Sale boulot · Larry Brown

jeudi, avril 26, 2018


Il y a eu Père et filsC’est avec ce roman sidérant que j’ai découvert Larry Brown. J’ai remis ça avec Sale boulot et je ne m’en suis pas encore remise. 

L’intrigue ne paie pas de mine. Elle peut se résumer en une phrase: deux vétérans du Vietnam, l’un blanc, l’autre noir, se retrouvent le temps d’une journée dans une chambre d’hôpital. Tout le génie de Larry Brown vient de ce quil tisse serré la toile de son intrigue, agrippe son lecteur par le cou et ne lui laisse ni répit ni échappatoire.

Ça fait une vingtaine d’années que la guerre du Vietnam est terminée. Walter James sest échoué dans un lit d’hôpital, sans trop savoir comment il sest retrouvé là. Défiguré par des éclats d’obus, il a vraiment une sale gueule. Et il tombe souvent dans les pommes, aussi. Mais il y a pire que lui. Tellement pire. À côté de Walter se trouve Braiden Chaney. Lui, ça fait vingt-deux ans qu’il est cloué au lit. «Il avait pas de bras, pas de jambes, rien que des moignons. Comme dans Johnny s’en va-t-en guerre Il a tout perdu dans les tranchées. Tout ce qu’il a, c’est l’évasion que lui offre son imagination.

Durant cette longue journée, les deux hommes se jaugent. Une glacière remplie de bières délie les langues. À travers la fumée de cigarettes, les cœurs souvrent et les voix s’élèvent dans la pièce. Le passé refait surface: l’enfance dans les champs de coton du Mississippi, les bagarres dans la cour décole, l’amour pour une fille mordue par un chien, le champ de bataille. Si les jours de Walter à l’hôpital sont comptés, ce n’est pas le cas pour Braiden. À moins que...

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La claque que je me suis prise! Non, plutôt un gros coup de poing. Sale boulot est le premier roman de Larry Brown. Ce chef-d’œuvre (je pèse mes mots) figurera en bonne place dans mon top 10 de 2018.

Sale boulot dépeint une condition humaine sapée par la guerre. Par la voix de ses deux éclopés, Larry Brown lève le voile sur les ravages de la guerre qui transforme les hommes en épaves, sur le suicide assisté, sur la solitude, la détresse et l’abandon. Sur la compassion et la tendresse, aussi. Il est un fin observateur de l
’âme humaine, de ses failles et de ses misères. 

La vitalité des voix, le verbe raboteux et balafré, l’humour noir sélèvent au-dessus des murs de la chambres d’hôpital. Les monologues et les dialogues alternent, les flashbacks apportent un poids au présent. Chaque personnage est plus vrai que nature, bien étoffé. Walter et Braiden, bien sûr, mais aussi les personnages secondaires qui gravitent autour deux. Diva, linfirmière au grand coeur, m’a bouleversée.

Il y a de ces blessures qui ne cicatriseront jamais… Un huis clos éprouvant, parfaitement huilé, empreint d’une humanité qui prend aux tripes. Grandiose...

Larry Brown est mort (beaucoup trop jeune) dune crise cardiaque en 2004, à lage de cinquante-trois ans. Heureusement, il a laissé derrière lui une oeuvre substantielle que Gallmeister a eu lexcellente idée dajouter à son catalogue depuis que les versions publiées chez Gallimard était devenues difficiles à trouver. Histoire(s) à suivre...

Sale boulot, Larry Brown, trad. Francis Kerline, Gallmeister, «Totem», 208 pages, 2018. [1989 pour l’édition originale]

J’ai lu ce roman dans le cadre du challenge: 50 États en 50 romans (État du Mississippi).

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18 commentaires

  1. Chef d'oeuvre, carrément ! C'est sans doute le titre parfait pour me remettre en selle !

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    1. Oui, carrément! Et si ce titre ne te remet pas en selle, ça voudra dire que tu es un cas désespéré.

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  2. Donc, deux titres à noter ce matin ! La journée commence bien !

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    1. Oh, la gourmande! Mais là, je ferais la même chose.
      Je n'en ai pas terminé avec lui. Et j'espère que tu auras autant de plaisir que moi à le découvrir.

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  3. Réponses
    1. Terrible, bouleversant... Fort, très très fort. Je te souhaite une belle rencontre avec Larry!

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  4. J'ai "Fay" dans ma LAL ! et là, pour le coup, je me demande, à te lire, si j'ai bien fait de remettre celui-là en rayon au lieu de l'acheter ! (visiblement non !!! mais le mec manchot etc, ça me faisait assez peu rêver..)

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    1. "Fay" m'attend aussi. Mais étant donné son épaisseur, je me le réserve pour l'été.

      Pour "Sale boulot", je n'ai qu'un mot: fonce. Le mec manchot ne fait certes pas fantasmer, mais son histoire est incontournable. C'est vraiment, mais alors vraiment à lire!

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  5. Tu en parles bien... :-)
    Beaucoup aimé.
    Ces deux hommes sont bouleversants.
    Il paraît tellement réel ce roman que s'en est glaçant !!!

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    1. Merci!
      Le côté réaliste donne, en effet, froid dans le dos. Cette humanité fend le coeur. J'en suis encore toute bouleversée.

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  6. Je ne sais plus où j'ai lu une autre critique de ce livre.. chez Electra?

    Vu ce que tu en dis, il passera par moi!

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    1. OUI! Il doit absolument, mais alors là, abolument passer par toi.

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  7. Aaah, j'ai tourné autour sans me décider. Ce n'est que partie remise !

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    1. Fais-moi confiance sur ce coup. Il faut que tu lises ce roman!

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  8. Contente que tu aies aimé ! Moi aussi, c'est sûr, je lirai tous ses écrits ! Fay y passera bientôt et je fouinerai en librairie pour dénicher les autres

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    1. "Fay"... Si ce n'était du mois nouvelles, je le commencerais de ce pas! Ce "Sale boulot" m'a tellement fait d'effet. Une lecture marquante, hein?!

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  9. Ce livre a également été un gros coup de coeur pour moi ! Quelle écriture, quelle force ! <3

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    1. Une force percutante, qui ne laisse pas indemne!

      Tu poursuivras ta découverte de Larry Brown? Pour ma part, je ne suis pas prête à le laisser! Je n'ai lu que deux romans, mais je compte bien tous les lire.

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