Beloved · Toni Morrison

jeudi, avril 19, 2018


Après mon coup de cœur pour L’œil le plus bleu, le premier roman de Toni Morrison, je voulais poursuivre l’exploration de son oeuvre. J’ai entamé Beloved, son roman phare.

Pour ceux qui ne l’auraient pas lu, un petit résumé est de mise. Ça se passe autour des années 1870, près de Cincinnati, en Ohio. Sethe, la trentaine, vit avec sa fille Denver et sa belle-mère Baby Suggs au 124 Bluestone Road. Howard et Buglar, les deux garçons de Sethe, ont quitté la maison à treize ans pour aller on ne sait où. Un fantôme vit dans la maison…

Le 124 était habité de malveillance. Imprégné de la malédiction d’un bébé. Les femmes de la maison le savaient, les enfants aussi. Pendant des années, chacun s’accommoda à sa manière de cette méchanceté; puis, à partir de 1873, il n’y eut plus que Seth et sa fille Denver à en être victimes.

Cette présence fait trembler les objets, brise des meubles, fait fuir amis et voisins. Sethe ne sen inquiète pas trop, Denver encore moins. L’arrivée de Paul D, un ancien esclave qu’a connu Seth dans la plantation du Bon-Abri, apaise le quotidien. Il s’installe au 124 et devient lamant de Sethe. «Il a envie d’accoler son histoire à la sienne.» Il exorcise en un tour de main le fantôme de la maison.

Alors que le calme pourrait enfin régner au 124, une mystérieuse adolescente fait son apparition. C’est Beloved. Le même nom que Sethe a fait graver sur la pierre tombale de sa fille morte. Elle a la jeune vingtaine, fraîche comme une rose, malgré le long voyage qu’elle vient de faire. Et si elle était une revenante, lesprit incarné de la fille morte de Seth?

Ce présent «paisible» et routinier recouvre un passé traumatique. Retour en arrière.

Sethe s’est échappée du Bon-Abri dix-huit ans auparavant, enceinte jusquau cou. N’ayant pas pu attendre son mari Halle, elle a atteint le Nord avec ses trois enfants pour aller retrouver sa belle-mère Baby Suggs. Maître d’école, le «propriétaire» de Sethe, se pointe avec des officiers pour récupérer les évadés. Pour Seth, pas question que ses enfants vivent la vie de soumission qu’elle a vécue. Elle commet l’irréparable. Elle sera jugée pour ce geste, fera un temps de prison, avant de rentrer au 124.

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J’avoue avoir pataugé, au début. Il m’a fallu me rendre à la moitié du roman pour me sentir comme un poisson pris dans le filet. À partir du chapitre 16, j’ai été scotchée.

Le passé et le présent alternent au fil des chapitres. Tombés dans les craques du temps, cadenacés, les souvenirs surgissent, exorcisant le passé. Si la touche de surnaturel m’a dabord déboussolée, le fantôme vaporeux a fini par prendre tout son sens, devenant une présence dévorante et troublante.

Le style est hypnotique, d’une justesse implacable, témoignant dune maîtrise rigoureuse. Dans un subtil va-et-vient entre le passé et le présent, Toni Morrison radiographie la barbarie raciste et les horreurs de l’esclavage. Certains passages sont très éprouvants. Et pas juste un peu... 

Dans Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, un essai publié récemment aux éditions Autrement, Brit Bennett soulève un point fort intéressant:

En 2013, Laura Murphy, une mère de Virginie, a fait les gros titres quand elle sest battue pour que la commission scolaire autorise les élèves à ne pas lire Beloved de Toni Morrison. Ce livre, affirmait-elle, était «trop intense pour les adolescents». Il avait donné des cauchemars à son fils de dix-sept ans. Tant mieux. Beloved devrait donner des cauchemars à votre enfant. Pourquoi le fils de Laura Murphy pourrait-il choisir de ne pas lire une histoire horrible uniquement parce que cela le perturbe? Il a reconnu que ce livre était «dur à supporter», alors il la abandonné. Par la suite, sa mère a précisé quelle nessayait pas de faire interdire le roman; elle voulait juste avec le choix, en tant que parents, de décider si ses enfants pouvaient être exposés ou non à un contenu «dérangeant». Elle espère pouvoir protéger linnocence de son enfant. [...] Linnocence de lenfance a toujours été réservée aux Blancs. Les enfants blancs souffrent. Les enfants noirs ne sont pas vraiment des enfants.

