m’intéresse ;)

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    1. Pour ce qui est du sujet, il est à la fois passionnant et tellement horrible. Même si la forme m'a agacée, il reste que mieux vaut ça que rien. Il ne faudrait jamais que ces filles tombent dans l'oubli...

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  5. Je n'ai pas encore eu le temps d'en parler... (ça viendra un jour, remettre toujours à plus tard)... Mais ce roman, justement entre doc et fiction, montre l'importance de parler d'un tel sujet, parce que ces mortes-là tombent trop souvent dans l'oubli...

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    1. Finalement, t'es un lecteur alcoolique procrastinateur? Sympa!
      Il ne faut jamais oublier... Que ces filles continuent d'exister par la fiction ou par l'essai, c'est nécessaire. Curieuse de voir si la forme du docu-fiction t'a agacé. Peut-être aurais-je la chance de te lire un jour?!

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    2. Pas agacé. Mais j'avoue avoir eu un peu plus de mal à rentrer dans le "roman", parce que ce n'est probablement pas tout à fait un "roman"...

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    3. De fait, bien d'accord, ce n'est pas un roman à proprement parler. Tu vois, je viens de terminer "La partie rouge" de Maggie Nelson. Cette fois, j'ai trouvé le genre filé au quart de tour. L'enquête et la part autobiographique sont parfaitement entremêlées et le résultat ne semble pas du tout pêle-mêle. Comme quoi, c'est possible!

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  6. Merci pour cette mise en lumière. Je vais me pencher sur ce livre.

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    1. Je compte lire bientôt "Soeurs volées", un essai sur le même sujet, mais portant sur les femmes autochtones du Québec. Le portrait ne sera pas plus reluisant, je m'en doute bien... La forme (essai) est peut-être mieux approprié pour un tel sujet. Ça reste à voir...

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  7. En te lisant (je me dis que je le veux!) je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi cette forme ? Un roman sans dialogues ? Un essai aurait été peut-être plus approprié ..
    Ton commentaire sur les femmes autochtones fait mouche, je compte publier mon billet sur l'essai d'Emmanuelle Walter prochainement (je ne cesse de le remanier)

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    1. Compte tenu du traitement pêle-mêle, je crois qu'un essai aurait été plus approprié et tout aussi intéressant.
      J'ai (ré)acheté "Soeurs volées". Je compte le lire d'ici décembre. Hâte de voir un autre traitement du même sujet - et hâte de lire ton billet, évidemment!

      Pour "Les filles mortes", j'ai ajouté mon exemplaire à ta pile!

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  8. Je ne sais plus trop maintenant si j'ai envie de lire ce livre, je m'étais imaginé tout autre chose... Je crois que je vais attendre, j'ai assez de bouquins qui me tendent les bras, si un jour je tombe dessus, on verra. Mais j'aime beaucoup le titre ;)

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    1. Tu as de quoi faire, je n'ai aucun doute là-dessus.
      Un sujet qui rebute et fait peur, mais sur lequel il faut ouvrir les yeux. En même temps, pas besoin du roman pour être au courant que la haine envers les femmes est omniprésente...

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  9. J'imaginais aussi que c'était un roman, voire une enquête. Je le garde à l'esprit, pr un jour où je serai assez prête à lire ce genre de livre "coup de poing".

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    1. Coup de poing, oui, mais pas démesurément. Le ton étant assez froid, cela permet une certaine distanciation dans la lecture. À garder en mémoire.

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    1. Et qui, je le crains, prendra du temps avant de s'interrompre...

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  11. Non. Ni pour la forme, ni pour le fond. Trop dur, trop réel... Pas sûre de supporter.

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    1. Tu seras mieux auprès de Susin Nielsen...

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    2. Je pense aussi! ( Je vais emprunter le Journal d'Henry mardi!)

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