Ce qu'on entend quand on écoute chanter les rivières · Barney Norris

dimanche, octobre 08, 2017


Le premier roman de Barney Norris m’inspirait grand bien. C'est un premier roman, et moi, j'adore les premiers romans. Son beau titre à rallonge me plaisait aussi. Et le fait qu'il s'agisse d'un roman choral, ça j'adore. Bref, il n'en fallait pas plus.

Le premier chapitre m’a laissée dubitative. Disons que ça partait mal. J'ai pataugé, me demandant où menait cette présentation historico-géographique de Sailsbury, en Angleterre. Il y est question de cinq rivières qui ont déjà convergé vers ce lieu, ainsi que d’une imposante cathédrale et de la flèche qui la surplombe. J’ai finalement compris l’importance et la nécessité de ce chapitre: c’est tout près de là que le destin de cinq personnages est entré en collision.


Zoom sur Rita. Elle a eu un enfant de Jonno, il y a longtemps. Jonno l’a quittée et son garçon, devenu grand, ne veut plus la voir. Sa vie est partie en vrille. Elle gagne maintenant sa vie en vendant des fleurs sur la place du marché. Elle vend aussi, en douce, un peu d’herbe aux jeunes du coin. Elle porte de peine et de misère sa vie en bandoulière. Le chapitre se termine lorsqu’elle enfourche sa mobylette.


Au tour de Sam, jeune ado au coeur pur. Il vénère son père comme c'est pas possible et est amoureux pour la première fois de sa vie. Il est touchant dans son hésitation à avouer son amour à Sophie. Lorsqu’on diagnostique un cancer agressif à son père, c’est son monde qui s’écroule. Il est tiraillé entre le début de son histoire d'amour et la fin de vie de son père.



George prend ensuite le relais. Amoureux fou de Valérie depuis plus de quarante ans. George quitte l’hôpital le cœur en compote, paralysé par sa solitude naissante. Valérie vient tout juste de mourir d’un cancer. En rentrant chez lui, il percute une mobylette avec sa voiture. (La mobylette de qui? Je vous laisse deviner!) 

Suit Alison, la jeune trentaine, mariée à un soldat déployé en Afghanistan depuis plusieurs mois. Son grand garçon est en pension et s’apprête à venir passer les vacances à la maison. Alison ne va pas bien. Elle est étouffée par l’anxiété et un sentiment de vacuité lancinant. Elle cède «au penchant des ménagères angoissées» en dévissant une bouteille à l’occasion.


Le dernier chapitre du roman met en scène Liam, un jeune homme revenu vivre à Salisbury après un détour par Londres. Il travaille comme gardien de sécurité, vivote et se cherche.


Ces cinq personnages ne se connaissent pas, mais leur vie entre en collision par un mauvais coup du destin. Des liens ténus les unissent. J’ai eu l’impression de me frotter à ces vies en morceaux. Plusieurs passages m’ont serrés le cœur comme une éponge détrempée.

Barney Norris parvient à incarner ses personnages, pas seulement à raconter leur histoire. Chacun a une voix distincte et authentique. Ils parlent à la surface de leur vie, incapables de s’ouvrir aux autres, et ce, malgré leur bon vouloir. Extra-lucides, ils sont conscients du passage du temps et des occasions ratées.


L’originalité du roman tient en ce que chaque chapitre présente un personnage et une façon propre de dérouler le fil de son histoire. George, par exemple, est interrogé au poste de police suite à l'accident. Entre les questions du policier et ses réponses, il se remémore des grands pans de sa vie. Ce chapitre est celui qui m’a le plus bouleversée. Le chapitre mettant en scène Alison prend la forme d'un journal intime, celui de Sam raconte des histoires en italique imbriquées dans une plus vaste histoire. Ce dispositif narratif aurait pu suinter l'effet de style, mais au contraire, il apporte une profondeur à l'ensemble du roman. La voix de Sam est celle qui m'a le moins convaincue. Elle sonne trop vieille pour un si jeune homme...