Trente-et-un ans après sa publication, le roman de Toni Morrison n’a pas pris une ride. Un roman sombre, fiévreux. Virtuose.

Une lecture commune avec Hélène (@libredelire), dont voici lavis.

Toute une entrée en matière pour ma première lecture de cette auteure. Tristesse et lourdeur sont omniprésentes dans les mots de Morrison, puis tendresse et amitié dans d’autres, comme dans cette rencontre entre Seth et Amy. J’ai aimé que les horreurs soient décrites à mots couverts et qu’il y ait une certaine pudeur dans l’expression qu’elle prête à ses personnages. Quelques passages ici et là m’ont aussi charmée:

Il y a des choses qui partent. Qui passent. Il y a des choses qui restent. Avant, je pensais souvent que cétait ma mémoire. Tu sais. Il y a des choses quon oublie. Dautres quon noublie jamais. Mais ça ne se passe pas comme ça. Les lieux, les lieux sont toujours là, eux. [...] Un beau jour, tu seras en train de marcher sur la route, et tu entendras quelque chose ou tu verras quelque chose. Tellement net. Et tu penseras que cest toi qui limagines. Une image-pensée. Mais non. Cest que tu te seras cognée contre un souvenir qui appartient à quelquun dautre.

Mais ce fut loin d’être suffisant pour que j’apprécie ce roman. J’ai eu du mal à en faire la lecture, principalement parce que l’écriture manque de fluidité. C’est une lecture ardue, je me heurtais bien souvent à la structure des phrases et au style utilisé. Je me suis un peu perdue aussi dans les dédales de ses retours en arrière du temps que ses personnages étaient des esclaves et dans les liens qui unissaient les «propriétaires» et leurs serviteurs. Comme quoi, ce n’est pas parce qu’un roman est récipiendaire d’un prix prestigieux, le Pulitzer dans ce cas-ci, qu’il plaira à tous. J’aurais aimé l’aimer, mais ce ne fut pas le cas malheureusement.

Beloved, Toni Morrison, trad. Hortense Chabrier et Sylviane Rue, 10-18, 380 pages, 2008 (1987).

J’ai lu ce roman dans le cadre du challenge: 50 États en 50 romans (État de lOhio).

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26 commentaires

  1. Il faut que je lise enfin cette auteure ! Et celui-ci pourrait me plaire!

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    1. Oui, il te faut lire Toni Morisson. J'ai tant tardé...
      Toutefois, je ne suis pas certaine que c'est une bonne idée de commencer par "Beloved". C'est comme avec les yeux plu gros que la panse. Un roman moins ambitieux (surtout en nombres de pages) pour te familiariser avec son style si particulier me semble plus approprié...
      Moi, c'était le deuxième que je lisais et une chance que je n'ai pas commencé par "Beloved"!
      Maintenant, après "L'oeil le plus bleu" et "Beloved", je peux te dire que je suis accro!

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    2. Je prends note de tes conseils!

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  2. Un livre qui m'a marquée! (en bien!)

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    1. Il est marquant, en effet. Et moi aussi, c'est en bien! Et dire que je ne fais que commencer ma découverte de l'oeuvre de Morrison. De beaux moments livresque à venir!

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  3. Jamais lu encore pourtant j'ai un de ses romans dans ma biblio, je crois que ça me fait un peu "peur"..

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    1. Elle me faisait tellement peur, moi aussi. Et pourtant, une fois la glace cassée, ça a cliqué entre nous et je veux lire tous ses romans!

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  4. C'est vraiment un roman très dur. Je l'ai adoré et je le conseille encore très souvent autour de moi. Hier soir passait La grande librairie, magazine littéraire sur France 5 avec une très belle interview de Toni Morrison chez elle à New York par le journaliste François Busnel (elle est sous assistance respiratoire et ne se déplace plus, mais elle paraît encore très en forme pour continuer à écrire, Dieu merci!).

