Manquent à l'appel · Giorgio Scianna

jeudi, mars 15, 2018


Lorenzo, Anto, Ivan et Roberto. Ils ont dix-huit ans, sont sans histoire et ont la vie devant eux. Ils sont quatre, quatre amis partis fêter la fin du lycée en Grèce. Le jour de la rentrée scolaire, les chaises des seuls garçons de la cinquième C sont vides. Quatre tables et quatre chaises vides au fond de la salle de cours. Lorenzo, Anto, Ivan et Roberto ne sont jamais rentrés. Où sont-ils? Et si les vacances en Grèce n’étaient qu’un prétexte? Selon le ministère des Affaires étrangères, c’est en Turquie quils auraient été vus pour la dernière fois.

Alors que les parents sont réunis pour essayer de comprendre ce qui a bien pu se passer, Lorenzo rentre à la maison, la queue entre les jambes, hébété, les yeux rougis et vides. Muré dans le silence. Il n’a pas pu suivre ses potes. Il a été recalé par le passeur au pied d’une montagne de Turquie à cause de sa jambe défectueuse. Il n’a pas pu prendre part à l’aventure. Silencieux, il a promis de ne rien dire. Promis de ne pas trahir ses amis. Mais la mort de l’un deux risque de changer la donne. Lorenzo n’a pas dit son dernier mot. Et cette date - ce rendez-vous sur une plage en Grèce pour Noël... L’aventure peut continuer. 

Manquent à l’appel fait froid dans le dos. La réalité que radiographie Giorgio Scianna est d’une actualité sidérante. Il décrit bien comment il faut peu de chose pour que tout bascule. Une (mauvaise) rencontre, le visionnement de vidéos de propagande et voilà qu’une idée commence à germer. L’alternance de voix (troisième personne et Lorenzo) permet de bien saisir l’incompréhension de l’entourage, le vide laissé et l’attente qui n’en finit plus. La voix de Lorenzo montre à quel point l’amitié et la loyauté priment sur la cause.  

J’en ai patiné un coup au début avec les noms des ados. Qui est qui, qui dit quoi et qui fait quoi? Quand je suis arrivée à la moitié, tout a pris sa place. Les personnages sont crédibles et solidement campés. Giorgio Scianna sait parler de l’adolescence et de ses incertitudes, de ses doutes, de son désoeuvrement et de son besoin d’aventures, sans sembourber dans les clichés. Le style est vif, acéré. La fin ouverte m’a laissée songeuse. Je n’aime pas trop les fins ouvertes…

Dans une note en fin de roman, Giorgio Scianna explique que l’idée du roman est née d’une angoisse réelle. Celle de comprendre pourquoi un nombre grandissant de jeunes est subjugué par les images de Daech. Comment expliquer leur fascination pour une cause aussi absurde que sanguinaire?

Cette histoire nous concerne tous. Ces ados issus d’une ville du nord de l’Italie pourraient être de partout. Qu’est-ce qui pousse de jeunes Occidentaux à partir sur les terres de Daech? La quête d’aventure? Le désoeuvrement? Si le roman napporte pas de réponses, il a le mérite de soulever une foule de questions et de nourrir la réflexion.

Un roman nécessaire, d’une gravité déchirante.

Manquent à l’appel, Giorgio Scianna, trad. Marianne Faurobert, Liana Levi, 208 pages, 2018.

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12 commentaires

  1. Noté !! là, tu m'as donné très envie !!

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    1. Si le sujet t'intéresse le moindrement, il est définitivement à lire. La diversité des points de vue apporte un éclairage intéressant sur la question.

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  2. Tu en parles bien :-). J'ai encore beaucoup d'images en tête après plusieurs semaines. Un roman qui va faire parti de mes essentiels. Tant dans la forme que dans le fond. La fin ouverte ne m'a pas dérangée ici...fait rare.

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    1. De terribles images me reviennent aussi. De fait, la forme et le fond s'épousent parfaitement bien.
      La fin ouverte? J'ai toujours, mais toujours de la misère avec ça, comme si mon imagination ne pouvait pas prendre la place de celle de l'auteur!

      N'empêche, c'était une très belle découverte.

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  3. J'ai aimé Grand Frère (que tu n'as pas apprécié il me semble) sur le même thème.. du coup ce livre me tente bien!

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    1. De par sa forme, ce roman est très différent de "Grand Frère", que je n'ai pas fini, en fait. Ce n'est pas qu'il n'était pas pour moi, mais plutôt que je l'ai pris à un mauvais moment...

      Aussi, le roman de Giorgio Scianna, avec la réalité qu'il met en scène et tous les points de vue qu'il embrasse, risque fort de te plaire.

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  4. Réponses
    1. Et tu fais bien! Il vaut amplement la lecture!

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  5. Tu es fort tentante avec ce roman... je vais voir si je peux le trouver. C'est fort intrigant.

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    1. Si les romans sur le sujet ne manquent pas, celui-là a l'avantage de n'être ni moralisateur, ni tendancieux.

      Raison de plus pour mettre la main dessus!

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  6. J'ai l'impression qu'il y a un effet de mode autour du sujet dans la littérature en ce moment et je sature un peu.

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    1. Tu trouves? Faut croire que je ne suis pas assez l'actualité littéraire, car je n'ai pas vu l'effet de mode autour de ce thème. Je peux comprendre ta «saturation», mais ce genre de roman me semble toujours des plus nécessaires.

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