Barney Norris écrit avec un réalisme douloureux et une lucidité éprouvante. J'ai lu ce roman comme si je m'étais frotté avec du papier sablé pour enlever mes peaux mortes. Tâche douloureuse, mais bénéfique! C'est avec une grande maîtrise que Barney Norris incarne l'intangible: la solitude, l'incommunicabilité, la quête d'identité, la maladie et le deuil. J'ai refermé ce roman à regret, secouée. Un coup de poing existentiel.



Ce qu’on entend quand on écoute chanter les rivières, Barney Norris, trad. Karine Lalechère, Seuil, 304 pages, 2017.

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16 commentaires

  1. En fait, les jours où je doute, il faut juste que je vienne sur ton blog.
    C'est là que sont les réponses. Merci pour ces belles lectures que tu nous offres à chaque fois à découvrir. Je note celle-ci, assurément!

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    1. J'ai aussi mes phases de doute, comme tu le sais maintenant.
      Et pour le reste, je te retourne le compliment!

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  2. Des collisions où l’on se frotte aux vies en écoutant chanter les rivières, moi je dis que c’est un beau programme. C’est bien les collisions parfois surtout si ça fait des étincelles. Ça fait des étincelles dis ?

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    1. Ça ne fait pas d'étincelles entre les personnages. Loin de là. C'est à peine s'ils se frôlent.
      Mais moi, j'ai eu des étincelles dans le coeur, pour le meilleur et pour le pire (parce que c'est aussi douloureux, parfois)!
      Mais pour l'ensemble, le programme est très très beau...

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    1. Le genre de roman auquel tu accrocheras, ou non. Si tu passes les deux premiers chapitres, tu voudras te rendre à la fin. Et si tu aimes les roman choral, tu seras bien servie! En tout cas, je serais bien curieuse de connaître ton avis...

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  4. Il réunit tous les ingrédients que j'apprécie aussi ! Tu sembles plus enthousiaste que Jérôme, mais il avait réussi à éveiller ma curiosité. Bref, c'est un titre que je retiens pour plus tard! et j'adore ce titre!

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    1. De fait, je suis beaucoup plus enthousiaste que Jérôme. Et nous n'avons pas été touchés par les mêmes personnages, ce qui est fort intéressant. J'aime bien ces divergences...
      Une chose est certaine, c'est le genre de romans que tu risques fort d'apprécier. Je n'en mettrai pas ma main au feu, mais pas loin!

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  5. Une grande maîtrise dans la narration, je suis d'accord avec toi (et c'est encore plus remarquable pour un premier roman). Mais pour le reste, tu le sais, j'ai été beaucoup moins embarqué que toi.

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    1. Oui, je sais bien... J'adore assurément plus les romans choral que toi. Ça aide à l'appréciation!

      Pour un premier roman, c'est très fort. D'autres ne sont pas parvenus à une telle maîtrise même après un troisième roman. C'est habilement tricoté, sans que l'on sente trop les ficelles.

      En tout cas, je serai au rendez-vous pour son deuxième roman. Toi aussi, hein?!

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  6. je te lis une fois chez le médecin ! pas le temps maintenant ...

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    1. Tu vois, je suis venue aux nouvelles dès que j'ai lu ce message inquiétant! Je suis rassurée, maintenant...

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  7. Oh ton petit cœur ! J’avais encore en tête le billet de Jérôme et le fait qu’il n’avait pas accroché au chapitre sur George alors que chez toi c’est l’inverse ! Et c’est amusant car tu décris quelque chose que j’ai retrouvé dans Une histoire des loups et que j’ai aimé mais qui a déplu à beaucoup. Donc cela me fait dire que tu vas aussi aimer celui-là !

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    1. Punaise... Je n'avais pas prévue de lire "Une histoire des loups" et là, tu me fais reculer de l'autre bord. Du coup, il te faudra alors lire le roman de Barney Norris!

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  8. Il faut donc que je le rajoute à ma PAL ! Je l'avais repéré, et tu confirmes !

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    1. Oh oui, il doit passer entre tes mains... Curieuse d'avoir ton avis et quel personnage te fera le plus vibrer.

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