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    1. Dur, oui. Pas très accessible non plus. Mais c'est à lire, sans compromis.
      J'ai pu voir l'interview hier. Que d'émotions...

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  5. J'ai vu aussi la LGL hier et son interview et j'ai pensé à toi- quand j'avais lu Brit Bennett (je vois que tu l'as lu aussi ! avec tous mes post-it!!!) j'ai pensé à ce livre. L'invitée de la LGL, C.Taubira, grande fan de Morrison déconseillait ce livre et conseillait plutôt Home, Love et L'oeil le plus bleu ou La chanson de Solomon (très bien car ce sont les deux que j'ai achetés il y a plusieurs mois).

    J'ai Beloved chez moi, mais j'avais commencé à le lire (il y a bien dix ans) et j'avais abandonné à l'époque.

    C'est une grande dame, tu peux la voir en replay l'émission ou sur YT (comme on avait vu l'interwiew de Tallent)

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    1. Je suis d'accord: je ne conseillerais pas "Beloved" pour découvrir Morrison. Une petite bouchée pour commencer, plutôt qu'une trop grosse.
      J'ai pu écouter l'émission. J'étais scotchée devant mon écran et ça me donne encore plus envie de poursuivre la découverte de son oeuvre (même si j'étais vendue d'avance).

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  6. L'histoire est tentante, mais jamais lu Morison. Visiblement Il n'est pas conseillé de débuter par celui ci...
    Je vais piocher un de la liste de Electra :-) sans doute prochainement.

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    1. Je déconseille fortement de commencer par "Beloved", sous peine de découragement et de non affinités.
      Il faut y aller plus mollo pour débuter!
      Mais une chose est sûre, en tant que lectrice de littérature américaine, tu devras passer par là!

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  7. Pas encore lu... Oui, oui je sais. ;-)


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    1. Sans mettre de pression, je te dis juste qu'un jour, il faudra en passer par là!

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  8. Lu il y a quelques années. J’avais trouvé cette lecture ardue (très dense et floue à la fois), mais j’en garde quelques images fortes. Je partage l’avis de ne pas commencer par ce roman de Morrison, car je n’ai jamais eu le courage de plonger dans un autre après celui-ci.

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    1. Tu es l'exemple même de ce que j'avance. Ne pas commencer par "Beloved"! Ça m'aurait fait pareil si j'avais commencé par ce roman.
      Je te rassure, ses autres romans ne sont pas aussi ardus... À suivre, donc.

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  9. Bon, j'aurais peut-être dû m'acharner un peu plus, comme toi, alors... J'ai été lâche, j'ai abandonné... Mais j'ai un autre Toni Morrison dans ma PAL donc je re-tenterai quoiqu'il en soit ! J'avais trop aimé "Home" pour m'arrêter à l'échec de "Beloved".

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    1. "Home" sera mon prochain.
      Oui, il te faut retenter le coup. Et qui sait, tu relieras peut-être "Beloved" sur le tard?!

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  10. Je suis ravie que tu l'aies aimé. Il n'est pas facile à aborder mais c'est une merveille. Après celui-ci, Home risque de te paraître fade. L'adaptation était très réussie.

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    1. Un roman marquant, exceptionnel. Oui, c'est une merveille.
      Fade ou non, je passerai par "Home", comme avec tout le reste de son oeuvre. Je suis accro!

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  11. Ah oui, moi, j'ai commencé par Beloved (mais je suis une grosse gourmande) !

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    1. Wow! Tu es la première que je connais qui ne s'est pas cassé les dents avec "Beloved" comme entrée en matière. Tu m'en vois ravie.

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  12. Quelle chance tu as de n'avoir lu que deux romans de l'auteure...! Je suis fan absolue de Toni Morrison <3

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    1. J'ignorais que Morrison était une de tes auteures préférées. En tout cas, elle est en train de se hisser très haut dans la liste de mes auteures chouchous. Je me réjouis qu'il m'en reste plusieurs à lire.

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